Tous ceux qui habitent la vallée de la Tardoire, surtout de la basse Tardoire, reconnaissent la diminu­tion progressive du cours de cette rivière.

Ici à la Société archéologique et historique de la Charente nous n’avons pas à faire une étude géologique et spéléologique du régime de cette rivière mystérieuse qui disparaît dans un sol, fissuré de gouffres. Ce serait une étude évidemment intéressante, mais qui sertirait de notre cadre.

Je voudrais donc me borner à présenter quelques documents qui nous prouvent que cette rivière, depuis au moins plus de deux siècles et demi, diminue pro­gressivement son cours visible, augmentant ainsi son cours souterrain.

Ces documents m’ont été très obligeamment prêtés par Mme la Baronne de. Ribérolle qui voudra bien trouver ici l’expression de ma respectueuse reconnais­sance.

C’est d’abord un acte de ferme du moulin de La Rochette du 13 novembre 1739, passé devant Caillaud, notaire royal à Angoulême, pour M. Alexandre de Paris, « chevallier, seigneur du Courret, La Rochette, Saint-Pardoux, Chenanmoine et autres lieux », demeu­rant à Angoulême. Celui-ci dépose entre les mains du notaire la minute d’un contrat de ferme des « moullins à bled et à huille » de La Rochette, « faitte par Roch Frottier Tizon, chevallier, seigneur de Villars, La Ro­chette et autres lieux, à Jean Lesmerie meunier pour cinq ans, moyennant 80 livres en argent et 80 bois­seaux mesture mesure de La Rochefoucauld, par an. »

La minute de ce contrat de ferme du- moulin de La Rochette est datée du 21 octobre 1679 et l’acte avait été passé par devant Gounin, notaire royal.

Dans la copie de ce contrat de ferme du moulin de La Rochette, j’ai relevé les notes intéressantes sui­vantes.

Avant ce Jean Lesmerie qui vient d’Artenat, paroisse de Saint-Mary, c’était un nommé Jacques Petit qui exploitant ce moulin. Il consiste en « moullin blanc, moullin noir et moull-n à huille ». Il est situé sur la rivière de Tardouëre.

La ferme se fait par paiement de 80 livres et de 80 boisseaux de « bled mesture bonne et raisonnable mesure de La Rochefoucauld », payable annuellement moitié à Noël, moitié à Pâques.

« Dans laquelle ferme est compris la jouissance du bateau, que le dit Seigneur bailleur mettra entre mains du preneur en bon état... »

« Au regard de l’essat du dit moullin les partyes partageront les anguilles qui s’y pourront prendre par moitié et entretiendront le dit essat par moitié. »

Un autre document est l’ordonnance rendue le 14 juillet 1736, par le Maître particulier des Eaux et Forêts d’Angoumois, sur la supplique à lui adressée par M. Alexandre de Paris, Seigneur du Courret, La Rochette et autres lieux en vue de sauvegarder ses droits de pêche, notamment sur la Tardoire, à La Rochette.

D’après cette requête, il était signalé que divers particuliers pêchaient dans la Tardoire, aux endroits dépendant du fief de La Rochette « avecq tramails et paniers et autres engins deffendus » et prenaient ainsi la principale partie des poissons.

Défense est dès lors demandée au Maître particulier des Eaux et Forêts et accordée par lui en faveur de M. Alexandre de Paris, pour que les habitants de la paroisse et des paroisses voisines ne pêchent pas dans les eaux dépendant du fief et n’y prennent aucun pois­son « avecq tramails, filets et autres engins deffendus ». Les contrevenants seront passibles des peines portées par l’Ordonnance des Eaux et Forêts du mois d’août 1669.

Le seigneur suppliant pourra en outre faire « saisir, déposer et mettre en madn tierce les filets et autres engins des particuliers qui seront trouvés peschant dans les dittes eaux et faire publier et afficher la pré­sente requête et ordonnance aux portes des Eglises des dites paroisses le jour de dimanche ou teste issue de messes paroissiales par le premier huissier ou ser­gent royal ».

A la suite de ces deux documents, M. de Ribérolle épinglait quelques notes, datées de 1838, où il écrivait ce qui suit.

Cette ferme du moulin de La Rochette en 1739, se référant à un autre acte de 1679, prouve ce que j’ai entendu dire bien souvent que la Tardoire manque d’eau beaucoup plus aujourd’hui qu’autrefois. Moi- même je me rappelle, écrit M. de Ribérolle, qu’il y a trente ans, — donc au début du XIXe siècle, — elle manquait encore moins que dans ce moment. Mon père avant la Révolution de 1793 affermait la pêche de Ribérolle. J’ai entendu dire au meunier de Chez-Merlet que. jamais il ne menait moudre hors de son moulin; aujourd’hui il y va au moins six mois dans l’année.

Après la destruction du moulin de La Rochette est venue celle du moulin du Monac, puis la destruction du moulin de Ribérolle.

M. de Ribérolle ajoutait : Le moulin de Chez Merlet ne pourra tenir longtemps. Et de fait actuellement il n’existe plus.

Il est en tout cas bien clair que si la Tardoire pri­mitivement avait manqué d’eau, comme elle en man­que actuellement, jamais on n’aurait eu l’idée d’éta­blir des moulins à La Rochette, au Monac, à Ribérolle et à Chez Merlet.

Nous pouvons également rappeler cette rente an­nuelle de trois livres fondée pour le Curé de Rivières le 6 décembre 1733, à charge par lui d’aller célébrer la messe les dimanches et fêtes à la chapelle du logis de Péruzet, « vu l’éloignement qu’ai y a de ce logis de Péruzet et l’église de Rivières et de l’incommodité de s’y rendre en temps d’hiver et de pluie et des ris­ques qu’il y a lors des inondations de la rivière de Tardoire, qui y passe entre le dit logis et la dite église, en ce qu’il n’y a aucuns ponts ny chaussées ».

Une étude semblable pourrait être également entre­prise sur la diminution progressive du cours du Ban- diat, de la Ligonne, de la Bellonne, etc., où des mou­lins avaient été bâtis et étaient exploités jadis, alors qu’ils n’existent plus maintenant.

Il est encore une fois hors de notre cadre de nous demander : d’où cela vient-il ? Cela provient-il d’une plus grande quantité de gouffres, du fait qu’dis se sont agrandis, qu’il s’en est formé davantage en amont, que les sources ont diminué, que les réparations aux gouffres n’ont pas été suivies, etc...

Et, d’autre part, c’est un fait aussi que plus va et moins la Touvre manque d’eau dans les étés les plus secs, tel l’été de 1929.

Du moins, me bornant à mon rôle d’histonien, il est intéressant de noter, par l’examen des divers docu­ments que je viens de produire, qu’au XVIIe siècle et même eu XVIIIe siècle la Tardoire avait de l’eau vrai­semblablement toute l’année à La Rochette. Non seu­lement on pouvait y faire marcher des moulins, mais l’on pouvait y pêcher avec toutes sortes d’engins et s’y promener en bateau.

Il serait curieux de voir d’autres documents antérieurs et postérieurs à ces XVIIe et XVIIIe siècles pour faire l’histoire de la diminution progressive du cours visible des eaux de la Tardoire et des autres rivières de cette région. Les quelques documents que je viens de présenter ont néanmoins leur intérêt et je serais heureux s’ils pouvaient inciter des chercheurs et des érudits à compléter cette étude qui n’est qu’une ébau­che de l’histoire à écrire de nos rivières de la région de La Rochefoucauld.

(Société Archéologique et historique de la Charente, 1930)