Le renouvellement d'une commission de subdélégué en faveur de membres d'une même famille ne paraît pas toujours aller de soi comme le prouve la lutte pour le siège de Thiviers en 1781. Nous avons vu, précédemment, comment les visées du subdélégué de Nontron avaient été rejetées. D'autres candidatures surgissent néanmoins, celle d'un fils de médecin et celle d'un dénommé Bourdelles dont nous ignorons la profession. La veuve du subdélégué Rochefort, sentant le danger, s'empresse de réagir en écrivant à Dupré de Saint-Maur. Elle fait d'abord l'apologie de son défunt mari : « Il est de notoriété publique qu'il n'a pas augmenté son héritage d'une obole... Il serait bien à désirer que tous les hommes en place s'acquittassent de leur devoir, avec le même désintéressement et la même probité ». Elle plaide, alors, la cause de son neveu, doté des mêmes qualités d'âme que le défunt, puis s'en prend violemment aux autres compétiteurs ; la veuve vise, notamment le fils du médecin, accusé d'etre l'auteur de lettres anonymes dirigées contre l'ancien subdélégue. Nous pouvons voir, ici, le réseau relationnel tissé par les auxilaires de l'intendant. Le neveu de M. de Rochefort, alors sous-lieutenant dans un régiment de dragons, bénéficie, à l'appui de sa candidature personnelle, de témoignages de grande valeur adressés à l'intendant. Il peut, en effet, se prévaloir du concours des officiers municipaux de Thiviers ainsi que du soutien apporté par le subdélégué de Périgueux, Eydely. Mais la lettre, envoyée par le ministre Bertin, constitue son meilleur atout. L'ancien contrôleur général des finances écarte, habilement, le principal argument susceptible de faire rejeter cette candidature, la qualité de militaire du postulant, avant de souligner, au contraire, les aspects positifs d'une telle nomination : la collaboration avec l'oncle décédé quand il était en semestre, pendant plusieurs années, et, surtout, l'estime accordée au jeune militaire par la noblesse du canton. Le comte de Jumilhac prend d'ailleurs la plume pour défendre la cause du neveu de M. de Rochefort en montrant la maturité du candidat agé de trente et quelques années. L'intendant de Bordeaux tient, certes, à démontrer qu'il est le seul à prendre la décision définitive, comme le révèle sa réponse adressée au subdélégué Eydely : « J'attends encore quelques éclaircisssement avant de me décider ». La correspondance administrative, échangée avec le subdélégué de Thiviers, dans la décennie pré révolutionnaire, prouve la victoire du jeune Rochefort. Elle souligne le poids des appuis dont il bénéficiait, et les limites du pouvoir de l'intendant devant les sollicitations de Versailles.

Les dynasties de subdélégué ne réussissent pas à s'imposer toujours et doivent tenir compte de règles incontournables. La famille Duboffrand en fait l'amère expérience dans son ressort de Nontron. Le subdélégué revendique, en juillet 1774, l'attribution d'une commission, comme subdélégué adjoint, au profit de son petit-fils. Il fournit deux arguments pour étayer sa demande : une telle charge favoriserait, d'abord, la conclusion de l'alliance matrimoniale que le jeune avocat veut nouer avec une riche nontronnaise ; elle permettrait au vieux subdélégué de bénéficier de l'assistance d'un collaborateur qu'il pourrait bien controler. Les espoirs de la famille Duboffrand sont anéantis, dès le surlendemain par une lettre de l'intendant. Ce dernier cherche bien à ménager l'honneur de son auxiliaire en faisant référence aux témoignages favorables relatifs aux talents et à la bonne conduite de l'avocat. Mais Esmangart apporte son veto à l'octroi d'une telle commission car elle transgresserait les règles d'âge : le jeune avocat est encore mineur. Il donne, cependant, l'assurance d'une conclusion favorable à la délivrance d'une telle commission, dans un avenir plus ou moins proche, afin de faciliter le mariage du petit-fils de M. Duboffrand. Le subdélégué fait, contre cette mauvaise fortune, bon coeur, assure son supérieur du maintien de son zèle dans l'exercice de la tâche qui lui a été confiée, mais exprime les plus vives réserves quant au succès de l'alliance matrimoniale recherchée.

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Bien qu'auxiliaires de l'intendant, les subdélégués n'adoptent pas toujours un comportement passif face à ces bouleversements administratifs. Ils n'ont, certes, guère le choix et doivent apprendre à s'incliner devant les décisions qui leur sont transmises. Prenons l'exemple du subdélégué de Périgueux, Eydely, lors de la création de la subdélégation de Ribérac en 1762. Sa position personnelle ne lui permet guère de protester car il vient d'etre maintenu, comme seul titulaire, dans cette charge depuis quelques mois. Remarquons, cependant, l'habileté dont il fait preuve dans la lettre adressée à l'intendant Boutin, le 15 septembre 1762.

« Je vois, non seulement sans regret mais avec satisfaction, le démembrement que vous faites de la subdélégation de Périgueux pour en former une à Ribérac, sur la tete de Monsieur Pourteyron ; vous m'y avez préparé avant qu'il fut question de travail à Ribérac... Vous savez avec quelle franchise j'ai approvué votre projet ; la bonne administration de cette partie de votre généralité est au-dessus de l'interet qui aurait pu me faire désirer la subdélégation de Périgueux dans son intégrité ». Le subdélégué cherche, tout en s'inclinant, à défendre son interet personnel. Il demande à conserver deux paroisses qui devaient etre rétrocédées à l'arrondissement de Ribérac. La première, le Bourg des Maisons, appartient au controleur général Bertin ; la seconde, Saint-Aquilin, lui tient à coeur parce que proche de l'Isle. Eydely a vraisemblablement obtenu satisfaction puisque ces deux localités figurent, au titre de son département, dans le dénombrement de 1767 relatif à la milice.

D'autres subdélégués adoptent une attitude plus agressive. Ainsi, celui de Nontron essaie d'exploiter, à son profit, le décès de son collègue de Thiviers, Jacques de Cros de Rochefort, survenu le 24 novembre 1781. Pierre Duboffrand n'hésite pas à écrire à l'intendant Dupré de Saint-Maur, dès le surlendemain de cette mort. Il met, d'abord, l'accent sur l'inutilité de cette petite subdélégation qui ne compte que 25 paroisses et qui a été créée en 1765 par Monsieur Boutin, au détriment de celle de Périgueux. Il avance, ensuite, des arguments liés à une meilleure efficacité administrative ainsi que la perspective d'économies. Trois semaines plus tard, Dupré de Saint-Maur lui signifie un refus polis mais ferme : « Il me paraîtrait difficile de penser à la supprimer... ». Il concède, néanmoins, quelques mots de consolation pour panser les blessures d'amour-propre de son auxiliaire : « Si elle avait été dans ce cas, j'en aurais joint volontiers une partie à votre subdélégation ». Les créations de subdélégations supplémentaires paraissent, donc, sans appel.

Source : Château et territoire d'Yves Guéna.