M. de Lézignac, qui, en sa qualité de noble, était obligé de se cacher dans sa contrée, passait pour, avoir sur lui une forte somme en or; il fut assassiné et volé dans une grange qui lui servait de refuge, pendant la nuit, au village des Châtres, commune de Lézignac-Durand. Il n'y eut encore ni poursuites, ni répression.

Pendant longtemps, on ignora les circonstances de ce meurtre; mais la conscience, cet œil investigateur de l'àme qui se voit tout entière et se juge elle-même sans faiblesse; la conscience, dis-je, qui trouble le criminel le plus endurci, surtout au moment du trépas, suscita le remords chez l'un des complices qui parla, et voici ce que m'a conté une personne honorable qui, dans le pays, avait recueilli les confidences et les révélations.

M. du Rousseau de Lézignac, assassiné au commencement de 1794, était resté orphelin de bonne heure avec une sœur un peu plus jeune que lui (1).

Il ne prit point de service militaire et resta avec sa .sœur au château de Lézignac-Durand; mais il émigra en 1791 et rentra peu de temps après. Alors il dut se cacher, car on le déclara suspect, et sa qualité d'ancien émigré l'envoyait droit à la guillotine en cas d'arrestation. En rentrant au château de ses pères, il trouva sa sœur mariée de la veille avec un citoyen qui y était installé en maître, et qui, dit-on, refusa de le recevoir et même de le reconnaître. Il s'ensuivit une altercation violente, accompagnée de voies de fait; de là une haine implacable entre les deux beaux-frères, qui autorisa dans le temps certaines rumeurs graves, quoique improbables, et dont je n'entends en rien me rendre ni l'écho, ni l'éditeur responsable.

M. de Lézignac était un homme de haute stature, doué d'une force herculéenne et d'une agilité remarquable. On raconte que, toujours poursuivi par les agents du comité révolutionnaire, il s'était réfugié un jour dans une maison qui fut cernée. Comme il savait parfaitement où son arrestation devait le conduire, il se sauva par les greniers, fit une trouée à la toiture, sauta par terre, bouscula tout sur son passage et s'enfuit dans les bois sans qu'on pût le saisir.

Les qualités de son cœur répondaient à la beauté de son corps; il était humain, compatissant, secourable pour le pauvre, aussi partout, dans la contrée, on lui faisait bon accueil, on le cachait, on le protégeait à raison des recherches dirigées contre sa personne. Il se réfugiait tantôt chez l'un, tantôt chez l'autre de ses voisins; quelquefois il se cachait dans les bois, où on lui portait à manger, sans qu'on le trahit jamais, ni par vengeance, ni pour toucher la prime offerte au dénonciateur par la République. La famille Fougeron de Lapélusonie surtout fut pour lui une seconde Providence pendant tout ce temps de persécutions. Un soir que M. de Lézignac était excédé de fatigue, car les agents du comité révolutionnaire de Confolens étaient toujours à ses trousses et ne lui laissaient ni trêve, ni merci, il alla se réfugier au village des Chastres, dans une maison occupée par la famille G..., où il se retirait quelquefois. Il y avait là une réunion de buveurs et de joueurs. M. de Lézignac, sans méfiance et toujours généreux, leur donna quelque argent pour s'amuser entre eux, puis il passa dans une grange, déposa ses pistolets sur un coffre et se coucha tout habillé sur un mauvais grabat, où bientôt il s'endormit d'un profond sommeil. Les compagnons du crime, en l'entendant ronfler, résolurent de le tuer, parce qu'ils le savaient porteur d'une forte somme en or, ou peut-être pour d'autres motifs, qui se disent encore tout bas à l'oreille dans la contrée, mais qu'il ne nous appartient pas de répéter, parce que nous n'y croyons pas. Ils prirent une longue barre de fer ou levier servant à extraire la pierre, et deux hommes, la tenant à chaque extrémité, appuyèrent fortement le milieu sur la poitrine de la victime pour l'étouffer, pendant qu'un autre complice, dont on a conservé le nom, la frappait à coups redoublés sur la tête avec une tranche, jusqu'à ce qu'enfin l'infortuné restât sans vie.

Après l'assassinat, on porta le cadavre dans Le bois des Vergues et on le jeta dans le fossé qui touche au clos des domaines de Chez-Raillard. Il y était depuis neuf jours, lorsque des chiens de bergères du village le firent découvrir à leurs maîtresses, qui les entendirent grogner comme pour se disputer une proie. Un rapport fut fait à l'autorité municipale qui fit enlever le cadavre, et on le porta au cimetière sans plus s'en préoccuper. Il n'y eut aucune enquête judiciaire, et, puisqu'il s'agissait d'un chien d'aristocrate, les assassins, quels qu'ils fussent, avaient bien mérité de la patrie.

On raconte encore, dans la localité, que chacun des assassins a fait une mort cynique ou cruelle.

Le vieux M. Fougeron de Lapélusonie fit faire l'enterrement à ses frais, tant il avait d'affection pour ce malheureux qui devait épouser sa fille aussitôt que le temps des persécutions serait passé. Si M. de Lézignac avait pu se soustraire encore quelques mois à l'abominable complot dirigé plus encore contre sa bourse que contre sa vie, il était complétement hors de danger, car la sanglante dictature de Robespierre, cause de tous les maux, touchait à sa fin.

J'ai laissé courir le récit sans l'interrompre, tel qu'il m'a été transmis, tant il m'a paru vrai et inattaquable. Ici les faits palpitent; il semble qu'on assiste à ces scènes lugubres, si bien en rapport avec les idées et les habitudes de ces temps malheureux.

Notes :

1. Nous n'avons pas pu obtenir les actes de naissance et de décès de celle victime, car les registres de celle commune manquent pour celle époque. — Voici l'acte de décès de son père :

« Le vingt-deux septembre de l'an mil sept cent cinquante-cinq, est décédé dans le bourg de Lézignac-Durand, dans la communion de l'Église, et a été inhumé, le vingt-trois du courant, messire Martial du Rousseau, écuyer, âgé de cinquante-cinq ans ou environ, veuf de Marie-Suzanne Pasquet. L'enterrement a été fait en présence de messieurs Germain Berthoumet, sieur de La Vue, habitant Orgedeuil en Angoumois, et de Jean de Plas de Fontaubière, habitant de Cherves, ses neveux, soussignés, et de plusieurs autres parents et amis. »

(Suivent les signatures.)

Les du Rousseau de Lézignac étaient de même souche que les du Rousseau de Ferrière, de Fayolle, de Coutgens, de Magnac, etc.

Source : Les victimes de la terreur du département de la Charente, de Stéphane-Claude Gigon.