C'est une affaire d'un autre ordre et sans doute jugée très inquiétante qui réunit en permanence le Conseil général du district le 24 octobre 1792, l'An Ier de la Révolution française.

A l'ouverture d'un paquet adressé au directoire par le département, les administrateurs du district s'étranglent d'indignation. Un paquet ? Non, un brûlot, un dossier accablant conçu par le fielleux Léonard Planty, juge de paix du canton de Marthon, élu à l'influence, écrit de sa main et adressé, pour les perdre dans l'esprit du ministre. A la veille de la Terreur ! Alors que le souvenir des massacres de Septembre est encore brûlant dans les esprits.

Roland a envoyé la lettre aux autorités du département pour demande d'éclaircissements. Surpris, le département retourne le dossier au district "pour répondre dans le plus bref délai aux inculpations faites contre lui par la municipalité de Marthon". Le drôle a eu la malice de faire signer sa dénonciation calomnieuse par des conseillers quasi analphabètes, et du reste ses dupes.

La réponse ne se fait pas attendre. Quinze pages grand format du registre, quinze pages indignées pour protester point par point contre la calomnie.

Le rédacteur, un juriste sans doute, cite, en exergue Cicéron :

Quo usque tandem Catilina abuterie de patientia nostra ?

Pour les hommes de la Révolution, Catilina est la référence obligée, l'anti-héros, la conjuration prête à fondre sur l'assemblée. C'est faire beaucoup d'honneur au Sr. Planty.

Le Conseil est proprement "saisi d'étonnement comme d'indignation, de la hardiesse et de la passivité" des rustiques qui l'ont mis en cause, "tels que ceux de Marthon, dont aucun ne sait lire et qui à peine peuvent signer leur nom excepté le sergent Lavoix".

"Ignorants mais paisibles", comment se sont-ils prêtés, "oublieux de la fraternelle sollicitude" du district à une machination aussi noire ?

L'étonnement des administrateurs dissipé, ils découvrent la main sacrilège qui est derrière. C'est Planty, bien sûr, ce juge de paix "ou plutôt ce juge de guerre du canton de Marthon qui pour le malheur de ses concitoyens fut élu par un procès-verbal qui dénombre 22 billets de plus que de votants".

Qui ne pourrait vivre s'il ne calomniait, "semant la haine et attisant le feu de la discorde".

Mis en cause dans une affaire douteuse il se venge bassement en écrivant au ministre.

Reproche-t-il au district de ne rien faire ? Il est facile de le confondre par le rappel de toutes les affaires menées à bien, traitées de façon exemplaires dans les délais prescrits.

Mais là où sa dénonciation fait mal, c'est lorsqu'il glisse dans sa lettre au ministre que "le procureur-syndic qui est la cheville ouvrière du district a intérêt à ce que la machine s'éngoue, parce qu'il a deux gendres émigrés".

Il ne faut pas chercher plus loin ; la mollesse du district ne saurait avoir d'autre cause.

Calomniez, calomniez, il en restera toujours quelque chose.

Le district proteste du patriotisme de J.B. Binet. L'émigration de ses gendres le couvre de honte "et plonge le désespoir dans le cœur de ses deux filles. C'est un père malheureux qu'il faut plaindre et non point accuser".

Mais le brulôt de Léonard Planty pour outrancier qu'il soit a semé un doute dans les esprits ; le ministre manifeste son étonnement ; le département tout "en convenant de la fausseté de l'accusation", "s'est fait un jeu cruel de la délicatesse des membres du district", les jugeant bien chatouilleux, prompts à s'enflammer, "en rangeant enfin sur la même ligne les calomniateurs et les calomniés ; la délibération du département est un mélange adultère d'éloges et d'improbation, en un mot une sorte de transaction entre la vertu et la calomnie".

Ô ! combien, MM. les administrateurs du district eussent préféré que les foudres du département s'abattent sur le sieur Planty et le confondent.

Tout au long de son histoire, La Rochefoucauld s'est fait une réputation de ville frondeuse, jalouse de son indépendance, lorgnant du côté de Paris et snobant Angoulême. On lui fait sentir qu'elle est désormais aux ordres.

Les choses étant ce qu'elles sont, puisque "le citoyen ministre s'est réservé le droit de prononcer sur cette affaire", on s'empresse de lui adresser un exemplaire de la réplique, assuré que "le vertueux Roland saura bien rendre aux membres du district la justice qui leur est due et que l'intérêt public exige".

Mais les jours du "vertueux Roland" sont comptés.

Source : La Rochefoucauld au péril du bonnet rouge, d'Yvon Pierron.