Le massacre n'est donc pas l'œuvre des habitants de Hautefaye, comme on le répète dans les manuels. Reste qu'il s'est déroulé sur le territoire de cette commune et qu'il convient de la présenter. Elle constitue un fragment de ce Nontronnais qui semble un morceau des plateaux du bas Limousin, rattaché par inadvertance au Périgord. Formée de molles collines couvertes de bois et de prairies, cette partie de la châtaigneraie souffre, en 1870 déjà, comme le Limousin tout proche, de l'image noire qu'en ont dessinée les notables ; pauvreté, rudesse, arriération en constituent les stéréotypes majeurs. ce pays du lait et de la châtaigne, où se consomme peu de froment, où se pratique encore la « glandée », est habité de paysans dont le corps, selon le marquis de Mallet, se couvre « comme d'une sorte d'écaille ».

Il faut dire que les indices utilisés le plus communément par les historiens confortent la dépréciation. Le peu d'élévation des statures, la médiocrité de l'état sanitaire des conscrits, le retard de l'alphabétisation caractérisent les populations du nord de la Dordogne, comme celles du sud de la Haute-Vienne. Bientôt, le célèbre professeur Paul Broca et son élève collignon vont faire de ces régions le cœur de la « tache noire » qu'ils détectent au centre de la carte anthropologique de la France, en attendant qu'Edmond Demolins ne théorise les effets retardateurs de la châtaigne sur « l'expansion de la race ».

Le Nontronnais s'apparente au Limousin que nous avons naguère qualifié de sédentaire. Il ignore la pratique de ces migrations temporaires qui profitent aux plateaux de la Marche comme à « la montagne » creusoise et corrézienne. Le sinistre manoir de Marie Cappelle n'est pas très éloigné de Hautefaye ; il se tasse dans un paysage similaire. L'affaire Lafarge, qui passionna la France de la monarchie de Juillet et celle de Hautefaye qui ensanglante la fin du second Empire se déroulent dans un même cadre. Aujourd'hui encore, le voyageur qui vient de châlus et qui passe sous la hauteur de Nontron, avant d'atteindre la petite bourgade, ressent l'impression d'isolement que produit cette traversée par les routes sinueuses et désertes de la châtaigneraie. ce n'est qu'arrivé sur le promontoire de Hautefaye que la brutale révélation des amples horizons de la Charente interrompt cette insinuante sensation. Alors s'impose à lui la situation de contact qui est celle du hameau ; installé face au vent d'ouest, au sommet du talus, il éprouve fortement la frontière qui sépare les deux départements.

Mais il est une autre limite, invisible celle-là, qui traverse alors Hautefaye : celle qui sépare le canton de Nontron, pays de petite propriété et de métayage, dominé par la bourgeoisie voltairienne de la sous-préfecture et la « Petite Vendée » de Beaussac et de Mareuil, soumise à l'emprise d'une aristocratie de grands propriétaires, souvent légitimistes. La répartition de la propriété à l'intérieur de la commune reflète cette dualité des structures sociales. Lors de la confection du cadastre, la famille de Monéys possédait 166 hectares, dont 80 situés sur le territoire de Hautefaye ; elle s'y trouvait alors confrontée à une poignée de paysans propriétaires.

En 1870, le centre du village compte quinze ou dix-sept maisons et quarante-cinq habitants. Il n'a pas été profondément transformé depuis ; le déplacement du foirail à la fin des années 1870, la transformation d'un jardin particulier en une petite place, l'édification d'une modeste mairie, toute neuve, résument à peu près le changement ; et le visiteur d'aujourd'hui peut aisément imaginer le théâtre du drame, à condition de faire abstraction des hautes herbes qui poussent au printemps dans certaines des venelles empruntées jadis par le malheureux Alain de Monéys. Pour le reste, rien n'a changé : la minuscule église, la poignée de maisons qui l'enserrent, le dédale des sentes. Le centre de Hautefaye a conservé l'apparence d'un hameau.

Le terroir du village et ceux des communes voisines s'enchevêtrent. La complication de la structure se trouve accentuée par la limite qui sépare la Dordogne de la Charente. Ainsi, le hameau de Ferdinas, où s'est déroulée en 1841 une affaire de fratricide, appartient alors pour partie à Mainzac (Charente) et pour partie à Hautefaye (Dordogne). Du fait de cet enchevêtrement, ceux que l'on considère comme des « étrangers » sont nombreux dans les écarts. Au bourg – pour autant que le centre de la commune mérite cette appellation —, on connaît mal ces nouveaux venus. Le jeune Villard, étudiant en droit originaire de Hautefaye, écrit au sous-préfet le 9 octobre 1870, que des trois habitants compromis dans l'affaire, un seul, âgé de seize ou dix-huit ans, est né dans la commune ; « les autres, venus je ne sais d'où, habitent depuis peu deux villages, où nous possédons, dans l'un cinq maisons, et dans l'autre une seule, celle du coupable ; le reste appartient aux communes voisines ».

Au siècle dernier, Hautefaye était plus peuplé qu'aujourd'hui. La commune comptait 388 habitants en 1804, 468 en 1851, 445 en 1861, 409 en 1872. Le drame se déroule au moment où le volume de la population commence de s'affaisser, après la nette croissance de la première moitié du XIXe siècle. En vingt et un ans, le nombre des habitants a décru de 12 % ; cela dit, on ne saurait encore parler de dépopulation.

Un groupe de « paysans » propriétaires dominent la commune. Il n'est pas d'autres notables à Hautefaye ; et donc pas de ces haines enracinées par les antagonismes de classe au sein de la société villageoise ; à moins que l'on ne prenne en compte ces minuscules clivages qui fragmentent toute communauté rurale, fût-ce en apparence la plus homogène. Aucun grand propriétaire rentier donc, pas de membres des professions libérales, pas d'officier ministériel, pas d'autres fonctionnaires que l'instituteur, les cantonniers et le facteur ; encore Pierre Villard qui remplit cette dernière fonction se déclare-t-il « propriétaire agriculteur ». Le maire, Bernard Mathieu, est le maréchal-ferrant ; les membres de son conseil, des cultivateurs ou des artisans pluriactifs. François Villard se dit mécanicien, Élie Mondout, aubergiste, buraliste et menuisier. Le revenu de la fortune des membres du conseil, tel qu'il est estimé à la préfecture, se situe entre cinq cents et trois mille francs ; la médiane est de huit cents francs. Il ne faudrait pas croire pour autant que les élections municipales se déroulent sans histoires à Hautefaye. Bernard Mathieu, lors du procès, deviendra rouge de colère, rien qu'à l'évocation des luttes qui se sont déchaînées à l'occasion des dernières consultations.

On pourrait penser que le conflit est ailleurs ; qu'il oppose cette république paysanne aux hôtes du château de Bretanges, qui possèdent, nous l'avons vu, une petite partie de la commune. curieusement, au procès, personne n'en parle ; comme si la générosité des Monéys avait réussi à désamorcer l'hostilité. Pas de notables donc mais, à l'autre extrémité de la chaîne des positions, peu d'indigents à Hautefaye se livrent à la mendicité ; à en croire les curés de la paroisse, on en compte au plus sept ou huit durant le second Empire.

Le niveau d'instruction est déplorable, mais ne présente rien d'exceptionnel dans la région. En 1837, la moitié des conseillers municipaux savent écrire leur nom. sur le groupe formé par les neuf citoyens les plus imposés, deux seulement sont alors capables d'un tel exploit. L'école primaire date de 1847 ; elle a été fondée quatorze ans après le vote de la loi Guizot. En 1852, alors que la commune compte quatre cent soixante-huit habitants, neuf garçons — encore ne sont-ils que sept en été — fréquentent cette école, d'ailleurs tenue par un instituteur de bien faible talent. En 1869, sur une population de quatre cent quarantecinq habitants, vingt garçons et seize filles reçoivent un enseignement ; dix garçons et treize filles en âge d'être scolarisés demeurent complètement privés d'instruction. À dire vrai, la situation est plutôt meilleure que dans le reste du canton, qui compte alors 957 écoliers et 1 178 enfants non scolarisés. on comprend la médiocrité des résultats. sur les 152 jeunes gens de la classe 1869 appelés à tirer au sort dans le canton de Nontron, 55, soit 36 % seulement, déclarent savoir lire et écrire.

Aussi mauvaise que paraisse alors la situation, force est de constater que l'instruction a largement progressé sous le second Empire ; et la commune de Hautefaye, nous l'avons vu, a déjà produit un étudiant en droit, fils d'une famille régulièrement représentée au conseil municipal. cela dit, à l'évêque qui l'interroge en 1892 sur les lectures de ses fidèles, le curé se contentera de répondre : « À Hautefaye, on ne lit pas. »

Nonobstant la faiblesse de la pratique religieuse, les habitants de la commune souhaitent ardemment que leur curé réside au milieu d'eux. En 1848, le conseil municipal décide un modeste chantage : la jouissance de l'enclos du presbytère et le produit du trèfle de la cure seront retirés au desservant, tant que celui-ci ne s'installera pas à Hautefaye. En 1866, le conseil décide de réparer le presbytère et l'église afin que l'autorité accepte de nommer un prêtre à demeure ; ce qui est fait l'année suivante. Lors du massacre, le « curé » ne réside donc que depuis trois ans, délai trop bref pour que les haines éventuelles aient eu le temps de rancir.

La lecture du registre des délibérations municipales atteste l'existence d'une action édilitaire. Le conseil se préoccupe en permanence des chemins ; en 1870, il réclame une liaison routière avec le département de la Charente. En 1847, nous l'avons vu, il décide de recourir aux services d'un instituteur. En 1850, il demande que la poste devienne quotidienne. La création d'un nouveau cimetière constitue la grande affaire des premières années de l'Empire. L'ancien, installé en plein cœur du bourg, dégage des mauvaises odeurs ; le nouveau, situé loin des habitations, sera enclos de murs. En 1868 enfin, le conseil décide la formation d'un bureau de charité. Mais Hautefaye ne possède pas de mairie. Le conseil tient séance chez Bernard Mathieu, le maréchal-ferrant. Après la destitution de celui-ci, il se réunira chez l'instituteur. Plus important pour ce qui nous concerne : en 1870, la commune ne dispose toujours pas des services d'un garde champêtre. À dire vrai, ce qui intéresse par-dessus tout les édiles de Hautefaye, ce qui fait leur fierté et ce qui, bientôt, les marquera d'infamie, c'est la tenue des célèbres foires et l'établissement du droit fixe que la commune prélève à cette occasion.

Nous savons les sentiments politiques des habitants de Hautefaye ; en décembre 1851, la totalité de ceux qui participent au scrutin approuvent le coup d'État ; unanimité encore lors du plébiscite de 1852. Le 8 mai 1870, les cent dix-sept votants de la commune se prononcent pour le « oui » ; onze électeurs seulement se sont abstenus ; l'empereur obtient donc les suffrages de 92% des inscrits.

Hautefaye demeura durant près d'un siècle le symbole de la sauvagerie ; cependant, l'on ne discerne pas de traces d'une violence exceptionnelle dans les archives des tribunaux. En 1841, nous l'avons vu, une tentative de fratricide se produit sur le territoire de l'un des hameaux de la commune. En 1864, le commissaire cantonal constate un vol de sept cent cinquante francs, commis par effraction. En novembre 1870, une fillette sera violée. Rien d'exceptionnel en cela pour qui connaît l'intensité de la violence sexuelle qui se déploie dans les campagnes de la IIIe République.

On aura déjà conclu, au vu du caractère minuscule des préoccupations, que la commune de Hautefaye ne saurait — et ne saura — porter la responsabilité de l'horreur dont elle fut le théâtre. Elle n'est pas détentrice du sens du massacre. cela dit, l'histoire municipale fournit quelques-uns des ingrédients que nous nous efforçons de détecter : le retard de l'organisation de la garde nationale, l'absence de garde champêtre, celle de petits notables capables de calmer les esprits, ou d'hommes cultivés susceptibles d'appeler à plus d'humanité. Au déchaînement de la violence paysanne, Hautefaye ne peut opposer d'autre digue que l'autorité de son maire ; or, celle-ci sera défaillante.

Cette exceptionnelle vacuité va permettre à des cris de haine, somme toute habituels, d'introduire des gestes sanglants. Le caractère exceptionnel de l'événement résulte moins des modalités de son déclenchement que de la liberté laissée à son déploiement. L'effacement de l'autorité permet la tranquille exécution d'un projet meurtrier que les paysans du Nontronnais clament bien souvent mais qu'ils se voient toujours empêchés de réaliser.

La scène du drame est dessinée, le décor planté, le prologue achevé. La victime s'avance. Il est quatorze heures, le 16 août 1870 ; à Hautefaye, la foire bat son plein.

Source : Le village des cannibales, d'Alain Corbin.