L'affaire Garat de Saint-Priest

L'étude de ce cas a déjà été entrepris par C. Gigon. On aurait pu penser qu'il était inutile de reprendre ce travail et que l'on pouvait se borner à en donner un simple résumé. Une certaine familiarité avec les documents de cette époque nous a vite montré les limites de cet auteur. Il n'a utilisé que les archives parisiennes, il a ignoré ou a laissé de côté les documents locaux, ce qui explique sa vision singulièrement courte des événements et son incompréhension des faits. De plus, dans le cas cité ici, il a utilisé les témoignages des descendants de la victime sans les soumettre à la moindre critique, ce qui ne pouvait que fausser son jugement.

Il insiste, dans ce cas comme pour d'autres victimes de la Terreur, sur la faiblesse des accusations portées contre ces malheureux. Il a raison si l'on s'en tient au dossier parisien mais il n'a pas compris ou voulu voir que la véritable cause n'est pas contenue dans ces feuilles. Effectivement, ces gens étaient personnellement innocents à nos yeux et leur condamnations paraît un acte monstrueux, mais aux yeux des contemporains ce n'était pas l'épouse de Joachim-Jacques Dassier-Desbrosses que l'on condamnait mais le chef de file de cette famille depuis l'émigration du mari. La victime a payé pour tout le monde et les vieilles haines accumulées contre la famille Dassier-Desbrosses ont plus pesé dans la balance que les pauvres arguments officiels du dossier d'accusation.

C. Gigon présente cette famille comme étant un milieu idyllique, un beau-père « ... vieillard spirituel, instruit, philosophe et poète... », voire ! Les archives de la justice du comté de Confolens et du présidial d'Angoulême donnent une toute autre image des Dassiers-Desbrosses : des individus violents, voire demi-fous dans quelques cas; un membre de cette famille condamné à mort par contumace et exécuté en effigie sur la place du Minage de Confolens en 1723; des successions qui sont autant de nids à procès à chaque génération; des démélés constants avec leurs voisins, quel que soit leur rang social; une belle-sœur, Marguerite, en procès avec J.-J. Dassier-Desbrosses en 1789 et que le danger révolutionnaire va réconcilier avec son beau-frère. Une famille aussi qui, à l'exemple de beaucoup de nobles, payait mal ou pas du tout ses fournisseurs. L'apurement des comptes après la mort de notre personnage va montrer de vieilles créances antérieures à 1789 et toujours en souffrance : des travaux avaient été exécutés à l'intérieur de l'hôtel Dassier-Desbrosses à Confolens mais un marbrier attendait toujours le règlement de sa facture depuis cinq ans. ll y avait manifestement un ancien et solide fonds de haine accumulé depuis plusieurs dizaines d'années contre cette famille et c'est surtout ceci qui coûtera sa tête à la marquise Dassier-Desbrosses.

Les détails biographiques que donne C. Gigon sur cette victime sont peu fiables. Pleurait-elle vraiment la mort de son époux comme il le prétend alors que personne n'a pu certifier la date de son décès par la suite ? Se laissa-t-elle dépouiller sans réagir comme il l'affirme ? Certes pas, elle sut réagir et sauver dans un premier temps une partie de la fortune de son mari en rachetant une partie des biens patrimoniaux vendus comme biens nationaux après l'émigration de son époux (dont elle aurait divorcé nous dit-on; mais il n'a pas été possible de retrouver trace de cet acte).

De toute façon, les Dassier-Desbrosses avaient déjà vu leur fortune diminuer au XVIIIe siècle. Il y a longtemps qu'ils avaient vendu la terre de Villechaise de St-Maurice-des-Lions et, s'ils s'intitulaient toujours « sieurs du Masmarteau », ce dernier domaine (dans l'ancienne paroisse de Négrat) avait déjà été aliéné à Thibaut de Marcillac d'Oradour avant 1789. Le reste de leurs biens patrimoniaux étaient principalement situé dans la paroisse de St-Maurice-des-Lions où ils possédaient, en plus du château des Brosses en pleine rénovation à cette époque, cinq domaines : la métairie de la Brunie; les métairies haute et basse de Charzac; les deux métairies des Brosses et le moulin banal des Brosses. Lors de la mise en vente, l'ensemble fut estimé à la valeur de 191 957 livres.

La marquise réussit à sauver deux morceaux : la métairie haute qu'elle racheta le 1er frimaire an II (21/11/1793) pour 38 350 livres et le château des Brosses racheté le même jour pour 32 350 livres. Ces deux domaines qu'elle sauva de la vente contribuèrent peut-être encore davantage à la faire condamner car ils pouvaient exciter des convoitises. Totalement dépouillée, elle aurait, si ça se trouve, moins excité la haine contre elle.

Elle fut donc arrêtée en 1792, affirme Gigon, mais on la voit participer au rachat de ses biens, du moins d'une partie, en 1793, ce qui paraît compatible. Son interrogatoire, cité par Gigon, remonte au 4/11/1793, il est surprenant qu'on ait laissé passer presque un an sans l'interroger.

Les accusations effectivement portées contre elles sur le document officiel sont les plus minces (détournement de certains objets lors de l'inventaire de sa demeure, par exemple) mais il est certain qu'il ne s'agit que de prétextes.

Envoyée à Paris, elle fut rapidement condamnée par le tribunal révolutionnaire et exécutée le 13 juillet 1794.

L'affaire Babaud de la Fordie

Jean Babaud de la Fordie, né à St-Barthélémy de Confolens le 13/09/1736, était le troisième enfant et le second fils de Jean Babaud de Bélivier et de Catherine Périgord, cousin germain par sa mère de Jean-Baptiste Goursaud de Merlis, de Rochechouart, lui aussi guillotiné.

Le 18/10/1762, il épousa en l'église St-Maxime Anne Desvaulx de Clairfeuille, petite nièce de Thibaud de Marcillac d'Oradour, très riche propriétaire terrien. De cette union vont naître quatorze enfants dont cinq au moins mourront en bas âge.

Jean Babaud de la Fordie fut receveur des tailles d'élection de Confolens, subdélégué de l'intendant de Poitiers, et à ces titres dut accumuler un certain nombre de rancœurs contre lui car là encore les motifs de sa condamnation sont assez minces et ils ne représentent que la partie émergée de l'iceberg.

Il fut aussi procureur du roi en l'élection de Confolens (et non un hypothétique frère inventé par C. Gigon) et, à ce titre, auteur d'un mémoire remontant à 1783 dans lequel il demande la suppression du couvent des Récollets de Confolens, son remplacement par un collège auquel seraient affectés les revenus de divers établissements ecclésiastiques susceptibles d'être supprimés -entre autres l'abbaye de Lesterps. Ce mémoire, très éclairant sur l'opinion de la bourgeoisie locale, est reproduit in extenso dans le livre de ville de Confolens.

Une charge de secrétaire du roi lui donna la noblesse, autre exemple de ces savonnettes à vilain d'un usage fréquent dans ces milieux.

Il devient juge du district de Confolens sous la Révolution et semble bien, à ce titre, avoir plus ou moins encouragé en sous-main le soulèvement de St-Quentin-le-Brûlé qui agita cette paroisse lorsqu'il fut question de la supprimer et de la rattacher à Lesterps, en 1791.

Son fils Joseph (né le 30/08/1769) émigra en octobre 1791, ce qui n'arrangea pas la situation du père. Ce dernier fût arrêté en même temps que sa fille Catherine et emprisonné cinq mois; puis le 17/08/1793 le conseil général de la commune de Confolens assigne le père et la fille en résidence surveillée dans leur propre demeure. Cette décision est annulée par l'administration départementale (où le personnage ne semble pas avoir eu que des amis) et les deux suspects sont maintenus en prison par arrêté du conseil général du district obéissant aux ordres venus de Paris.

Si l'émigration du fils aîné ne fait aucun doute car il fit partie de l'armée de Condé, pour d'autres de ses enfants la situation est moins claire. Le 24/04/1792, lors de l'inventaire sommaire de ses biens, il déclare :

« ... que de neuf enfants dont il est chargé, cinq sont résidant dans ce département; une fille est au couvent à Poitiers; deux garçons sont embarqués dès le mois de janvier dernier en qualité d'officiers sur le bâtiment marchant... destiné pour Saint-Marc, isle Saint-Domingue; qu'un autre garçon a esté par lui envoyé à Paris il y a quelques mois pour la poursuite de la liquidation et remboursement de ses offices, qu'il ignore si dans ce moment il est à Paris... »

Les offices auxquels il est fait allusion sont ceux de receveurs particuliers des finances de l'élection, deux offices dont il s'était porté acquéreur et estimés 112 000 livres (135 756 livres avec les intérêts courant depuis leur suppression) et liquidés sous forme d'une rente de 6 787 Fcs 16 centimes (donc à 5%) remboursable au bout des deux tiers.

Un des fils, Philippe (né le 18/10/1771), dit Babaud-Clairfeuille, a sinon émigré mais du moins a disparu comme le montre une lettre du 26/06/1793 expédiée par Degonde, chef du bataillon de la Liberté, aux citoyens du district de Confolens :

« ... il (Philippe Babaud-Clairfeuille feignit d'être malade et obtint de son capitaine d'aller passer quelques jours aux Sables, étant à Chalans, distance de huit lieues. Son séjour y fut de 10 à 12 jours. Il étoit sur le point de rejoindre le bataillon... suivant ce qu'il avoit fait espérer à ses camarades qui étoient aussi malades et même le rendez-vous donné et jour indiqué mais ce ne fut pas pour rejoindre le bataillon puisqu'il prit une autre route opposée et tellement opposée que je n'ai reçu aucune de ses nouvelles, ce qui me fait présumer qu'il est passé d'un autre côté. En conséquence, citoyens administrateurs, je vous le dénonce comme traître à la patrie. »

Comme dans le cas de son cousin J.B. Goursaud de Merlis, ancien administrateur du département de la Haute-Vienne dont les richesses foncières vont causer la perte (à l'instigation, semble-t-il, de Pierre Longeaud, le beau-frère du conventionnel J.F.S. Chazaud), de même la richesse de J. Babaud de la Fordie va causer sa perte. Il possédait de nombreux biens-fonds dans au moins deux métairies à Baracou de Lesterps; une au Chassain de Saulgond; une à la Guicherie de Confolens; cinq dans la commune de St-Maurice-des-Lions (la Judie, la Janadie, Sellas et deux à la Fordie) plus d'autres biens à Brillac, Chirac, etc... Tout ceci a pu contribuer à faire pencher la balance du mauvais côté.

Autre grief à lui adressé : l'apurement de ses comptes montre qu'il était redevable d'environ 30 000 livres au titre des tailles versées depuis 1788 et dont, c'est à peu près certain, il avait détourné une partie dès avant la Révolution, pratique courante sous l'ancien régime mais que la « vertu » républicaine condamnait sévèrement.

Envoyé à Paris avec quatre autres suspects de la région, il fut condamné à mort le 28 ventôse an III et exécuté (18/03/1794).

Le 19 ventôse an VI (9/03/1798), sa veuve fait sa déclaration de succession. Elle mentionne ses neuf enfants parvenus à l'état adulte : « ... trois ont été dans la marine; un à l'armée de l'ouest tué à la bataille de Léger (?)... » (peut-être Philippe, porté comme déserteur cependant); un autre décédé; un en service et un qui vient d'avoir son congé. Il lui reste :

- Joseph, l'émigré, qui, d'après Pinasseau, ne serait rentré en France qu'en 1801, mort sans alliance à Confolens le 5/08/1829.

- Catherine (née le 20/05/1765), prisonnière avec son père, qui a épousé le 27/09/1796 Jean Périgord de Villechenon.

- Madeleine-Sylvine (née le 18/09/1768), épouse de Jean Moreau-Saint-Martin-Villejalet.

- Joseph-Antoine (né le 7/11/1775), mort sans alliance à Confolens le 9/09/1836.

- Madeleine-Anne (née le 6/11/1778).

- Charles (né le 28/11/1776) qui, d'après sa mère, aurait été fait prisonnier par les Anglais. Il mourut à Confolens le 21/04/1825.

- Thibaud (né le 15/03/1780).

Dans ces deux affaires, revient souvent le nom de Jean-Georges Stanga-Labarre; personnage chargé de convoyer avec Louis Ygier, voiturier à Lesterps, les suspects à Paris et de les mener à une mort presque certaine. C'était un étranger à la société locale puisqu'il était d'origine suisse (né à Trasquoire, diocèse de Novare), il était fixé à Confolens depuis environ cinq ans —à la suite de quelles pérégrinations?— lorsqu'il y épouse le 23/11/1767 Marie Nougier. Il y meurt le 9/07/1809. Il était vitrier de profession et il semble assez représentatif d'un groupe mal connu mais qui a existé : le sans-culotte confolentais. Non un de ces éléments troubles qui, à chaque période agitée, refont surface et profitent des désordres, mais, comme l'a montré A. Soboul dans son étude sur les sans-culottes parisiens, un élément stable : un petit artisan, marié, établi assez souvent à son compte mais vivant dans une situation difficile dès qu'une crise économique se profile. Malheureusement, les documents locaux éclairant ce groupe sont rares et le personnage cité est un des mieux documentés de cette catégorie.

Source : La Révolution française à Confolens, de Pierre Boulanger.