Naissance de François VI

Premier des sept garçons et sept filles qu'eurent le comte (puis duc et pair à partir de 1622) François V de La Rochefoucauld et Gabrielle du Plessis-Liancourt, François VI naquit le 15 septembre 1613, à deux heures et demie de l'après-midi, rue des Petits Champs, près du Louvre, à Paris. « Le père est un grand féodal, orgueilleux et mécontent ; la mère est de nature tendre et effacée » (Georges Grappe).

Vingt-et-unième descendant de Foucauld Ier, seigneur de La Roche, qui vécut vers l'an 1000, au temps du roi Robert Le Pieux, le nouveau-né fut prénommé François. C'était l'usage pour tous les aînés de la famille depuis que François Ier de La Rochefoucauld, chambellan de Charles VIII et de Louis XII, avait eu l'honneur d'être choisi en 1497 comme parrain du roi François Ier. Celui-ci, par lettres d'avril 1515 enregistrées en 1528, érigea la terre, seigneurie et baronnie de La Rochefoucauld en comté. Dans ces lettres, François Ier de La Rochefoucauld est qualifié de « très cher et aimé cousin et parrain ». Ce titre de cousin sera rappelé dans les lettres par lesquelles Louis XIII érigera, en 1622, le comté en duché-pairie.

Par tradition également, François VI, comme tous les aînés des La Rochefoucauld, porta dès le berceau et jusqu'à la mort de son père, le titre de prince de Marcillac, qui était tiré du nom d'une possession d'Angoumois, où s'élevait un château acquis par Guy VIII de La Rochefoucauld au mye siècle. Saint-Simon parlera, dans ses Mémoires, de ce « vain titre » de prince de Marcillac, et Jean Lafond, dans sa préface aux Mémoires de La Rochefoucauld en 2006, de « prince de fantaisie ».

François VI fut baptisé le 4 octobre 1613 à Paris, en l'église Saint Honoré, par monseigneur Antoine de La Rochefoucauld, évêque d'Angoulême. Au-dessus des fonts baptismaux se penchaient le parrain : le cardinal François de La Rochefoucauld, évêque de Senlis, grand aumônier de France, commandeur des ordres du roi et écrivain fécond ; et la marraine, qui était en même temps la grand-mère de l'enfant : Antoinette de Pons, marquise de Guercheville, épouse de Charles du Plessis-Liancourt.

Les maisons de la famille

L'enfance du petit prince de Marcillac eut pour cadre, en partie, les maisons que sa famille possédait en Angoumois et en Poitou, et surtout le château de Verteuil, situé à une lieue et demie de Ruffec. Verteuil, qui appartenait aux La Rochefoucauld depuis le XIe siècle, était bâti, indique Jean Gervais, lieutenant criminel au présidial d'Angoulême sous Louis XV, dans son Mémoire sur l'Angoumois, sur « une baronnie composée de neuf ou dix paroisses, à la tête desquelles est la petite ville de ce nom, à sept lieues d'Angoulême, composée de cent feux. Les habitants en sont communément pauvres (...). Cette terre seule ne vaut pas plus de cinq mille livres de ferme. »

Forteresse romane à l'origine, Verteuil, ce « moult fort chasteau du Poitou, sur les marches du Limousin et de la Saintonge », selon l'expression du grand chroniqueur Froissart, fut démantelé en 1442, durant la Praguerie, sur ordre du roi Charles VII qui avait décidé de châtier un aïeul indocile de François VI. La chapelle et le donjon furent cependant épargnés, et au milieu du XVe siècle, Guillaume de La Rochefoucauld fit reconstruire la demeure, lui donna sa forme triangulaire, l'orna de trois tours à mâchicoulis et de grandes voûtes longues de soixante-cinq mètres et hautes de dix mètres.

Surplombant fièrement la Charente et ses rives ombragées, entouré de bois giboyeux, Verteuil était agrémenté de parcs dont la beauté força l'admiration des contemporains. Jean Gervais en témoigne dans son Mémoire sur l'Angoumois : Les issues de Verteuil, connues sous le nom de parc de Vauguay, ont des beautés naturelles qui surpassent peut-être tout ce qu'on peut voir en France. Le parc, d'une étendue des plus spacieuses, s'est trouvé contenir un terroir très propre à élever des arbres, et les plants de charmilles et autres espèces y ont si bien réussi, qu'il n'y en a point ailleurs d'une semblable hauteur, de si belles tiges et si bien fournies. On y entretient aussi une orangerie superbe.

Le parc de la Tremblaye, qui y est joint, est une forêt entière, brute, tout enfermée de hauts murs, dans laquelle il y a nombre de bêtes. Les arbres en sont aussi forts beaux. Elle est coupée au milieu par une grande allée dont le point de vue, qui répond par d'autres allées à la porte du château, forme une des plus belles perspectives du monde. »

Cette résidence agréable et magnifique, dotée d'une bibliothèque remarquable pour l'époque, accueillit des hôtes de marque, en particulier Charles Quint, de passage en France en 1539 et qui, de Verteuil, se rendit au château de Loches pour y rencontrer le roi François Ter. Bien que victime d'un rhume tenace depuis Hendaye, Charles Quint ne put s'empêcher d'exprimer son admiration à l'égard des endroits qu'il traversait. Il disait avoir vu cinq merveilles en France : un monde, une ville, un village, un jardin et une maison, à savoir : Paris, Orléans, Poitiers, Tours et la maison de La Rochefoucauld. À propos de celle-ci, il ajouta qu'il n'avait jamais été maison qui sentît mieux sa grande vertu, honnêteté et seigneurie que celle-là. » Il planta, dans le parc de Verteuil, un conifère qu'on voit encore aujourd'hui. Pendant les guerres de Religion, du fait que François III s'était converti au protestantisme, le château abrita le sixième synode de l'église réformée.

Les La Rochefoucauld, attirés par le charme de ces lieux, séjournaient moins dans leurs autres domaines disséminés, en majeure partie, du Périgord à la Loire. Parmi ceux-ci, la place prééminente revient à la baronnie, puis comté et enfin duché de La Rochefoucauld, berceau de la famille. Au IXe siècle, un fort destiné à défendre la contrée contre les envahisseurs normands, fut édifié sur la roche qui domine la vallée traversée par la rivière Tardoire. Ensuite, Foucauld Ier, seigneur de La Roche, fit bâtir sur l'emplacement du fort primitif, à six lieues d'Angoulême, un puissant château qui, depuis 1026, exprime avec éclat la majesté féodale. Sous Foucauld II, la bourgade, qui s'étendait au pied de la construction guerrière, commença d'être appelée La Roche Foucauld.

Le château de La Rochefoucauld, surnommé da perle de l'Angoumois », flanqué d'un donjon carré haut de trente-cinq mètres, hérissé de tours rondes, s'élève sur une rive de La Tardoire. Les initiatives architecturales, au XVIe siècle, de François II de La Rochefoucauld et de son épouse Anne de Polignac témoignent encore aujourd'hui d'un goût très sûr si l'on considère les ailes principales, les trois galeries superposées et ajourées conçues selon certains à partir de dessins de Léonard de Vinci initialement commandés pour un autre château, l'ingénieux grand escalier de cent-huit marches, les plafonds à caissons. Marguerite de Valois, auteur de l'Heptaméron, sœur du roi François Ier, séjourna dans cette demeure. Parmi les pièces qui étaient mises à sa disposition, on peut encore admirer un petit salon entièrement lambrissé.

Jean Gervais indique, dans son Mémoire sur l'Angoumois, que la terre de La Rochefoucauld comprenait vingt paroisses et rapportait dix-mille livres de rente.

Autre demeure, beaucoup plus rustique mais pourtant prisée par François VI de La Rochefoucauld, qui en fera en quelque sorte une maison des champs où il écrira notamment des lettres et deux de ses testaments : le château de la Terne, grande bâtisse sans tour allongée sur une rive de la Charente, près de Luxé. La Terne était située sur la baronnie de Montignac. Celle-ci, « à quatre lieues d'Angoulême, explique Jean Gervais, appartenant au même seigneur, contient vingt-quatre paroisses et peut valoir huit mille livres de revenu. Le chef-lieu du même nom est un petit bourg qui contient, compris Saint-Étienne joint, quelque quatre-vingt-onze feux. Il n'y a que quelques petits cabaretiers et artisans que les foires y entretiennent. Le reste est bas peuple et pauvre. Le château est presque tout en vieille masure. »

Encore à proximité d'Angoulême s'élevait le château de Marcillac, construit vers le IXe siècle. Depuis François II de La Rochefoucauld, le fils aîné de la famille, du vivant de son père, porte le titre de prince de Marcillac.

À la tête du duché de La Rochefoucauld, de la principauté de Marcillac, des baronnies de Verteuil, Marthon, Tourriers, Montignac, des chastellenies de Saint-Laurent de Céris, Saint-Claud, Cellefrouin, Aunac, Bayers, Saint-Amant-de-Bonnieure, des seigneuries de Saint-Angeau et autres fiefs, les La Rochefoucauld possédaient encore bien d'autres terres, notamment en Périgord et en Agénois. Mais d'étendue de ces domaines, observe Antoine Adam, ne doit pas faire illusion sur l'importance de leurs revenus. Les embarras d'argent que La Rochefoucauld a connus ne s'expliquent pas seulement par les dépenses qu'entraînèrent pour lui les guerres civiles. »

Éducation de François VI

Dans ces résidences solennelles, enfouies au sein de calmes paysages, François VI vécut paisiblement ses premières années. « C'est là que (François V) élève son fils, si les soins qu'il prend de son éducation méritent ce nom. Dès que l'adolescent est assez robuste, il lui fait enseigner le métier des armes. Il l'associe à ses plaisirs favoris, le cheval et la chasse. Au cours de ces randonnées communes, il ressasse à l'enfant toutes les choses de sa caste et de sa race, ses orgueils et ses rancœurs, ses héroïsmes et ses préjugés. C'est là, vraisemblablement, dans le plein des bois, dans les taillis sans espions qu'il invective contre le cardinal, destructeur des privilèges de la noblesse. C'est là qu'il nourrit son fils dans ces sentiments. On ne voit pas au-delà trace de son influence sur ce jeune caractère. » (Georges Grappe). Il reçut l'éducation d'un grand seigneur, c'est-à-dire apprit les arts nécessaires à un homme d'épée » (Marius Roustan).

Les documents sur cette période sont rares, et on suppose que l'éducation de l'enfant fut assez négligée, essentiellement tournée vers le développement de l'être physique. François VI reconnaîtra dans une lettre qu'il n'entendait pas bien le latin. « M. de La Rochefoucauld n'avait pas étudié ; mais il avait un bon sens merveilleux, et il savait parfaitement le monde », nota le poète Segrais qui le connaissait bien, et dont l'opinion est confortée par celle de Mme de Maintenon : « Il avait (...) beaucoup d'esprit, mais peu de savoir ». Selon Sainte-Beuve, « il n'avait pas étudié et ne mêlait à sa vivacité d'esprit qu'un bon sens naturel encore masqué d'une grande imagination. »

Jusqu'à l'âge de douze ans, François VI eut pourtant un précepteur : le poitevin Julien III Collardeau de la Mongie (1596-1669), homme de lettres (il publiera Larvina Satyricon en 1619 et Tableaux des victoires de Louis XIII en 1630) et juriste, procureur du roi à Fontenay-le-Comte. Celui-ci lui apprit à lire, un peu de latin, et, ajouta Edmée de La Rochefoucauld, « peut-être le goût de faire le procès des humains. » Dans un billet du 8 novembre 1626, Julien Collardeau déclare « avoir reçu de M. l'abbé de La Réau, agissant au nom de Mgr de La Rochefoucauld, la somme de soixante livres tournois, en deniers ayant cours, pour le dernier quartier de la gratification à moi allouée par ledit seigneur en récompense d'avoir enseigné les lettres à M. le prince de Marcillac, et du tout l'en tient quitte. »

François VI passa cette période d'éducation à Fontenay-le-Comte, dans la « maison du gouverneur » de cette ville, qui était son père, nommé à cette charge en 1621 par Louis XIII : à l'intérieur de la province du Poitou qui était placée sous l'autorité d'un gouverneur général, les villes de Poitiers, Loudun, Châtellerault, Niort, Melle et Fontenay étaient dotées d'un gouverneur particulier.

Le prince de Marcillac, dont une des futures maximes dira qu' « il est plus nécessaire d'étudier les hommes que les livres », montra cependant très tôt du goût pour la littérature : régulièrement, il se plongeait dans le fameux et interminable roman des amours du berger Céladon et de la bergère Astrée, qu'Honoré d'Urfé publia de 1610 à 1625. Il garda sans doute cette habitude toute sa vie puisque Mme de Sévigné, dans une lettre de 1671, dira qu'elle partageait avec lui son goût prononcé « pour ces sottises-là ». L'Astrée, et l'Astrée seul, a été le premier éducateur de La Rochefoucauld, comme homme et comme gentilhomme. C'est dans ce livre qu'il a puisé ces leçons romanesques qui, jusqu'à sa trentième année, ont fait de lui un personnage poétique, noble entre tous, imaginant le monde à la ressemblance de la société idyllique réunie sur les bords du Lignon. C'est pour avoir cru à cette fable — de toute son âme — qu'il s'est voué au service des dames, au service de la reine Anne, de Mlle de Hautefort, de la duchesse de Chevreuse : "La jeunesse est une ivresse continuelle ; c'est la fièvre de la raison", a-t-il écrit dans les Maximes » (G. Grappe).

Mais l'enfant accorda sans doute beaucoup plus d'importance à la chasse dans les bois de Tusson et d'Avon, ou à la pêche dans la Charente et ses affluents, qu'à l'acquisition des connaissances générales qui forment la base intellectuelle d'une vie.

Source : La Rochefoucauld le duc rebelle, d'Alain Mazère.