C'était à l'époque de la Fronde... Le 28 octobre 1651, François Desbordes, « messager ordinaire d'Angoulême à Paris, se plaignit au Lieutenant-Criminel, disant que son homme était parti de Paris le dimanche 15 octobre, accompagné de cinq ou six hommes et trois femmes, chargé de plusieurs hardes, outre celles qu'il avait prises dans la ville de Poitiers. Et étant sondit homme arrivé vis-à-vis du bourg de Lizant, le samedi 21 octobre, sur le grand chemin ordinaire par lequel on va de la ville de Civray en celle de Verteuil, il fut attaqué par le sieur Dauriou et des chevaliers armés de pistolets, mousquetons et épées. Lesquels par force et violence se saisirent de la personne dudit homme qui faisait le voyage pour le compte dudit messager, et de tous ceux qui étaient dans sa troupe, les traduisirent dans le village de Moussac, paroisse de Charmé, où ils prirent et volèrent toutes les hardes et l'argent que conduisait ledit homme appelé Pierre de Saint-Simon, déclarant qu'ils mettaient lesdits homes et femmes à rançon.

Mais Monseigneur le marquis de Sillery ayant eu avis d'un vol si qualifié, fait sur un messager, personne à laquelle on ne touche point, envoya un gentilhomme devers le sieur Dauriou pour lui déclarer qu'il trouvait son action fort mauvaise pour n'être aucunement dans la loi et l'ordre de la guerre, et qu'il fallait rapporter toutes les choses et ramener les hommes et femmes qui étaient retenus. Et de fait, le sieur Dauriou avait conduire une partie desdites hardes chez le nommé Moulinard, hôte du Dauphin à Verteuil, fait remettre les chevaux audit messager et fait mettre les hommes et femmes en liberté...

Mais Antoine Desbordes, fils du messager, étant retourné mercredi 25 octobre à Verteuil, avec deux hommes à cheval, pour recouvrer lesdites hardes déposées dans les mains dudit Moulinard, étant même porteur d'un passeport du sieur de Sillery, il fut guetté et attendu en retournant de Verteuil, le lendemain jeudi, village du Pont-de-Churet par d'autres cavaliers du sieur Dauriou, qui l'arrêtèrent et le conduisirent au village d'Argence où ils lui volèrent ses habits, lui prirent quatre pistolets, sept livres qu'il avait en argent, ses bottes et deux chevaux, et ne le renvoyèrent que le lendemain 27 octobre. »

Le dossier ne dit rien d'autre sur cette dernière affaire. Par contre, il contient les témoignages de plusieurs des passagers qui furent pris comme « otages » par les gens de guerre.

Pierre de Saint-Simon, 31 ans, « serviteur domestique de François Desbordes, messager ordinaire d'Angoulême à Paris », s'expliqua longuement. « Le samedi 21 octobre, il revenait de Paris par l'ordre de son maître, en la compagnie de François Ballue, sieur de Coursac; des nommés Sauvestre, huissier audiencier au Présidial d'Angoumois, et Pigorget, religieux minime; du père d'Orléans, cordelier; d'un homme et de deux femmes qu'il avait pris à Poitiers pour venir à Angoulême; d'une autre femme et du nommé Mathé de la ville de Poitiers. Etant parvenus au-dessus du lieu de Lizant, ils furent abordés par le sieur Dauriou et neuf à dix autres cavaliers qui lui firent commandement de les suivre. Et n'ayant de quoi se défendre, ils furent contraints de les suivre jusqu'au village de Moussac. Où étant, les gens de guerre firent décharger deux chevaux qu'il conduisait, chargés de diverses marchandises. Et ayant couché deux nuits audit village, le lundi suivant, le sieur Dauriou ayant reçu ordre du sieur de Sillery, il les fit tous conduire en la ville de Verteuil, et ensuite furent mis en liberté et se retirèrent à Angoulême, les marchandises et hardes ayant demeuré dans les mains de Moulinard, hôte de Verteuil. »

Le témoignage le plus détaillé fut celui de l'huissier audiencier, Pierre Sauvestre. « Environ les trois à quatre heures du soir, il vit venir dix cavaliers à bride abattue, montés avantageusement, qui les abordèrent en criant 'Tue ! tue ! Il faut tuer !', deux desquels lui présentèrent le pistolet à la tête et lui prirent son épée, ce qu'ils firent pareillement aux autres. Et pour lors, le commandant dit hautement de ne point frapper, ni tuer, mais qu'il fallait emmener le tout. En chemin faisant, l'huissier apprit par la bouche du commandant qu'il se nommait le sieur de Saint-Amant Dauriou, capitaine d'une compagnie dans le régiment de Conty, et que ledit régiment était logé dans la paroisse de Charmé, terre de Ruffec, à trois grandes lieues de là, que leur quartier était au village de Moussac en ladite paroisse où ils les menaient.

Etant arrivés, environ les neuf à dix heures du soir, en la maison du nommé Guiochon, incontinent après y avoir mis pied à terre, le sieur Dauriou lui demanda les lettres et papiers qu'il avait sur lui, autrement qu'il le ferait fouiller, lesquels lettres et papiers il fut contraint de lui donner. Ensuite, le sieur Dauriou fit mettre toutes les hardes du messager, les coffres et les boîtes qu'il menait, dans une chambre haute de la maison de Guiochon, et commanda à ses cavaliers de garder les prisonniers, disant qu'il allait avoir le sieur de Moussac, Conseiller du Roi au Présidial d'Angoulême qui était pour alors en sa maison, audit lieu de Moussac. Et lors, l'huissier pria le sieur Dauriou de lui permettre d'aller avec lui, ce qu'il lui accorda. Et étant au logis du sieur de Moussac, le sieur Dauriou lui dit en entrant qu'il était venu pour le prier de le coucher pour cette nuit, qu'il venait de prendre le messager d'Angoulême et ceux de sa compagnie qu'il voulait envoyer le lendemain prisonniers de guerre à Bordeaux, ce qui surprit fort le sieur de Moussac qui fit dresser des lits, tant pour le sieur Dauriou que pour l'huissier. Et le lendemain dimanche 22 dudit mois, le sieur Dauriou alla retrouver ses cavaliers en la maison de Guiochon. Quelque temps après, l'huissier s'y rendit avec le sieur de Moussac. Ils y trouvèrent tous les cavaliers qui avaient coupé les cordes et toiles des boîtes et des coffres qui étaient emballés, tous lesquels coffres ils rompirent. Dans l'un, appartenant au sieur Desbordes, avocat, il y avait quelques meubles d'argent, des papiers, du linge, des habits et autres choses. Et dans les autres, beaucoup de marchandises de diverses façons et, entre autres, quantité de bas pour hommes et femmes, de toutes couleurs. Le témoin vit qu'ils se partagèrent le tout entre eux, à la réserve des papiers, d'un calice et d'une écuelle à oreille en argent, avec sa couverture, qu'on disait appartenant à Mr. l'évêque d'Angoulême, que le sieur Dauriou mit dans les mains du sieur de Moussac pour lui rendre en cas qu'elle lui appartînt. Et après le partage fait, arriva audit lieu le fils dudit Desbordes (le messager) qui venait de Verteuil avec le marquis de Chersays qui commandait ledit régiment de Conty, et un autre gentilhomme avec lui, qui venaient de voir Mr. le marquis de Sillery audit lieu de Verteuil. Ils baillèrent de l'aller trouver à Verteuil, de lui mener ledit messager, sa compagnie et tout ce qui avait été pris. Et ils lui témoignèrent que le sieur de Sillery et eux n'approuvaient pas cette action. Mais comme le sieur Dauriou ne put pas trouver partie de ses cavaliers et complices, ni ce qu'ils avaient eu dudit vol chacun en leur part, le voyage de Verteuil fut différé jusqu'au lendemain 23 dudit mois... Le sieur de Sillery fit rendre les chevaux du messager et lui donna un passeport pour lui et ses gens pour se rendre à Angoulême, ce qu'ils firent le lendemain mardi 24 dudit mois. »

Source : Emotions populaires en Angoumois, de Gabriel Delâge.