Pouvons-nous pour Nontron et son pays dégager ces élites sociales de 1789, que la Révolution va soit conforter soit ébranler ? C'est particulièrement ardu pour le Nontronnais, où tout bon bourgeois porte plusieurs chapeaux : propriétaire foncier, officier local et parfois même maître de forges tout en ayant prétentions nobiliaires, du moins dans l'appellation qu'il prend soin de se faire donner dans les actes notariés (écuyer, sieur de...).

La noblesse conserve, dans notre région, une forte emprise économique et sociale : noblesse d'épée ou noblesse de robe, ce n'est parfois qu'une question de génération, ou de tradition familiale. La vieille noblesse, qui possède encore de grandes propriétés foncières et de nombreux fiefs, semble pourtant en perte de vitesse. Les nombreuses ventes de fiefs et même de domaines en faveur des "entrepreneurs de fiefs et domaines" locaux, des maîtres de forges, et de la noblesse de robe nous semblent des preuves suffisantes de cette évolution. Donnons deux exemples de ces mutations révélatrices : en 1787, monsieur le Comte de la Ramière, vend à M. Vallade maître de forges, le fief de la Sudrie (Saint Etienne le Droux), ce même Vallade, qui achetait en 1780, la propriété et le fief de Jomelières (Javerlhac) à une vieille famille locale. En 1754, la famille d'Aydie vend la terre et seigneurie de Saint Martial de Valette à Jean-Thibault Moreau, déjà seigneur de Villejalet, président de la cour des aides au Parlement de Bordeaux. Celui-ci cumule, en 1789, les seigneuries de Montcheuil, Saint Martial et Teyjat.

Certes, il reste encore de puissantes vieilles familles nobles, il serait fastidieux de les citer, limitons-nous à deux d'entre elles, qui ont déjà été évoquées précédemment. D'abord la plus prestigieuse, elle est représentée en 1789 par César-Pierre Thibault de Labrousse, chevalier, marquis de Verteillac, comte de Saint Maine, baron de la Tour Blanche, Saint Martin-le-Peint, Saint Front de Champniers, Nontronneau... maréchal de camp des armées du roi, gouverneur et sénéchal du Périgord. Il émigrera pendant la Révolution, ses biens seront vendus comme Biens Nationaux, divisés en 14 (gros) lots et achetés par F. Laborde de Nontron, Vallade (celui de Jomelières) qui achètera deux métairies, Labrousse de Bosfrand, le subdélégué de 1789, deux notaires... Nous pouvons aussi citer le comte Louis Gabriel de la Ramière, mort en 1789, baron de Nontron, seigneur d'Augignac, Saint Etienne le Droux, ... sans parler des Rouffignac (la Chapelle Saint Robert), Hélie de Pompadour (Piégut), Lambertie (Maillet), Tessier de Javerlhac (Abjat).

Ces grands nobles sont souvent absentéistes ; ne venant que de temps en en temps sur leurs terres, passant l'essentiel de leur temps à Paris, Versailles, Bordeaux (Les Verteillac, Rouffignac à Paris). Ils laissent ainsi le champ libre à la bourgeoisie locale, qui a très souvent dans son patrimoine plusieurs offices de justice seigneuriale. Bien sûr, la petite noblesse locale est davantage encore affectée par ce mouvement de repli : combien de maisons ou de "repaires réputés nobles" qui ne lui appartiennent plus ! Combien de familles dont on perd la trace ! Extinction, certes, de la filiation mâle, mais aussi émigration. Nos entrepreneurs de fiefs et de domaines voient au contraire leur richesse et leur influence grandir dans le Nontronnais. Ayant acquis terres, fiefs, offices, voire forges, bien immergés dans une société rurale qu'ils connaissent parfaitement, ils sauront très vite ajouter à leur influence sociale une influence politique que 1789 nous fait déjà pressentir. Leur rôle dans la rédaction des cahiers, leur élection quasi constante par les paroisses, sont des signes qui ne peuvent pas tromper. Mais comment déterminer chez eux la limite entre petite noblesse d'office et bonne bourgeoisie, quand toute famille plus ou moins parvenue se rajoute une petite particule devant ou derrière son patronyme. Deux moyens indirects nous ont permis, pour Nontron, d'essayer de cerner cette fragile frontière, que l'on tente, avant 1789, de franchir dans un sens avant d'essayer quelques années plus tard de la franchir dans l'autre : les élus des paroisses ont été classés dans la bourgeoisie parce que membres du Tiers Etat, ainsi que les inscrits sur les registres des tailles. On peut, pour notre ville, citer un nombre assez important de gens qualifiés de bourgeois, preuve supplémentaire que Nontron joue bien son rôle de pôle régional : le juge Mazerat, l'avocat Fourien de Villopré (juge dans d'autres paroisses), Villedary dernier syndic et avocat, Authier, Filhoud... eux aussi avocats, les Pastoureau (du Contirand, procureur d'office, de la Besse, les Ribadeau (du Maine, du Mas ), Grolhier (notaire), tous taillables, mais très pointilleux, pas pour longtemps, sur leur appellation de "Sieur de" pour attester leur possession de fief, leur position sociale, et leur genre de vie parfois. [...]

Nous ne reviendrons pas sur les institutions administratives (subdélégué) ou paroissiales, pour nous intéresser plus particulièrement aux institutions seigneuriales ou communales nontronnaises, qui permettront de dégager, en partie, les familles influentes de la ville.

En 1751, la baronnie-Châtellenie de Nontron (qui se limite à la paroisse) est achetée par M. de Lavie, Président au Parlement de Bordeaux, aux héritiers de la famille Hélie de Pompadour (qui la possédaient depuis 1610) pour la somme de 25.000 livres (somme faible, qui atteste que cette baronnie avait été particulièrement aliénée). En 1788, M. de Lavie fils, la revendra à M. de la Ramière, qui sera le dernier seigneur-châtelain et baron de Nontron. Le comte de la Ramière la paye 42.000 livres (car les Lavie avaient augmenté sa valeur par des acquisitions locales : fiefs, terres comme au Puy de Fleury, moulin, maison noble de Tuzat...). Mais de nombreux fiefs étaient indépendants de la baronnie, les Peytavis, la Chapoulie, la Francherie, la Mothe, les Granges, Gaumondières, Barouffières, Puyrigard, Tuzat...

Il est intéressant de voir à qui ils appartiennent en 1789.

La veuve de François de Lapouge, le maître de forges, possédait le fief de la Mothe, le juge de Mazerat possédait les Peytavis et la Francherie, le subdélégué Labrousse du Bosfrand possédait Gaumondières, Puyrigard, le Puy et avait possédé Tuzat, un autre Labrousse possédait Barouffières. Si on se souvient que le Sénéchal, marquis de Verteillac seigneur de Saint Martin-le-Peint, Saint Front de Champniers, Nontronneau... s'appelait aussi Labrousse, que de Labrousse dans le Nontronnais ! D'ailleurs tous parents entre eux, et "alliés" aux de Mazerat.

Ce système seigneurial complexe, dont nous avons déjà étudié le fonctionnement, avait ses propres officiers. En 1789, le juge est M. J.B Michel de Mazerat, avocat, avec pour lieutenant, maître Grolhier, notaire royal. Le Procureur d'office est maître Authier de Chatillon, avocat. Il y a aussi un greffier, 8 sergents, 4 notaires royaux ou châtelains, avant qu'en 1790 ce système fût aboli et remplacé par un tribunal de district, puis d'arrondissement.

Source : Cahiers de doléances du Nontronnais, de Dominique Beaudry.