En ce 8 septembre 1872, Pierre Christave se tenait courbé devant le cheminée de la grande salle du Château de la Guisardie. Tout ce qu'un être aurait pu désirer, il l'avait possédé mais il vivait aujourd'hui seul auprès de sa fille Claire qui ne s'était pas mariée, entouré de ses vignes dont il ne s'occupait plus, et passait le temps dans la lecture assidue de l'Évangile.

Il avait un visage de page vieilli, des traits fins, des yeux bleus délavés et un sourire timide. Et puis il était toujours tiré à quatre épingles. Veste et gilet en drap gris perle ou jaune pâle, nœud de soie rayé bleu et blanc. Sa voix était égale et chaleureuse, son regard attentif, un peu mélancolique, comme s'il apercevait un horizon plus éloigné que le nôtre.

Son dernier ami, Alain de Moneys, était mort en 70 et quand il songeait à son martyre, il ne pouvait s'empêcher de verser des larmes amères, comme si celles-ci avaient eu le pouvoir d'éteindre le brasier où l'on avait jeté le jeune homme après l'avoir humilié et torturé des heures durant sur le foirail d'Hautefaye.

Pierre se souvenait de l'incroyable énergie de son ami. Alain parcourait chaque jour le pays dans sa calèche vert foncé attelée à un Orlov blanc, avec près de lui, M. Bouteillé, l'ingénieur des Ponts et Chaussées, pour mettre au point son projet d'assainissement des terres. Pierre sourit au souvenir du cocher Pascal répondant invariablement : « Bien, monsieur le vicomte » même quand celui-ci déraisonnait, s'obstinant à sillonner de mauvaises routes avec crépuscule. Il leur arrivait de croiser le facteur Léon qui terminait bravement sa tournée. Trente-huit kilomètres par jour, toujours d'attaque, avec sa blouse de lin bleu, sa casquette verte à passepoil rouge, ses chaussures à clous et son lourd bâton de marche. Et toujours le même salut :

— J'en fais bien autant avec mes pieds que vous autres à cheval, allez !

— Quand changes-tu ton itinéraire ? plaisantait Pascal.

— Jamais tant que je serai vivant : Hautefaye, La Civale, Le lac noir, Le chemin de La Farge, Le Maine-Rousset. Le petit château de Connezac, Beaussac et Bretanges pour vous, les De Moneys. Puis Macony, La Garde, Pontignac, Plambeau, et pour finir Fayemarteau, c'est cet ordre-là et pas un autre !

Alain voulait curer la Nizonne mais il se désespérait. Son rojet était déposé depuis deux ans à la préfecture et toujours pas d'autorisation légale ni la moindre subvention. Aucun accord de Paris. Rien n'y faisait malgré l'intervention du préfet Lavalette, du père et du fils Magne, de l'oncle d'Alain et du sénateur Hector de Galard. Le projet passait de bureau en bureau. Un moment, la signature avait été proche mais il avait fallu recommencer les démarches. La décision ne dépendait plus à présent du ministère de l'Agriculture mais de celui des Travaux Publics. Dernière complication, il fallait l'accord du ministre de l'intérieur. Pourtant Labatut, le sous-préfet de Nontron, le soutenait. Mille hectares de terres incultes pouvaient être transformés, de Saint-Sulpice à Beaussac en passant par Rudeau. Huit francs les cents kilos de foin, quatre tonnes à l'hectare. On en arrivait à trois cent ving mille francs de revenu.

Pour mieux défendre ses rêves, Alain s'était fait élire adjoint au maire de Beaussac. Pierre le revoyait, la tête inclinée, l'œil brillant, brandissant le Candide de Voltaire et lui affirmant :

— Pierre, il faut cultiver son jardin.

Il n'était pas si fier de ses origines. Il croyait que seul le présent nous juge et que nos actions nous accompagnent. Pierre avait retenu en entier ce qu'il avait écrit dans les Annales de la Société d'agriculture de la Dordogne : « D'un marais fangeux, d'une vallée sans vie couverte de joncs et de flaques d'eau où barbotent les canards sauvages, où grouille ce peuple tapageur qui demande à grands cris un roi, l'homme peut composer un paysage riant, harmonieux, aussi propre à ravir le poète qu'à satisfaire l'homme pratique. »

Après sa communication à la Société d'agriculture, Alain avait reçu une lettre de la préfecture lui annonçant le versement de trois mille francs de fonds de l'État plus mille francs de la région. Pierre n'oublierait jamais l'expression de son visage quand il lui annonça la nouvelle. Il était si heureux qu'il se lança aussitôt dans de nouveaux projets. Il s'était toqué d'un arbre, le Chamaerops Excelsa, sorte de palmier à chanvre, venu de Tchou-San, au large de Shanghai. Une véritable obsession. À l'entendre, l'espèce supportait largement moins douze à moins treize degrés. Là-dessus, Alain était intarissable. D'après lui avec les fibres du troncs, on pourrait fabriquer de la ficelle, de la bourre à matelas, que sais-je encore. Pareil avec les pins qu'il faisait venir par dizaines des Landes et planter autour de La Pouyade.

Tant qu'il s'agissait des arbres, Pierre l'écoutait sans rien dire. Mais là où ils s'étaient presque fâchés, c'est quand Alain s'était mis en tête de prêter sans intérêt aux paysans. Il ne sort jamais rien de bon de ces affaires et à trop vouloir faire le bien, on finit par attiser l'envie, la jalousie et la haine. Quand il se contentait d'organiser la plantation de ses palmiers de Chine, tout allait bien, mais se mettre en questions financières avec les gens d'ici, c'était une folie.

Alain allait avoir trente-deux ans le 9 juillet 1870. Son mariage avec Marie-Gabrielle de Vassoignes, la fille de leurs voisins, les châtelains de la Brechinie, était décidé depuis déjà six mois.

Pascal servit du sirop d'orgeat dont la saveur évoquait les blés mûrs. Alain demanda à Pierre de le suivre dans sa chambre pour y trouver un peu de calme. C'était un lieu à l'image de son ami, d'une austérité élégante et pieuse : juste un lit Henri II, un coffre à bois, une table, trois tabourets et un bouquet buis bénit.

Alain s'assit à califourchon sur un des tabourets, aussi dur qu'une pierre des champs.

— Que deviendra Adhémar, si je ne suis plus là pour veiller sur lui ? Mes sœurs ont leurs maris, bientôt leurs enfants et Gaston va terminer son séminaire. Mais mon malheureux frère n'a pas eu la fortune de pouvoir s'assumer seul. Son handicap le contrait à rester au foyer. Pourtant mes parents vieillissent, père s'est épuisé dans ses achats de terres, dans ses rénovations incessantes. Il a acquis des parcelles un peu partout, installé des métairies, réparé une tuilerie. Il a désormais soixante-quatre ans, il est à bout et c'est à moi de prendre la relève. Mais il m'arrivait quelque chose, qu'adviendra-t-il d'Adhémar ? Tu connais son attachement pour moi. Parfois, quand il me regarde, j'ai envie de pleurer.

— Il ne t'arrivera rien !

— Tu sais que père a fait campagne pour Napoléon. Il était maire de Beaussac puis il est redevenu simple conseiller municipal. J'été nommé premier adjoint de la commune et je reprends toutes ses entreprises. J'en ai d'autres dont je t'ai parlé mais je n'accepte pas que de pauvres gens souffrent et meurent à ma place. C'est déjà assez dur pour eux sans que je me défile en plus. J'ai décidé de partir moi aussi. J'ai fait lever mon exemption et je m'engage. Crois-moi, j'ai longtemps réfléchi à mon choix. Il est définitif.

Pierre ne trouva rien à répondre. Depuis longtemps, sa tête avait filé dans une autre direction. Et s'il cultivait ses vignes, il pensait davantage au vin invisible qu'à celui qui vieillissait dans ses chais.

Ils redescendirent en silence. Alain alla chercher à la cave une bouteille de vin doux. Et il tint à servir à boire lui-même avec une solennité, une lenteur, qui n'étonnaient plus Pierre. Maintenant qu'il était admis dans ses confidences.

Les verres se levèrent. Le vin avait la couleur du miel de printemps et la saveur des jeunes prunes rousses à la fin de l'été.

— Merci, mes très chers parents, de m'avoir appris que la noblesse n'est rien si elle n'est pas d'abord noblesse de cœur, amour des autres, don de soi.

Sa voix limpide se voila. Alain poursuivit plus bas, comme s'il redoutait une indiscrétion :

— À l'exemple de nos frères, vous nous avez enseigné que l'amour du prochain n'a de sens que si nous sommes capables d'offrir notre vie en sacrifice. Oui, notre vie, qui nous appartient si peu, qui nous est prêtée tel un vêtement dont on peut se départir d'un cœur léger, notre vie déjà ancienne et fuyante, pareille entre nos doigts à des grains de sable, à de l'eau, aux rêves qui traversent nos nuits...

Il se tut brusquement comme un essieu se rompt.

Les parents d'Alain pleuraient. À qui pensaient-t-ils tandis que les larmes brouillaient leur regard ? À l'innocence d'Adhémar, à Tristan de Moneys, l'ancêtre martyrisé, lieutenant-gouverneur de Guyenne ? Celui-là croyait à la vérité des mots, à la justice tapie au cœur des hommes que seule la bonté peut faire surgir. Le 21 août 1548, il avait été écorché vif dans les rues de Bordeaux par des paysans exaspérés contre les gabelous. Seul, sans armes, sans escorte, il s'était avancé vers eux pour leur parler. C'est en vain qu'il avait tenté de retrouver sur leurs visages convulsés par la peur la figure du Christ qu'il invoquait dans son agonie. En vain qu'il avait cherché dans leur bouche les mots de miséricorde et de pardon dont il était, ce jour-là, l'unique porte-parole. Son corps, sanglant comme celui d'un lapin qu'on a écorché, était resté couché dans la poussière. PUis on avait traîné son cadavre sur les pavés où il avait rebondi longuement sans faire plus de bruit qu'un sac bourré de paille, de tabac ou de maïs.

Peu à peu, Pierre avait fait sienne cette famille. Et maintenant que son ami n'était plus là, il se sentait, malgré la présence lumineuse de sa fille Claire, plus solitaire que le loup traqué et mis à mort par l'arrogant Camille de Maillard dont la présence sur le foirail d'Hautefaye avait suffi à déclencher le drame.

Source : Les mangeurs de cendres, de Violaine Massenet.