Voici à présent un autre témoignage, celui de Léon de Maumont (1752-1794). Soldat au régiment de Poitou en 1767, lieutenant en 1773, il se retrouve aux Antilles à faire la même campagne que Saint-Exupéry. Les différentes lettres qu'il adresse au duc de La Rochefoucauld nous renseignent beaucoup sur l'état général des troupes françaises, état lamentable. Les troupes embarquées souffrent particulièrement. Scorbut et fièvres font plus de ravages que les canons anglais, quand les ouragans ne viennent pas drosser les navires à la côte, comme ce malheureux convoi anéanti par les éléments déchaînés à la Jamaïque. A côté de ces dures réalités humaines, l'intérêt purement militaire est relégué au second plan (arrivée de la flotte espagnole par exemple) :

« Le 28 juin 1780, à bord du palmier (escadre du comte de Grasse)

Monsieur le Duc,

Nous sommes sortis le 9 juin pour aller au devant de douze vaisseaux espagnols et de deux frégates ; le tout commandé par M. de Solano qui a aussi sous sa protection cent trente huit voiles marchandes richement chargées, il y a en plus sur ces vaisseaux marchands douze mille hommes de troupe de terre.

Le vent a dispersé cette belle flotte le 11 juin, au moment où nous l'avons rencontrée près de la dominique ; elle a restée huit jours à se rassembler devant cette isle ; les vents continuant a nous êtres contraires pour faire entrer ces vaisseaux marchands a la martinique, nous avons pris le parti de les faire mouiller dans une autre isle (La Guadeloupe) ; et pour leur sureté nous leurs avons laissé deux vaisseaux de lignes espagnols, les autres sont entrés avec nous à la martinique. Il y a eu dans les trois combats dont il a été question dans ma dernière lettre que j'ai eu l'honneur de vous écrire cent quatre vingt hommes de tués et cinq cents de blessés. M. de Guichen a perdu son fils ainé d'une blessure qu'il avoit reçu dans le second combat. »

La lettre en question n'est peut-être jamais parvenue au duc, en tout cas, elle n'a pas été retrouvée. Le 17 août, toujours à bord du Palmier, Maumont poursuit : « Nous sommes partis le 5 de juillet de la martinique ainsi que les douze vaisseaux de lignes espagnols dont il a été parlé dans la dernière lettre que j'ai eu l'honneur de vous adresser. Et nous avons passés à la Gouadeloupe pour y prendre les vaisseaux marchands espagnols que nous avions fait mouiller à la basse terre de cette isle. De là nous avons pris le chemin du Cap François et M. de Bouillé celui de la Grenade, avec le vaisseau l'Expérimen et deux frégates.

Le 12 a la vue de Saint Domaingue, M. de Monteil reçut l'ordre de prendre le commandement de six vaisseaux de lignes, d'une frégate et d'un coter (cotre) pour faire le tour de cette isle, du côté de la ville du meme nom (ou nous y primes cent bœufs en passant) de celle de Saint Louis, du Cap Tiberon, du port au prince et du mole Saint Nicolas, dans l'intention de prendre dans ces ports les vaisseaux marchands qui pourroient être et les conduire au cap François tandis que M. de Guichen prit de l'autre coté de l'isle, acompagné les Espagnols jusqu'à l'isle de Cubat, de là les Espagnols s'en allèrent a la havane et M. de Guichen au Cap François.

Et nous sommes aujourd'hui douze du mois d'aout devant le Mole, ne pouvant pas gagner le Cap François a cause des vents contraires. M de Guichen viendra nous joindre ici, nous croiserons jusqu'à ce tems là, il prendra les vaisseaux marchands que nous avons trouvé dans notre cource et dirigera la sienne sans s'arreté vers la France avec dix sept ou dix huit vaisseaux de lignes (ou du moins tel est le projet). M. de Grace et M de la Mote Piquet passent en France avec lui, et monsieur de Monteil reste ici avec neuf vaisseaux (Saint Exupéry assiste au départ de de Guichen le 13 août avec ses 18 vaisseaux et un convoi de 15 voiles à destination de Cadix). Roden (Rodney) étoit à Sainte Lucie lorsque nous partimes de la Martinique, le trente juillet on a vu quatorze de ses vaisseaux près du Cap Tiberon qui allaient a la jamaïque. Vous savez que Chalerstown est pris. On dit M. de Terné (Ternay) à Boston. Voilà Monsieur le Duc toutes les nouvelles que je sais, elles viennent difficilement joindre ceux qui sont au milieu des mers ; le plaisir n'y vient pas non plus ; je n'y goute que celui de vous écrire et de me ressouvenir des bontés attentivent que vous avez bien voulut avoir pour moi. Grande mortalité dans ce pays ci, vous allez en juger ; de cent quatorze soldats que nous avons mené dans le palmier il y a six mois, dix huit sont morts, vingt et un sont en hôpitaux, la plus part d'eux rongés de scorbut, nous avons encore a rester dans ce pays ci, concevez la perte que nous feront. J'avois en partant de la Martinique une fièvre chaude des plus dangereuses, actuellement je suis convalescent... »

Source : La question américaine au 18ème siècle, de Daniel Vaugelade.