Plus vive encore apparaît la haine « des curés ». Nous l'avons vu à la lumière des travaux de Ralph Gibson, la bourgeoisie rurale, pour l'heure foncièrement anticléricale, aime attiser l'hostilité que le paysan nourrit à l'égard du clergé. Elle exagère à dessein la solidité du lien qui unit celui-ci à la noblesse ; elle proclame leur désir commun de rétablir l'Ancien Régime.

Or, rien n'est moins évident que cette étroite alliance. on ne détecte pas, dans la Dordogne, de corrélation entre l'extension de la grande propriété nobiliaire et l'intensité de la pratique religieuse. En revanche, les indices abondent de la distension des liens établis entre le clergé et la noblesse. Il est peu d'aristocrates au sein des conseils de fabrique. On relève peu de nobles sur la liste des individus auxquels l'évêché adresse ses mandements de carême. Aucun notable de l'arrondissement de Nontron ne dispose de chapelle domestique. À la différence de celles de l'ouest, les grandes familles de la Dordogne ne comblent pas l'Église de leurs largesses ; celles du canton de Mareuil elles-mêmes donnent assez peu aux établissements religieux. Ajoutons que la noblesse se montre avare de ses enfants : sur mille huit prêtres nés dans le diocèse et qui y ont exercé entre 1830 et 1914, on ne compte que dix-neuf aristocrates. on ne relève au cune ordination de noble entre 1839 et 1872. L'année suivante, celle de Gaston de Monéys, le frère de la victime de Hautefaye, vient clore cette longue stérilité.

Dans son ensemble, le Nontronnais n'est pas une région fervente. En cela, il s'apparente au Limousin tout proche, qu'il évoque par bien des traits. En 1835, à l'occasion d'une enquête épiscopale, 51 % des curés et des desservants de cette petite région soulignent l'emprise des « superstitions » dans leur paroisse. Hautefaye illustre la tiédeur environnante : 5 % des hommes seulement, en 1855, et 2 % en 1863 accomplissent leur devoir pascal. Les « pascalisantes », majoritaires en 1855, ne sont plus que soixante-dix, soit 26 %, en 1863. À cette date, au total, 14 % des individus en âge de le faire communient durant le temps pascal.

Cela dit, l'évolution de la ferveur, ici comme ailleurs, n'a rien de linéaire. Au lendemain de la révolution de juillet 1830, il semble que la pratique se soit affaissée ; à moins que l'image fallacieuse d'une Restauration perçue à tort par le clergé comme un idyllique âge d'or n'ait faussé les appréciations. Quoi qu'il en soit, entre les deux enquêtes approfondies réalisées par l'évêché en 1841 et en 1875, une reconquête religieuse s'effectue. La ferveur progresse, même dans le Nontronnais, sinon à Hautefaye qui, nous venons de le voir, reste à l'écart de cette reconquête.

L'essentiel pour nous n'est pas la tiédeur mais l'anticléricalisme « endogène » de ces populations rurales que nous verrons à l'oeuvre au cours du drame du 16 août 1870. Les historiens ont trop souvent décrit et analysé, à propos d'autres régions, les manifestations de cette hostilité pour qu'il soit utile de s'y attarder. Le rigorisme grondeur des prêtres hostiles à la danse et au cabaret, opposés à toute laïcisation des activités festives, l'ingérence du curé dans les affaires communales, le tarif jugé excessif des cérémonies attisent la colère des ruraux. Plus mal reçu encore se révèle le refus de sépulture religieuse. Un exemple tardif : un jour de mai 1865, le curé de Saint-Julien-de-Lampon déclare qu'il ne bénira pas le corps d'un suicidé. Les fidèles se réunissent devant l'église où l'on a fait porter le cercueil. En l'absence du curé, un cortège se forme, précédé d'une croix voilée d'un drap noir. Deux chantres entonnent le Miserere et plusieurs individus ont le cierge à la main. La foule n'accepte finalement de cesser de chanter que pour obéir aux injonctions du maire et de l'adjoint. L'affaire, selon le sous-préfet de sarlat, « a laissé la plus fâcheuse impression et excité le plus grand mécontentement parmi les habitants de la commune  ». comme dans bien d'autres régions, des curés se voient, à l'occasion, menacés d'« assouade » ou subissent des charivaris ; mais là n'est pas le plus caractéristique du comportement régional. L'essentiel est bien que l'anticléricalisme des paysans périgourdins se focalise sur ce qui atteste le lien entre le clergé et la noblesse, sur ce qui suggère le complot commun, la connivence en vue de restaurer les distinctions et les privilèges de l'Ancien Régime.

Trois enjeux cristallisent la revendication : l'enlèvement des bancs dans les églises, la gratuité des sonneries de cloches et le libre accès des fidèles à l'intérieur du sanctuaire. En 1790 déjà, on avait brûlé les bancs en Périgord. D'un commun accord, nobles et curés les avaient rétablis. cette restauration heurte les communautés villageoises. En 1838, pour toutes ces raisons, la colère explose. Les troubles débutent le 3 juin, à Saint-Agnan d'Hautefort ; ce jour-là, « un grand tumulte (éclate) dans l'église au moment de la célébration de la messe, la balustrade est brisée, les bancs (sont) mis en pièces » et l'on sonne le tocsin. Le conseil de fabrique décide que « désormais les prêtres et les chantres seraient seuls admis dans le sanctuaire de l'église et que l'on ne sonnerait plus les cloches pour les baptêmes et les enterrements sans qu'il fût payé une rétribution ». Le 7 juin, le maire et les agents de la force publique qui veulent faire respecter ces décisions sont molestés. L'arrestation des trublions suscite le rassemblement d'une foule hostile. Menacé de mort, le maire se voit obligé de signer la libération des prisonniers. Le préfet, le juge d'instruction, le procureur du roi, le général se rendent à Saint-Agnan ; mais des émissaires ont prévenu de leur arrivée. Le tocsin sonne de nouveau. Une foule considérable armée de bâtons, de fourches et de fusils accourt des villages voisins. Pour l'heure, l'affaire en reste là.

Mais la fermentation se propage dans la région. Des émissaires sont dépêchés dans la Haute-vienne et dans la corrèze afin d'appeler à la résistance. Les troubles concernent aussi le Nontronnais. Le 22 juin au soir, des individus s'introduisent dans l'église de Dussac afin de carillonner, comme on a coutume de le faire à la Saint-Jean. Le 27 juin, on sonne le tocsin à Saint-Mesmin et les bancs de l'église sont brûlés. Il en est de même à Lanouaille et à Dussac. À sarlande, le 29 juin, un individu transporte sur la place publique les seize chaises qui se trouvent à l'intérieur de l'église.

Le 14 juillet au soir, de nouveaux troubles éclatent à Dussac. Ils imposent la venue du procureur. Un groupe de quarante individus, armés de faux, de volants, de bâtons, de fusils, occupe le bourg entre cinq et treize heures ; jusqu'à ce que le maire signe la libération de deux trublions arrêtés la veille.

Ailleurs, c'est l'itinéraire des processions qui suscite le mécontentement ; mais « dans toutes ces circonstances, note le procureur, les gens riches et particulièrement les nobles, les possesseurs de châteaux ont été l'objet de propos menaçants ». Il arrive qu'à cette occasion, maires et adjoints pactisent avec les émeutiers.

Il faut dire que l'enjeu est souvent perçu comme primordial. Les propriétaires alarmés attachent une grande importance à l'enlèvement des bancs et des chaises hors de l'enceinte des églises ; ils y voient le signe avant-coureur d'une « nouvelle jacquerie ». L'évêché, pour sa part, aimerait régler le différend et supprimer les bancs, mais il lui faut céder devant l'amourpropre familial des aristocrates. Quant à la justice, elle fait preuve, comme presque toujours en pareil cas, d'une grande indulgence. Le tribunal de Périgueux acquitte les quatre prévenus de Saint-Agnan. celui d'Angoulême qui réforme la sentence se contente de prononcer une condamnation de deux à six jours de prison. soulignons cette tradition de mansuétude, elle contribue à expliquer le désarroi des individus condamnés pour le massacre d'Alain de Monéys.

En 1848, le peuple des campagnes s'en prend une nouvelle fois aux bancs installés dans les églises ; dans certaines paroisses, ceux-ci sont brûlés. Le 8 mars, la commune de sourzac s'agite ; le curé et le conseil de fabrique sont menacés. La foule impose la réduction du tarif des chaises et la fin des distinctions entre les enterrements.

La violence verbale qui se déchaîne à l'occasion de ces troubles indique la profondeur de l'hostilité. on se souvient des incidents dont est victime le malheureux Picon, curé de Saint-Cyprien, en juin 1848. on le menace d'une « assouade » et de « sévices infâmes », avant de l'expulser de la commune. Tandis qu'on parle de fouler et de guillotiner les riches, Émile Lasserre, dit Pontet, déclare : « si Picon revenait, je baignerais mes mains dans son sang. » Abel Jardel menace, lui aussi, de tuer le malheureux. charles Fournier, dit la France, « aurait voulu couper le curé en morceaux ». Antoinette Passegand, épouse Magimel, dite Terreyrote et suzon selves, dite Teillette, projettent de « mutiler le curé Picon ». Lorsque, le 12 décembre, les autorités réinstallent le prêtre honni, un barrage de femmes et d'enfants, les tabliers chargés de pierres, leur interdit l'entrée du presbytère ; les hommes, dans le même temps, entourent les gendarmes d'un cercle menaçant. Il faut l'intervention de la troupe pour que les manifestants se dispersent.

On aura remarqué la réitération de la menace de castration de la part de cette population d'éleveurs, ainsi que l'évocation de la découpe du corps. Gardons-les en mémoire ; tout en sachant qu'il ne s'agit pas de métaphores. Le 24 janvier 1870, six mois avant le massacre d'Alain de Monéys, le préfet écrit au ministre de l'Intérieur : « Trois jeunes enfants, fréquentant l'école publique à Tourtoirac — située à une cinquantaine de kilomètres de Hautefaye — ont été accusés d'avoir essayé de châtrer un de leurs camarades plus jeune, du nom de chavoix », et donc homonyme du candidat républicain de la circonscription, fort mal vu des parents. L'enquête menée par l'inspecteur des écoles « a non seulement établi d'une manière certaine la culpabilité des jeunes gens (...), mais encore a amené la révélation d'un autre fait analogue : un jeune enfant du même âge et de la même école que chavoix aurait tenté de se châtrer lui-même » ; et le préfet conclut : « Il paraîtrait que ces faits, si étranges qu'ils paraissent, ne sont pas sans précédents dans le canton d'Hautefort. » Moins de trois mois plus tard, dans la même commune de Tourtoirac, « une petite fille aurait été violée par un élève moniteur, de l'école des garçons, assisté de deux camarades qui tenaient les bras de la victime ». on notera que peu de temps avant le supplice d'Alain de Monéys, la banalité des conduites de cruauté dans le traitement juvénile des corps suscite, chez l'observateur bourgeois, un vif sentiment d'étrangeté.

Sous le Second Empire, l'anticléricalisme turbulent se trouve, lui aussi, contraint de s'assagir : l'indéniable reconquête des âmes par le clergé, le strict maintien de l'ordre assuré par les autorités refoulent jusqu'en 1868 les manifestations violentes de l'hostilité ; laquelle, il est vrai, ressurgit sous d'autres formes. Depuis qu'elles sont engagées franchement dans la voie des réalisations édilitaires, les municipalités rurales voient grandir leur jalousie à l'égard du presbytère ; les dépenses d'entretien des édifices cultuels entrent clairement en concurrence avec les entreprises de modernisation du terroir communal ; un peu partout, à Hautefaye notamment, les menus avantages matériels du curé sont contestés.

Les digues opposées à la violence, la contention exigée ne font pas taire la rumeur, seul mode désormais possible d'expression de l'anticléricalisme. Les paroles vont bon train qui dénoncent le complot fomenté par les nobles et par les « curés » afin de renverser l'empereur. Quand la tension se fait trop vive, quand la rumeur se concentre et trouve à s'étayer sur des faits précis, la mobilisation s'opère pour défendre le souverain en butte à des formes de menaces qui, une fois de plus, paraissent étranges aux administrateurs.

Le 21 août 1862, quatre incendies simultanés détruisent trois granges et plusieurs meules de foin dans les communes de Saint-Martial, du Pizou et de Minzac. Les paysans sont fort irrités contre « les voyageurs à mine suspecte ». L'extension des incendies durant les jours qui suivent déclenche la panique dans la région. Les habitants forment une milice afin de surveiller les incendiaires. À la fin du mois, à servanches, à Saint-Barthélemy, à Échourgnac, les paysans « sont frappés d'épouvante » ; ils sont désormais convaincus qu'il s'agit d'incendies criminels allumés par des grenades fulminantes. La rumeur se condense. « Il est fréquemment parlé d'une voiture de luxe qui circulerait mystérieusement, la nuit et sans lanterne, pour, dit-on, porter des aliments et des engins de destruction aux incendiaires. » Le coupable est désigné : c'est le « particlérical qui aurait projeté d'exaspérer les populations des campagnes, de les disposer au fanatisme en les frappant dans leurs intérêts matériels pour faire croire à un châtiment du ciel provoqué par la résistance qu'éprouve le pape ». D'autres individus, moins nombreux, incriminent « les sociétés secrètes ». Blancs et rouges se côtoient dans cet imaginaire de la menace et de la détestation.

En 1868, l'agitation revêt une tout autre ampleur. Le fantôme de la dîme hante l'esprit des paysans et les conduit à l'émeute à l'intérieur d'un vaste périmètre qui englobe les Charentes, la Dordogne et une partie de la Gironde. Le nouvel évêque de La Rochelle, Mgr Thomas, bien que libéral, tient à faire étalage d'un grand écusson sur lequel ses armes sont représentées. Les paysans s'effraient de voir des épis de blé et des marguerites figurer sur ce qu'ils appellent les « tableaux » que les sacristains accrochent au-dessus du portail des églises ou qu'ils placent, en évidence, à l'intérieur des sanctuaires. Les fidèles y voient, tout à la fois, le signal du renversement du régime impérial et la preuve de l'imminence du rétablissement de la dîme.

Cette découverte vient amplifier un mouvement déclenché quelque temps auparavant. Dès le mois d'avril en effet, des « manifestations tumultueuses » avaient pour but de « faire disparaître des fleurs servant à orner les autels dans les églises, les fleurs de lys notamment considérées comme des emblèmes séditieux ». À cercoux, le 18 avril, un dimanche, une foule de six cents personnes décide de se rendre à l'église afin d'éliminer tous les bouquets suspects. Malgré les exhortations du maire, plusieurs individus s'introduisent dans le sanctuaire et, sous les applaudissements des spectateurs, ils en retirent les végétaux incriminés. « Allons à la cure », crie l'un d'eux en agitant une corde ; et si « le curé ne veut pas venir nous livrer toutes les fleurs qu'il a dans son église, nous l'attacherons ». La foule le suit. Le desservant est amené de force. Malgré les injonctions du maire, les fidèles envahissent l'église. Un brigadier de Montguyon qui tente de s'interposer est assailli. « Tuons-le, écharpons-le, le gredin, enlevez-le, assommez-le, à bas la dîme ! – Levons-lui la peau », clament deux des meneurs.

Devant la menace de dépeçage et les défis qui lui sont lancés, le brigadier, désireux de sauver sa vie, a recours au refuge ordinaire en pareil cas ; il réussit à pénétrer dans l'auberge – ce que tentera sans succès Alain de Monéys, à Hautefaye, deux ans plus tard. Le tenancier le fait monter dans une chambre haute, afin de lui permettre d'échapper à la foule. celle-ci assiège l'établissement pendant plus de trois heures, hurlant ses menaces, avant de se disperser, la nuit tombée. Au dire des magistrats, les émeutiers les plus exaltés sont tous de bons pères de famille, installés depuis longtemps dans la paroisse ; leur conduite était jusqu'alors irréprochable. c'est « au cri de vive l'Empereur ! que se sont réunis » ces hommes dont on souligne le dévouement à Napoléon Ill.

À la fin du printemps, l'agitation gagne l'ensemble de l'arrondissement de Jonzac. Partout les paysans poussent les mêmes vivats et s'en prennent aux coupables bouquets. Armés de bâtons — comme plus tard ceux de Hautefaye — ils se massent sur le passage de l'évêque de La Rochelle. Tantôt ils abattent son écusson, tantôt ils envahissent les églises pour en arracher « le tableau ». Dans plus de quarante sanctuaires, la foule s'en prend au mobilier, aux vitraux, aux ornements. L'effervescence gagne ensuite la Gironde, notamment les environs de Blaye ; elle atteint la commune de Donnezac, le 25 mai, à l'occasion de l'Adoration perpétuelle ; puis elle pénètre dans la Dordogne, pour venir s'éteindre en Charente, dans l'arrondissement de Cognac.

Quelque temps plus tard, les habitants de Sigogne (Charente), dégrisés, pétitionnent pour réclamer la grâce des inculpés, dont ils soulignent l'attachement au souverain et à la dynastie. Ils arguent de « leur égarement momentané et pour ainsi dire épidémique », de l'intensité de la rumeur et de leur désir sincère — que nul ne met en doute — de servir Napoléon Ill. Le préfet de la Charente et, plus vivement encore, le baron Eschassériaux, membre du corps législatif et personnalité la plus influente du département, conseillent de gracier les inculpés à l'occasion de la fête de l'empereur (15 août). La sévérité compromettrait, selon eux, le succès des candidats officiels aux prochaines élections. Les habitants de sigogne qui ont été reconnus coupables seront libérés ou verront leur peine, déjà légère, réduite de moitié. La mansuétude dont la justice fait preuve à l'égard de la paysannerie, fidèle soutien de Napoléon Ill, n'est pas nouvelle. Elle explique, il faut le répéter, le désarroi des accusés de Hautefaye, deux ans plus tard.

On a déjà remarqué les similitudes qui unissent ces troubles et le drame du 16 août 1870. Il convient en effet de souligner, en cette affaire de fleurs et d'écusson, le caractère fantasmatique de la menace, le cheminement foudroyant de la rumeur, la certitude de l'existence d'un complot, le souci de décrypter le signe qui doit inaugurer son exécution, l'impuissance des autorités municipales devant la résolution de la foule. Dans l'esprit des paysans de la région, défense de la dynastie et défense de soi se confondent. L'une et l'autre impliquent vigilance et perspicacité. Pourquoi, dès lors, craindre la répression ? Pourquoi hésiter à utiliser la violence ?

Beaucoup moins riche d'enseignements se révèle pour nous l'anticléricalisme citadin qui, en Dordogne comme dans le Tarn proche, agite les esprits à l'extrême fin du Second Empire. Il concerne surtout la bourgeoisie républicaine ; composée de membres des professions libérales et commerciales, celle-ci n'exerce, pour l'heure, guère d'emprise sur la paysannerie. cet anticléricalisme extérieur à la société rurale, que Ralph Gibson qualifie pour cette raison d'exogène, repose sur un athéisme raisonné, revendique la libre pensée, entreprend de lutter contre l'obscurantisme et contre l'influence du prêtre sur la femme ; il profite du discours arrogant de l'évêque de Périgueux. Autant de traits qui le distinguent de la détestation viscérale qui tenaille une paysannerie hantée par les images d'Ancien Régime.

Quoi qu'il en soit, la virulence de cette hostilité déclarée n'a pu qu'attiser la haine, d'autant que cette bourgeoisie républicaine et anticléricale, favorisée par les libertés nouvelles, entreprend alors une habile propagande en direction de la paysannerie. Espérant, sans doute, que ce petit ouvrage ne pourrait qu'accroître son prestige dans les campagnes, le leader de la nouvelle génération radicale de la Dordogne, l'avocat Louis Mie, diffuse en 1869 une brochure intitulée Théories et petits négoces de Monsieur le curé. Dans cet opuscule, il s'en prend au desservant de Saint-Martial-de-Valette, paroisse de la châtaigneraie du Nontronnais. Il y dénonce les bénéfices illicites du prêtre. celui-ci s'arroge le monopole de la vente des cierges dont il « cote lucrativement le prix ». Louis Mie s'indigne du funèbre commerce auquel se livre en outre le curé, qui pratique la vente des « tombes en vieux » ; il impose aux familles des décédés de fraîche date d'acheter les pierres tombales désaffectées. En juillet 1869, les anticléricaux de Périgueux se scandalisent haut et fort de l'acquittement d'un curé de campagne accusé d'homicide sur la personne de sa domestique. Ensemble d'arguments, pour l'heure, sans doute plus efficaces auprès ces paysans de la Dordogne que le projet de séparation de l'Eglise et de l'Etat.

Source : Le village des cannibales, d'Alain Corbin.