Voici l'acte de naissance et de baptême du général François Garnier de La Boissière, extrait des registres de la paroisse de Champagne-Mouton :

Le 26 septembre 1781, né et baptisé François, fils légitime de Messire André Garnier, écuyer, seigneur de La Boissière et de Fougère, et de dame Marie Rochette. Parrain François Garnier, écuyer, seigneur de Ballon, chevalier de l'Ordre royal et militaire de Saint-Louis, ancien capitaine de grenadiers (régiment de Navarre), oncle paternel ; marraine Catherine Rochette ; Jean Brie, Geneviève Touché, domestiques représentants.

Si l'on rapproche du fait que la Boissière était à ce moment inhabitée l'absence des parrain et marraine, on peut admettre que la mère fut surprise par ses couches hors de la ville où elle était domiciliée, Ruffec. Ses deux frères ainés étaient nés, le premier Jacques à Nanteuil-en-Vallée ; le second Antoine à Champagne-Mouton ; mais sa sœur Augustine naquit en 1783 à Ruffec, où elle épousa en 1802 le capitaine d'artillerie Brumauld de Villeneuve.

Nous dirons ici quelques mots du baron Pierre Brumauld de Villeneuve, né à Villeneuve, commune de Poursac, canton de Ruffec, le 28 janvier 1766, mort général en 1835 à Ruffec et inhumé à Villegats. Son père était capitaine aux grenadiers royaux. Colonel, officier de la Légion d'honneur et baron de l'Empire avec dotation, la Restauration le nomme Mestre de camp honoraire et chevalier de Saint Louis; son cousin, Brumauld de Beauregard, était évèque d'Orléans où son souvenir n'est pas effacé.

Le général Pinoteau, qui avait failli avoir à Surgères, en 1815, le sort de Brune à Avignon, réintégré en 1830, prononça le discours funèbre sur la tombe de son camarade.

Pierre de Villeneuve a pris part à toutes les campagnes de la Révolution et de l'Empire, ainsi que l'atteste la notice officielle de ses services.

Le retard apporté à son avancement, bien moins brillant que celui des La Boissière, ses alliés, s'explique, d'abord par une raison de santé qui l'obligeait à quitter le service actif dès qu'il eût obtenu le grade de capitaine; et aussi par une cir constance particulière dont le souvenir s'est con servé: En 1808, de nombreux officiers séjournant à Ruffec recevaient l'hospitalité à la table des La Bois sière ; Mme de Villeneuve qui était, paraît-il, fron deuse, s'abandonna à une critique acerbe sur l'Em pereur et sur sa politique vis-à-vis des souverains d'Espagne. Ces propos imprudents parvinrent à la connaissance de la police impériale, aussi active que soupçonneuse. Le mari fut nenacé de retrait d'emploi, et il fallut recourir à l'intervention du maréchal Ney. Il en résulta une disgrace, qui éloigna le colonel de la grande armée où il ne fut rappelé qu'en 1812.

A ce moment, il est chargé du commandement de l'artillerie de la 2e division d'infanterie de la garde impériale ; chevalier de l’Empire depuis 1810, il reçoit des lettres de baron le 25 mars 1813. Néan moins, l'Empire le laisse officier de la Légion d'honneur et colonel, grades qui lui appartenaient dès 1807 et 1808.

Dans la bibliothèque du colonel figurait, parait-il, une édition complète de Voltaire : aussi, le voit-on mis en non-activité, d'abord, puis en retraite par la Restauration, qui ne lui accorde qu'en 1824, à titre honoraire, la dignité de maréchal de camp.

Nous sommes heureux de rendre quelque justice à Brumauld de Villeneuve, dont la carrière a été entravée par des causes d'ordre politique, mais qui n'en est peut-être que plus représentative du temps où il servit son pays.

Chapitre I
La campagne de Russie

Nous n'avons pas de renseignements détaillés sur le premières armes du général François. Nous savons seulement, d'après la notice officielle de ses services, que François de La Boissière a été enrolé dans l'an cien régiment de son oncle, 2e régiment de chas seurs à cheval ; qu'il a fait partie de la Grande-Armée de 1804 à 1807 ; qu'il a pris part, de 1808 à 1811, aux campagnes d'Espagne et de Portugal.

Nous savons encore par les souvenirs de sa famille, qu'il fut de bonne heure l'aide-de-camp préféré du Maréchal Ney.

Nous le trouvons en cette qualité dans l'armée qui marche vers Moscou. Les renseignements dont nous disposons résultent de lettres écrites à sa sœur Augustine, à laquelle il portait l'affection la plus tendre. Ces lettres qui toutes sont revêtues du cachet rouge de la « Grande Armée », laissent apercevoir chez leur auteur une nature à la fois vive et affectueuse. Les sentiments qu'il exprime pour les siens, pour « sa chère Augustine », pour « sa bonne mère », le ren dent lui-même très sympathique.

La première lettre, datée du 23 avril 1812 à Francfort (sur Oder), le donne faisant partie du 3e corps d'armée, qui était en effet celui de Ney. « Ton mari, dit-il à sa seur..., je sais qu'il doit commander deux batteries de la garde Imperiale ».

Le 24 juin, bien tard, la Grande Armée entre en Russie.

C'est au mois d'août seulement qu'elle arrive devant l'antique cité de Smolensk, place frontière de la Moscovie. Le 8, les Russes surprennent Sébastiani ; mạis ils sont arrêtés par le corps de Ney, et des lors renoncent à l'offensive.

Le 11, c'est Napoléon qui se met en marche à la tète de ce qui reste de son armée, soit 175,000 hommes.

A partir du 14, les combats ne cessent guère pen dant sept jours : ce jour-là, c'est l'affaire de Krasnoé : l'ennemi perd 8 bouches à feu et 1,000 prisonniers.

Le lendemain, 15 août, lorsqu'on célébre la fête de l'Empereur par des salves d'artillerie, celui-ci se plaint qu'on use des munitions précieuses à une telle distance : mais les maréchaux provoquent un sou rire sur son visage inquiet, en répondant qu'ils brûlent la poudre prise à Krasnoe.

Le 16, Ney essaye d'enlever les murs de Smolensk ; le 17, l'assaut est général, et les Russes sont rejetés dans les faubourgs par Davout et par Ney : après six heures de lutte acharnée, c'est la nuit qui sépare les combattants. Les Russes évacuent la ville, après l'avoir incendiée : la cité si chère est semblable, dit Napoléon dans son Bulletin, à une éruption du Vésuve dans une belle nuit d'été. Nous comptons 6 ou 7,000 hommes tués ou blessés, les Russes 12 ou 13,000.

On voit quelle part les troupes du maréchal Ney prirent aux combats devant Smolensk : La Boissière y conquit le grade de colonel.

Ce qui précède est résumé avec une grande sim plicité par notre jeune héros dans une lettre où il
fait suivre son nom de cette adresse : Colonel aide de camp de S. E. Mgr le maréchal duc d'Elchingen, commandant le 3e corps en Russie :

Ghjas, le 2 septembre 1812, á 38 lieues de Moscou.

J'accepte de grand cæur d'être parrain de ton enfant et le choix de ma commère (sa propre mère) en double ma satisfaction.

J'ai passé toute la journée d'hier avec ton mari ; nous avons voyagé ensemble quelques heures ; puis il m'a donné la moitié de son déjeuner.

Je t'apprendrai que, après les combats des 14, 15, 16, 17, 18 et 19 août, l'Empereur m'a nommé colonel. M. le Maréchal me garde toujours avec lui ; il continue de me combler de bontés. Je lui ai présenté ton mari, qu'il a parfaitement reçu.

Je n'ai pas le temps de t'en écrire davantage : nous marchons toujours, et probablement sous peu nous serons dans Moskou, si l'on ne nous propose la pair.

Dis à ma mère combien je suis fâché de ne pas être près d'elle pour remplir mes fonctions de compère, et. que je lui donnerai beaucoup de bonbons. Je prie mon frère de me remplacer.

C'est cinq jours plus tard, le 7 septembre, que le Maréchal Ney écrasait les Russes à la bataille de la Moskowa.

On sait que c'est aussi le corps de Ney qui, placé à l'arrière-garde, fut chargé de protéger la périlleuse retraite de la Grande-Armée.

Chapitre II
A l'armée d'Allemagne

François de La Boissière fut nommé général de brigade le 8 janvier 1813 ; le 22 mars suivant il était désigné pour commander la cavalerie légère au 3e corps de la Grande-Armée, sous les ordres du maréchal Ney.

A ce titre il assista, le 1er mai, au combat de Weissenfels, qui préparait les victoires de Lutzen et de Bautzen. C'est à ce combat que fut frappé à mort le maréchal Bessières.

Le 20, nous retrouvons le général à la terrible bataille de Bautzen.

L'armée française, comprenait au total 202.500 hommes et 550 bouches à feu ; cette masse de troupes était elle-même répartie en deux armées : celle de l'Empereur et celle du Maréchal Prince de la Moskowa. La dernière comptait 87,500 hommes : Ney commandait en personne le 3e corps sort de 52,000 hommes.

Le général de La Boissière commandait les neuf escadrons de cavalerie légère altachés à cette armée.

L'ennemi retranché derrière la Sprée, occupait de fortes positions que Blücher appelait les Thermopyles de l'Allemagne. La première journée de la bataille, qui en compta deux, fut employée à pré parer un mouvement tournant destiné à faire tomber les positions de l'ennemi. A cette fin, tandis qu'à l'extrême droite Macdonald, Oudinot et Marmont enlevaient la première ligne de défense des alliés Prussiens et Russes, le maréchal Ney, à l'extrême gauche, par un brillant combat contre Barklay de Tolly préparait autour du village de Klix, le mouvement qui, le lendemain déborda les troupes enne mies et les obligea à la retraite. Ney, dans cette action décisive, était secondé par le général Lauriston et soutenu par Kellermann : le comte de Valmy avait sous ses ordres l'avant-garde, composée de la cavalerie du général de La Boissière, six bataillons et une compagnie d'artillerie légère.

Le soir de ce premier jour de bataille, à 10 heures, le prince de la Moskowa écrivait à l'Empereur :

La position de Klix a été emportée avec la plus grande vigueur par les troupes du général Kellermann. L'ennemi a été fort maltraité. De notre côté, la perte n'a été que de 200 tués et 1,000 à 1.200 blessés.

Malheureusement, le Maréchal devait ajouter :

Au nombre des derniers (les blessés) se trouvent le général Kellermann et le général Laboissière qui a un coup de biscayen à travers la jambe gauche.

Le général François de La Boissière ne devait pas jouir de la victoire qu'il avait vaillamment con tribué à préparer : même il devait mourir de sa bles sure à Dresde, où il fut transporté.

Dans les lettres écrites à « sa chère sœur » et où il expose son état, il fait preuve d'une confiance peut-être simulée, se préoccupant surtout de la peine qu'en éprouvera sa mère. Nous lui laissons la parole :

Dresde, le 16 juin 1813.

(D'une écriture autre que la sienne.)

Ma chère Augustine, je n'ai pu te prévenir plustot de la blessure que j'ai reçue le 20 mai, premier jour de la bataille de Bautzen. Un biscayen m'a traversé la jambe gauche, sans heureusement me briser aucune partie précieuse.

Immédiatement après ma blessure, il m'est survenu une fièvre de nerfs qui m'a duré jusqu'au 10 de ce mois et qui m'ôtait absolument toute faculté d'écrire. Mais depuis ces cinq jours, la fièvre m'ayant quitté, je me trouve très bien et chaque nouveau jour me donne de nouvelles forces.

Je suis pansé par les meilleurs chirurgiens de l'armée ; l'Empereur même m'a envoyé M. Lharrey qui m'a trouvé si bien depuis trois jours qu'il n'est plus revenu... Fais moi le plaisir de communiquer cette lettre à mon frère ainsi qu'à ton mari. Si on avait pu le cacher à ma mère, j'en eusse été satisfait, car pourquoi l'inquiéter puisqu'il n'y a plus de danger.

(De sa main, mais d'une écriture pénible, trois lignes de tendresses.)

Enfin, sa dernière lettre :

Dresde le 30 juin 1813. (De sa main : d'une écriture de vieillard).

... Depuis quinze jours je vais constamment mieux : je n'écris pas bien comme tu vois, mais enfin c'est moi qui écris... Plus je vais et plus j'ai d'appétit, que je ne cherche qu'à modérer : j'en suis réduit à la moitié d'un poulet par jour ; je pense que demain cela augmentera. Les plaies vont très-bien et je n'ai plus de fièvre.

G. Delaboissière
Gal de brigade blessé à Dresden.

P. S. Voilà plus de deux mois que je n'ai reçu de vos nouvelles.

Le général François de Laboissière mourait le 15 septembre 1813.

Un procès-verbal d'inventaire était dressé le len demain par le commandant de la place de Dresde.

On y trouve mentionnés les titres et faits suivants :

... Le titre de général délivré à Paris le 1er février 1813...

Le dit François Levet, valet de chambre du général, nous a déclaré, sur la demande que nous lui fimes des croix de la Légion d'Honneur pouvant appartenir au général, que ce dernier ayant été nommé récemment Baron de l'Empire, il avait fait cadeau de ses croix d'argent à un de ses parents.

François de La Boissière mourait des suites de sa blessure, général de brigade et baron de l'Empire, à trente et un ans.

Source : Les deux généraux Garnier de la Boissière, de Daniel Touzaud.