Les deux frères « héros » de cette histoire sont fils de Pierre Sardain, sieur de Saint-Michel, seigneur de Beauregard, et de Marguerite Dereix des Rivières. De ce ménage, uni le 10/X/1763 à Chabanais, sont issus neuf enfants dont trois interviennent dans cette histoire : Louis, sieur de Saint-Michel, le quatrième enfant et le premier fils du couple, né le 27/11/1768 ; Luc, sieur de Beauregard, le sixième enfant et le deuxième fils. Il est aussi question d'une fille, Françoise, née le 22/IX/1766, qui au moment des faits réside à Saint-Junien.

Le décor de cette histoire, c'est la petite ville de Chabanais et surtout le logis dit de Saint-Michel, sis paroisse Saint-Pierre-Saint-Michel, à côté de l'église Saint-Michel dont ne subsiste plus actuellement que le clocher fortement remanié d'ailleurs à la fin du XIXe siècle.

C'est là que résident les deux frères Sardain, deux petits nobles, apparentés à une autre famille Sardain, celle dite des Sardain de la Soutière.

L'un des deux a laissé un « livre de la marchandise que j'ay pris chez Crouzit de l'année 1790 », écrit d'une grosse écriture de quasi illettré, ce qui montre que l'éducation intellectuelle de ces deux personnages paraît avoir été assez déficiente.

Depuis le huit mai de cette année 1791, Luc, le plus jeune, vit maritalement avec Jeanne Rougier, épouse de Biaise Gabry, « ...marchand-orlogier... » de la ville d'Angoulême, laquelle après « ... s'être dérobée nuitament de la maison de son mary... » avait rejoint son amant.

Leur père est mort depuis 1781 et la situation de Louis et de Luc paraît financièrement assez critique. Le dossier qui contient le récit des faits parle de la visite d'un commis des aides venu contrôler leur réserve de vin et qui semble les avoir menacés d'une saisie. Cherchant désespérément de l'argent, les deux frères ont d'abord recours au procédé classique dans ce milieu : acheter sans payer. Puis ils essayent d'emprunter à des gens de leur milieu, ce qui ne semble pas avoir eu de résultats tangibles sinon d'occasionner un conflit avec François-Gilbert de Saingareau à qui un des frères, Luc, avait écrit pour solliciter un prêt. La nouvelle de cette demande se répand dans tout Chabanais et Louis, l'autre frère, menace verbalement Saingareau lors d'une partie de billard.

Ces procédés ne donnant pas les résultats escomptés, les deux frères passent à l'extorsion de fonds à main armée, purement et simplement. Un des témoins entendu par la justice après la mort des deux frères, Pierre Terracher, maréchal, explique comment les deux frères lui ont extorqué sous la menace 72 livres : « ... le dix-sept avril dernier, le Sr de Saint-Michel l'ainé l'envoya chercher... ledit Sr de Saint-Michel luy demanda à emprunter soixante-douze livres, que le déposant ayant dit qu'il n'avoit point d'argent ledit Sr de Saint-Michel s'emporta, luy fit des menaces, luy dit qu'il le payeroit et qu'il fesoit de l'argent à ses dépens. Led. exposant, craignant pour sa vie, dit aud. Sr de Saint-Michel : « M., ne crioit pas tant, je m'en vais trouver un de mes amis qui me prestera ». Le déposant parti et revint porter aud. Saint-Michel lad. somme de soixante-douze livres qui luy est encore düe.

Qu'au commencement de janvier précédent, Le Sr de Saint-Michel le plus jeune avoit aussi envoyé chercher le déposant ; que celuy-ci s'étant rendu dans la salle de la maison dud. Saint-Michel, celui-ci ferma les portes et fit un grand feu, qu'il y avoit sur la table un fusil à deux coups et deux pistolets, que ledit Sr de Saint-Michel luy dit qu'il avoit fait les quatre (cents) coups... que ledit sieur de Saint-Michel demanda audit exposant cent livres à emprunter, qu'iceluy déposant répondit qu'il n'avoit point d'argent, qu'alors ledit Sr de Saint-Michel le traita de Jean-F. et de F.-gueux ; que le déposant, craignant pour sa vie, s'en alla sous la promesse de raporter les cent livres. Que le neuf may dernier, ledit Sr de Saint-Michel vint dans la vigne du déposant qui y fesoit travailler des ouvriers, qu'il luy dit : « Adieu, mon B. ! » que le déposant luy ayant souhaité le bonjour s'apperçut qu'il avoit deux pistolets dans ses poches de veste et un gros bâton à la main, qu'au même instant ledit Sr de Saint-Michel dit au déposant : « Il faut que je te donne une rincée (?) et ces deux B. là ferons le trou pour t'enterrer ! » ; que le déposant répondit : « En voulés-vous à ma vie, monsieur ? Tué moi, qu'en auroit vous davantage ?

Qu'alors led. Sr de Saint-Michel luy donna de son gros baton dans la poitrine et se retira environ quatre pas de lui et luy dit que s'il n'avoit pas parlé si poliment, sa vie n'auroit pas duré une minute ; ajoutant qu'il pouvoit labourer sa vigne, qu'il ne lèveroit pas la récolte, que c'en étoit pas fini encore... »

Ce n'est que le début d'un processus qui va amener les deux frères à passer des paroles aux actes.

Le 19 mai, ils agressent Bernard Goursaud, aubergiste et beau-frère du témoin précédent.

Les blessures sont sérieuses puisque le chirurgien qui dresse le procès-verbal de l'état du blessé lors du dépôt de la plainte estime qu'il faudra quinze jours à trois semaines pour qu'elles guérissent.

C'est cette agression qui va déclencher le drame que les dépositions des différents témoins permet de reconstituer.

C'est donc le jeudi 19 mai que les frères Sardain passent à l'attaque.

« ... en passant sur le pont de Vienne de ladite ville de Chabanois, il (le déposant, Bernard Goursaud, l'agressé) rencontra les nommés Louis et Luc Sardain, que ce dernier, en lui adressant la parole : « Hé bien, Goursaud, ne veux-tu pas me remettre ce livre de rente ! » ; qu'à cela le déclarant luy répondit que volontiers mais qu'il luy faloit une décharge. Aussitôt, ledit Luc Sardain s'approcha dudit déclarant, luy porta le poing sous le manton en le luy relevant très fortement ; que bientôt après ledit Luc Sardain, en ayant répété ces mots : « Tu demande une décharge, te la voilà !» et en même tems son frère et luy tombèrent sur le déclarant à coups de bâtons dont ils étoient armés tous deux et luy firent deux blessures à la tête et luy cassèrent le poulce de la main gauche ; que ces coups qui renversèrent le déclarant luy firent perdre connoissance... »

Le dossier ne contient aucun autre détail sur le fameux livre de rentes auquel il est fait allusion. On peut supposer que ces rentes étaient dues par les frères Sardain non à B. Goursaud lui-même mais à un crédirentier dont il était le représentant et qu'ils espéraient, en récupérant ce document et peut-être en le détruisant annuler leurs dettes.

Les deux frères Sardain ne s'arrêtent pas en chemin et continuent, après cette agression, à parcourir Chabanais avec trois compagnons et à terroriser la population. Ils entrent chez François Bouyat, aubergiste, boivent de l'eau-de-vie en se vantant de leur exploit. Rencontrant après Jean Autier, marchand, ils s'en prennent également à lui. A Noël de l'an 1790, ils avaient demandé à lui emprunter de l'argent et ce dernier avait refusé, il est frappé à coups de bâtons et c'est la plainte qu'il dépose devant la municipalité qui va déclencher toute l'affaire. B. Goursaud et J. Autier ne sont pas les seules victimes des deux excités ; Pierre Rivet, aubergiste, est lui aussi bastonné par les deux frères qui rejoignent leur logis pendant que la population entre en ébullition.

La municipalité, réunie sous la direction du maire Pierre-Isaac Dupont demande aux quatre gendarmes de la brigade de la maréchaussée d'intervenir. Ces derniers se rendent devant le logis des deux frères et les trouvent barricadés, armés et prêts à résister à toute intervention des forces de l'ordre.

Les gendarmes demandent au maire l'appui de la garde nationale de la localité et le maire délivre à Pierre-Joseph Dupont de Chaumont, le commandant de cette troupe, un ordre écrit de réquisition. Les gendarmes et les gardes nationaux se réunissent sous les halles : une troupe de seize hommes dont l'armement — en ce qui regarde les gardes nationaux — est assez hétéroclite : l'un n'a qu'un pistolet, un autre est muni en tout et pour tout d'une simple fourche. Par les petites rues de l'ancien Chabanais disparu lors de l'incendie de 1944, cette troupe gagna la place du Pau (actuelle place du quatorze-juillet) puis monte en direction de l'église Saint-Michel et de la demeure des deux frères Sardain. Comme toujours, en temps d'émeute, le réflexe des riverains est le même : on ferme précipitamment les boutiques, referme les volets des fenêtres et on se barricade chez soi ; ce qui assure non seulement une relative sécurité mais permet ensuite, s'il y a enquête, de dire que l'on a rien vu (c'est ce que feront certains voisins lors de leurs dépositions).

Juste au moment où les forces de l'ordre arrivent devant le logis de Saint-Michel, elles en voient sortir un petit domestique qui est immédiatement arrêté et qui révèle que les deux frères l'avaient chargé d'aller chez Crouzit acheter de la poudre ; ce qui montre bien qu'ils avaient l'intention de résister. Avant de passer à l'attaque du logis, François-Guillaume Duval-Papius, major de la garde nationale, essaie de parlementer, il ne s'attire que cette réponse :

— Comment toi, Duval, toi qui est mon ami, tu es assés coquin pour te mettre à la tête de cette canaille, de ses coquins, de ses geusards pour tourner les armes contre moi ! » ; que led. déposant luy répondit :

— Je ne viens point tourner mes armes contre toi mais je viens pour te sauver et tu sçais ce que j'ai fait pour toi. Rend-toi, je t'en prie et je te répond d'arranger tout ! ».

Les témoignages ensuite divergent sur ce qui s'est exactement passé. D'après F.G. Duval-Papuis, son intervention, ainsi que celle du sieur de Rocquard, ami des Sardain, se serait soldée par un échec et que, loin de calmer les deux frères ivres de fureur et d'alcool, elle leur aurait plutôt semblé être un signe de faiblesse. Luc Sardain,  vite las de parlementer, menace de faire parler la poudre :

« ... il (Luc) se déboutonna et montra à ce déposant (Duval-Papius) deux pistolets qu'il avoit sous sa redingotte, qu'il les arracha et les porta sur la poitrine du déposant ; que led. déposant ne perdît pas courage et continua toujours ses suplications amicales aud. Sr de Saint-Michel ; que celui-ci rentra de quelques pas dans sa cuisine, qu'il s'y arma d'un fusil à deux coups et paru avec ledit fusil et deux pistolets dont un à la main et toujours tenu vers ledit Sr Duval qui dépose ; que le déposant, craignant pour sa vie menacée tant par led. Sr de Saint-Michel le jeune que par son frère aîné qui se tenoit à costé aussi armé d'un fusil à deux coups et qui injurioit luy déposant, se retira vers la porte en réitérant ses instances et ses prières aud. Sr de Saint-Michel... »

Pendant cet épisode, le reste de la troupe, gendarmes et gardes nationaux confondus, est resté un peu à l'écart, en contrebas du côté de l'église proche. C'est peut-être ce qui explique les quelques divergences entre les témoignages et le fait que cette première partie ne soit pas rapportée par tous les témoins (à moins que F.G. Duval-Papius n'ait voulu par la suite se donner le beau rôle et légèrement « arrangé » la situation).

Jean-Baptiste Desbordes, garde national, lui, n'a pas vu cette scène. Il n'a qu'entendu Luc Sardain crier à l'adresser de ses assaillants :

— Où sont-ils ces B. là, où sont-ils ? Les voilà ! », en même tems led. Sr Michel (sic) et son frère ainé tirèrent chacun un coup de fusil sur la troupe où étoit le déposant, que personne ne fut blessé, qu'alors le détachement fit feu sur lesd. Sr de Saint-Michel, que le plus jeune d'entreux tomba sur la place presque mort et que l'ainé reçu plusieurs blessures mortelles et que, n'étant pas tombé, il prit la fuite, qu'il fut poursuivi par plusieurs gardes nationales (sic), cavaliers de la maréchaussée ; que l'un d'eux, le Sr Grellier le jeune, luy porta un coup de bayonnette dans le flanc et qu'à ce coup led. Sr de Saint-Michel laissa tomber le fusil qu'il portoit et, pendant qu'il s'enfuyoit, il luy fut tiré plusieurs coups de fusil par les nommés Felon l'ainé et d'autres dont il ne se souvient pas ; que ceux qui étoient à sa poursuite l'ayant atteint, l'un d'eux, François Brunet, qui luy avait tiré un coup de fusil, luy porta sur la tête plusieurs coups de la crosse ; que led. Sr de Saint-Michel en se rendant et conduit par un cavalier de maréchaussée et des gardes national reçu encore un coup de sabre à la tête qui luy fut porté par le nommé Pineau en luy disant :

— Je ne t'ai pas encore donné ce que je te dois ! »...

On a donc affaire à une véritable scène de lynchage qui entraîne la mort de Luc Sardain.

Quant à son frère, il ne survivra que quelques heures et décédera le lendemain.

Leurs actes de décès ne mentionnent pas les circonstances de leur mort : « Le vingt mai mil sept cent quatre-vingt onze, a été inhumé Luc Sardain, décédé d'hyer, fils légitime de feu Pierre Sardain, sieur de Saint-Michel, et de demoiselle Marguerite Dereix... »

« Le vingt-un mai a été inhumé Louis Sardain, décédé d'hyer, âgé d'environ vingt-quatre ans, fils légitime de feu Pierre Sardain, sieur de Saint-Michel, et de demoiselle Marguerite Dereix... »

L'affaire n'en reste pas là. Saisie, la justice du tribunal du district de Confolens décide, à l'audition des événements, d'ouvrir une enquête. Le 24 mai, elle ordonne l'exhumation des cadavres et leur examen auquel procède Goursaud-Verniolet, chirurgien à Chabanais. Le 1er juin, les témoins sont appelés à la barre. Certains sont manifestement gênés et Jean Crouzit, celui qui fournissait les deux frères en poudre et munitions, fournit un certificat médical comme quoi il est malade et ne peut se déplacer pour apporter son témoignage. Vingt-six témoins sont entendus et c'est l'ensemble de ces dépositions, plus ou moins cohérentes, qui a permis de reconstituer cette histoire. Déposent les responsables municipaux ; Dupré, le procureur de la commune, Jean-Duval-Papius-Serbuisson, officier municipal ; par contre le maire ne dépose pas ; le témoignage de Dupon, juge de paix de la ville de Chabanais ; les victimes des exactions des deux frères dont les noms ont déjà été cités ; aucun gendarme mais une partie de la garde nationale : Pierre-Joseph Dupont de Chaumont, le commandant ; François-Guillaume Duval-Papius, le major ; François-Gilbert de Saingaraud et Daniel-Pierre de Rempnoulx, les capitaines ; Duval-Rochemont, officier dont le grade n'est pas autrement précisé ; Pinaud fils, sergent major de la garde nationale et Junien Pinier, sergent ; Jean Desbordes, simple garde national.

Si l'effectif de la garde nationale était au complet, on aurait donc eu sept gradés sur douze hommes ! Les conclusions rendues par le tribunal de Confolens ne sont pas connues et il est impossible de connaître la suite de cette affaire.

Source : Pierre Boulanger.