Le 8 février 1667, messire Pierre Regnault, chevalier, seigneur de L'Âge de Chirac, se plaint au lieutenant-criminel d'Angoumois. « De son premier mariage avec défunte dame de Barbezières, dit-il, sont issus Louis Regnault, chevalier, seigneur de La Soudière, son aîné, et deux filles. Auquel aîné il s'est principalement attaché, le considérant comme l'appui et la colonne de sa maison, n'ayant rien oublié de tout ce qui pouvait contribuer à l'éducation d'une personne de sa qualité, et le destinant pour être son héritier principal et recueillir tous les avantages à lui déférés par les coutumes des lieux sur lesquels sont situées les terres et seigneuries lui appartenant », ainsi qu'à sa défunte femme. De tout cela, son fils ne pouvait « espérer moins de dix à douze mille livres de rente, libre de toutes dettes et charges ».

Or, il est arrivé que « ledit Louis Regnault a été attiré dans la maison de Gabriel de La Chétardie, écuyer, sieur du Bureau, et dans la fréquentation de sa jeune fille, laquelle a usé envers lui de tant d'artifices et cajoleries qu'elle lui a donné de l'amour.

En ayant été averti, voyant l'inégalité du parti, attendu que c'est une fille qui ne peut espérer de légitime de ses père et mère que sept ou huit mille livres tout au plus », Pierre Regnault, le père, s'était aussitôt « pourvu en justice et avait obtenu des défenses contre le père, la mère, la fille et sondit fils, contre tous notaires de recevoir aucunes promesses, ni célébration de mariage entre ledit Louis Regnault et ladite de La Chétardie »...

En réponse à toutes ces interdictions, les parents de cette dernière, « les sieur et dame du Bureau, voyant que Louis Regnault est un jeune gentilhomme âgé de 22 ans seulement au mois de mars prochain, qu'il est hors d'état de se pouvoir marier et que son père n'y prêtera jamais son consentement, se sont vantés en tous lieux que, quelque résistance qui y fût par lui apportée, le mariage ne laisserait pas de se faire et qu'ils feraient indirectement ce qui directement ne se pouvait faire... En conséquence de quoi, et de la résolution concertée et arrêtée entre eux de faire ledit mariage contre le consentement paternel, se prévalant de la jeunesse dudit Louis Regnault et de l'amour que ladite de La Chétardie lui avait donné, ils la lui ont mise entre les mains. Etant maîtresse de son esprit, elle l'a conduit dans la maison noble de La Soudière, dans laquelle ils sont tous deux, du samedi dernier, cinquième du présent mois de février, ce qui est un rapt public, d'impression, persuasion, su et connu de tout le monde ».

Et Pierre Regnault, l'infortuné père, termine sa requête en disant qu'il est important pour la justice et pour l'intérêt public de pourvoir à cette affaire, attendu que si ce mariage se faisait, « toutes les dispositions de l'Ordonnance et du Concile demeureraient inutiles et que les enfants de famille auraient pouvoir de se marier sans la permission de leurs pères où bon leur semblerait ». Il n'avait pourtant rien négligé pour empêcher le mariage de son fils avec Françoise de La Chétardie. Il l'avait « fait admonester par des gentilshommes de qualité, ses proches parents», qui témoignèrent au cours de l'information qui suivit la plainte.

Izaac Perry, sieur de La Roche de Genouillac, étant allé à L'Âge de Chirac, Pierre Regnault lui apprit « que le sieur de La Soudière, son fils aîné, avait dessein de se marier avec la fille du sieur du Bureau, que ce n'était pas son avantage, et il le pria de parler à sondit fils pour lui dire de sa part que s'il faisait ledit mariage, il ne le verrait jamais ». Izaac Perry s'étant acquitté de cette tâche, le jeune Louis Regnault lui répondit « que c'était sa volonté d'épouser ladite fille quelque résistance que son père y pût apporter ». On crut pourtant qu'il avait cédé à son père puisqu'en présence de témoins, il finit par lui dire « que puisqu'il ne voulait approuver son mariage avec la fille dudit sieur du Bureau, il ne la verrait jamais et ne voulait point lui désobéir, mais qu'ayant reçu une bague et quelques lettres de ladite demoiselle, il voulait les lui renvoyer ». Izaac Perry fut encore mis à contribution et chargé d'aller « dans la maison dudit sieur du Bureau et de lui faire entendre, et à sa fille, la résolution dudit sieur de La Soudière ». Mais la fille lui répondit « qu'elle ne désespérait pas d'être nore (bru) » de Pierre Regnault. François de Rocquard, sieur de Saint-Laurent, demeurant à St-Maurice-des-Lions, oncle de Louis Regnault l'amoureux, fut aussi prié de lui parler pour le détourner de ce mariage. Mais le jeune homme ne voulut rien « lui accorder ».

De leur côté, la dame du Bureau et Françoise de La Chétardie sa fille ne demeuraient pas inactives. En visite chez François de Rocquard, elles se plaignirent à lui « dudit sieur de L'Âge en ce qu'il résistait au mariage de son fils et qu'il les traitait comme les dernières personnes du monde », ajoutant « qu'elles étaient bien fâchées de n'avoir pas passsé un contrat de mariage d'entre lui et ladite demoiselle de La Chétardie dès la première fois qu'il leur en avait parlé, mais que s'il retournait dans leur maison, il serait le très bien venu et qu'ils passeraient ledit contrat de mariage ». Louis Green de Saint-Marsaud, sieur de Nieuil, fut aussi prié par le sieur de L'Âge d'empêcher le mariage. Ce fut en vain. Françoise de La Chétardie lui répondit « qu'il ne la tînt jamais pour fille d'honneur s'il ne la voyait en peu de temps femme dudit sieur de La Soudière ». Ce témoin, comme tous les autres, ajouta qu'il avait appris depuis que Louis Regnault, sieur de La Soudière, et Françoise de La Chétardie s'étaient mariés clandestinement (Bl-995.2).

Le mariage se fit en effet, et de cette union naquirent des enfants... Le père et le fils, Pierre et Louis Regnault, se réconcilièrent-ils ? Une quinzaine d'années plus tard, le père demeurait toujours dans son château de L'Âge, et le fils était au lieu de La Soudière, paroisse de St- Mary. Le 26 décembre 1681, pour terminer leurs différends, ils choisirent ensemble trois arbitres qui décidèrent que le seigneur de L'Âge devait donner à son fils un « état de la consistance des effets de la communauté contractée entre lui et Louise de Barbezières, sa première femme, au temps de son décès ».

Source : Enlèvements rapts et séductions en Angoumois, de Gabriel Delâge.