La paysannerie du Sud-Ouest déteste la noblesse ; le fait est bien connu : il semble aller de soi. Il faut toutefois s'efforcer de démêler le réel de l'imaginaire et, surtout, de repérer leur interaction. En Périgord, les châteaux sont alors très nombreux. ce fourmillement résulte probablement de la situation frontalière qui était celle du pays durant la guerre de cent Ans. cette omniprésence a fortement contribué à dessiner l'image de la région. Jacquou le croquant hante les mémoires. La Dordogne semble à tous une zone de grande propriété détenue par une noblesse arrogante.

Grâce à Ralph Gibson, nous savons que la vigueur de ces stéréotypes résulte, en partie, du long travail effectué sur l'imaginaire par une bourgeoisie rurale dont on a trop longtemps minimisé l'ampleur et la puissance. celle-ci connaît son apogée sous la monarchie de Juillet, avant de s'effriter et de se voir relayée par une élite citadine, qui s'efforcera à son tour de façonner les images sociales. cette bourgeoisie rurale détient nombre de mairies à la fin de la monarchie censitaire, notamment dans l'arrondissement de Nontron ; il importe pour elle de masquer ou de faire oublier son avarice, ses pratiques usuraires, son manque de charité, la dureté dont elle fait preuve en affaires, la manière dont elle traite ses métayers. Il convient d'éviter qu'une analyse trop lucide ne la prive, dans l'esprit du paysan, de l'avantage que lui procure la longue histoire du combat mené contre la noblesse.

Par une « manipulation astucieuse des animosités séculaires » et des données du réel, la bourgeoisie rurale tente d'accaparer, d'amplifier et de diffuser au cœur des campagnes, le prolixe discours anti-noble élaboré sous la Révolution. cette puissante construction imaginaire, fondée sur la dénonciation de caractères biologiques plus encore que sur l'énoncé de la vindicte sociale, se révélera d'une grande solidité tout au long du XIXe siècle. Par son intense pouvoir de déformation du réel, elle constitue un élément décisif de l'histoire des représentations de la société ; on peut même penser qu'elle a pesé sur les comportements de nobles tentés de se conformer à l'image élaborée à la fin du XvIIIe siècle.

L'essentiel donc, pour cette bourgeoisie rurale trop longtemps négligée des historiens, est de canaliser les antagonismes sociaux ; de les détourner de la richesse et de la possession de la terre, qu'elle vise avec succès, et de les diriger vers l'homme et vers la « caste ». Pour ce faire, elle accentue le rôle de la généalogie, elle souligne exagérément la morgue, l'insolence du noble, dont elle a elle-même souffert plus cruellement que l'agriculteur ; elle désigne et stigmatise le souci avec lequel l'aristocratie s'efforce de maintenir la distance sociale ; elle indique au paysan, avec lequel elle partage la haine, que cette hauteur dessine le clivage social décisif. or, son pouvoir de persuasion est grand. « Elle est en contact immédiat avec les paysans et a sur eux cette influence que donnent l'instruction et l'aisance, influence qui n'est pas diminuée par la méfiance qu'inspire au peuple l'aristocratie. »

Plus précisément, la bourgeoisie rurale approuve et s'efforce d'aviver la crainte paysanne d'un retour aux privilèges ; elle brandit le risque de la restauration des rentes et des droits féodaux, du rétablissement de la justice seigneuriale, de la restitution des biens nationaux. Elle s'emploie à conforter par la rumeur la croyance en un complot mythique qui ne cessera de hanter la masse rurale jusque vers la fin du siècle. Elle souligne le caractère intolérable des emblèmes et de tous les signes de distinction : girouettes sur les tourelles du château, bancs à l'intérieur des églises, fleurs de lys sur les blasons... Elle exagère, nous y reviendrons, l'étroitesse de l'alliance que nouent le clergé et la noblesse ; elle exacerbe, ce faisant, au sein de la paysannerie parcellaire, un anticléricalisme endogène fondé sur les tensions séculaires que l'on sait.

La bourgeoisie rurale agit sur une société pleine, non encore déséquilibrée par l'exode rural, au sein de laquelle la complication du tissu social facilite la médiation, favorise l'infiltration, le relais, la transmission des images disqualifiantes.

Cette stratégie bourgeoise et les modalités du fonctionnement autonome de l'imaginaire au sein de la masse paysanne ancrent un système de représentations assez éloigné de la réalité. La noblesse périgourdineo se révèle alors fort hétérogène ; elle est pénétrée d'éléments extérieurs qui raffinent, exagèrent les codes et qui tendent, plus que les vieilles familles, à se conformer à l'image née de la Révolution. La richesse de cette classe apparaît, somme toute, limitée. En fait, la région n'est pas véritablement une zone de grande propriété nobiliaire. sous la monarchie censitaire, le corps électoral est ici constitué de bien « piètres notables », notamment dans le Nontronnais ; et cela, malgré l'extension du métayage dans cette petite région. La noblesse de la Dordogne, particulièrement celle du nord du département, n'a guère le sens des affaires ; rares sont, en ses rangs, les individus soucieux d'agronomie. « L'aristocratie, avec ses préjugés paternalistes et son peu de souci de la rentabilité, n'exploitait que très modérément le paysan », sur lequel, en outre, elle exerçait peu d'influence.

Mais il existe des zones d'extension réduite, des îlots en quelque sorte, à l'intérieur desquels la noblesse a gardé une forte emprise. La réitération de l'allusion à ces microcosmes favorise l'efficacité du travail accompli sur l'imaginaire par la bourgeoisie rurale ; elle autorise l'actualisation des vieilles haines. Il en est ainsi du canton de Mareuil, voisin de Hautefaye, désigné dans la région comme une « Petite vendée » et dont l'épicentre se situe à Beaussac. La victime du drame, Alain de Monéys, adjoint de la commune, appartient à ce milieu limité, repoussoir peu représentatif du Nontronnais, qui sert à entretenir l'image mythique « d'une paysannerie inféodée à une noblesse aux allures d'Ancien Régime ».

En fait, depuis la Révolution, les nobles périgourdins, prétendument impatients de restaurer l'ancienne société et tous ses privilèges, adoptent une attitude peu provocante. Ralliés du bout des lèvres au Premier Empire, ils se sont révélés discrètement frondeurs sous la Restauration. Au lendemain de juillet 1830, la noblesse de la Dordogne entame, certes, une première émigration de l'intérieur. Quarante-deux officiers municipaux appartenant à cette classe refusent le serment. Il convient toutefois de ne pas exagérer l'ampleur de l'abstention. Près de la moitié des maires appartenant à l'aristocratie conservent leur charge. En 1821, 135 nobles étaient à la tête de leur commune (23 %) ; ils sont encore 62 (11 %) en 1841 et en 1861. Globalement, il convient enfin de souligner que la représentation censitaire de la Dordogne adopte jusqu'à la chute de Louis-Philippe une attitude modérée.

La majorité des nobles périgourdins se sont ralliés au Second Empire, qui nous intéresse plus directement. Dans l'arrondissement de Nontron, en 1852, seuls deux officiers municipaux, l'un et l'autre de vieille noblesse, refusent le serment et trois autres doivent, selon le sous-préfet, « être considérés comme l'ayant refusé ». Invoquer une hostilité franche, abrupte des aristocrates à l'égard du régime pour justifier le massacre de Hautefaye serait donc sans grand fondement. Mais c'est ici la bourgeoisie rurale qui, depuis décembre 1848, conduit le ralliement au prince-président puis à l'empereur ; c'est elle qui en tire le plus grand bénéfice.

À vrai dire, l'apparente adhésion au régime n'empêche pas bien des nobles périgourdins de conserver des sympathies légitimistes ; le fait est d'autant mieux perçu et désigné que l'administration, comme la bourgeoisie rurale, a besoin de cette sourde réticence pour conforter son emprise sur les paysans. Aussi ne cherche-t-elle pas à mettre en avant le ralliement. cette discrétion intéressée masque la réalité, conforte l'image d'une noblesse hautaine, nostalgique de l'Ancien Régime.

Toutefois, à la fin du Second Empire, se dessine une évolution paradoxale dont il convient de tenir compte. Des deux adversaires, la bourgeoisie rurale, précocement victime de son malthusianisme, est la première à s'effriter. L'ennui sécrété par la campagne, l'étroitesse du cercle des relations qu'on peut y nouer, la fascination exercée par la ville, le souci de la carrière des enfants incitent à un exode que ne pratique pas encore une aristocratie, davantage fidèle aux traditions familiales, ancrée plus profondément dans la localité, mieux capable d'animer, loin des grands centres, les rituels de la mondanité. Bien que découragée, tentée d'adhérer à l'image d'elle-même produite par la littérature, assumée par l'environnement, la noblesse périgourdine retrouve de son importance relative, du fait de l'affaissement de son adversaire. Par la charité qu'elle déploie, par l'influence qu'elle exerce sur ses domestiques, ses métayers, les ouvriers de ses chantiers, elle constitue une force sociale non négligeable ; d'autant qu'elle profite, elle aussi, de la prospérité.

Les nobles périgourdins, dont la morgue et l'insolence prétendues focalisent les passions, font preuve, semble-t-il, d'une certaine familiarité ; ainsi, ils n'hésitent pas à fréquenter les foires ; nouvelle preuve de distorsion entre l'image et la réalité des conduites. « Les nobles n'ont pourtant pas chez nous, confie en 1863 l'abbé Bernaret à l'évêque de Périgueux, cette allure tranchée, ce ton hautain, ces manières qu'on remarque ailleurs et semblent en faire des êtres à part. Ils s'immiscent à la bourgeoisie, se mêlent au peuple, et font comme les autres les affaires de commerce. » Alain de Monéys paiera de sa vie cette attitude familière, cette proximité consentie qui ne suffisent pas à exorciser les haines et à désamorcer l'accusation de morgue. Dans l'ouest ornais ou mayennais, un noble se serait, sans doute, contenté d'envoyer son régisseur ou l'un de ses fermiers à une foire de Hautefaye.

Il convient en effet de se garder de comparer la situation de cette noblesse nontronnaise, frileuse, bornée dans ses ambitions, à ces châtelains de la Mayenne, actifs bâtisseurs de châteaux et d'églises, rêvant de constituer une société construite sur le modèle de l'Angleterre verte.

Ce qui précède devrait permettre de mieux comprendre les modalités de l'hostilité éprouvée par les paysans de la Dordogne à l'égard de la noblesse ; hostilité née de contacts, d'expérience quotidienne, de susceptibilité blessée, nourrie par la rancœur qui s'accumule sous la déférence rusée, car le temps n'est pas encore venu de l'ironie affichée. Hostilité qui résulte peut-être plus encore de la saisie d'une image décrétée par la bourgeoisie, puis assumée, de souvenirs sans cesse réinterprétés et réaménagés dans le processus même de leur transmission, de mythes entretenus par la parole, de la croyance anxieuse en des complots fantasmatiques.

L'essentiel pour l'historien réside bien ici dans la genèse, le contenu et le fonctionnement de la rumeur, à propos de laquelle nous ne disposons hélas ! d'aucune étude systématique. son repérage se révèle indispensable à qui veut discerner la logique des comportements populaires. La rumeur raconte les tensions sociales qui divisent la population qui la colporte. Mieux que tout autre mode de circulation de l'information, elle énonce le désir et l'angoisse ; « elle laisse apparaître et exaspérer des émotions refoulées ». Il convient donc de ne pas s'en tenir à son contenu ; il faut la considérer aussi comme un acte qui procure le plaisir trouble de dire et de savoir. « À travers elle, c'est une consommation de relations sociales qui s'opère, ce sont des liens (...) qui se renforcent. » Entre la charge émotionnelle d'une rumeur qui ne cesse d'énoncer l'imaginaire social du groupe qui s'en repaît et les gestes du massacre de Hautefaye, il n'est pas de solution de continuité.

Quand ils parlent entre eux des « Messieurs », des « Habits », les paysans de la Dordogne réinterprètent les discours venus d'en haut selon des formes spécifiques de sociabilité et d'échange de parole, selon leur propre rhétorique de la peur et de la haine, sous l'aiguillon du désir autonome de liberté et d'égalité qui tenaille la communauté.

Il existe à l'évidence une spécificité régionale des figures de l'hostilité. En Périgord, celle-ci se focalise sur les signes de la supériorité et de la distinction. Elle vise plus les emblèmes et les prétentions que les personnes et que les biens. cela, dès la Révolution. En 1789 et 1790, lors des attaques de châteaux, quand il est devenu manifeste que l'ancienne solidarité entre la noblesse et le peuple s'est défaite et que la haine désormais l'emporte, ce sont les emblèmes de la féodalité qui sont avant tout visés par les ruraux du Périgord.

L'absence d'étude sur les Cent-Jours dans la Dordogne se révèle, à ce propos, fort regrettable ; elle prive de la connaissance d'un relais dans le processus de transmission du souvenir et des comportements. Nous savons qu'en certaines régions du Midi, la « révolution de 1815 », notamment la période confuse qui suivit Waterloo, a laissé de profondes traces. certains indices donnent à penser qu'il en fut de même en Périgord. L'attitude de la noblesse, revenue, avec le roi, dans les fourgons de l'étranger — fait encore mémorable en 1870 – réactualisait les souvenirs de l'armée des Princes et entretenait l'image du complot, de la trahison, de la connivence avec le Prussien et le cosaque. Plus important : c'était alors contre l'empereur que cette coalition s'était nouée. « Nos paysans, note le juge de paix du canton de Thiviers en juillet 1851, détestent ce qu'ils appellent les nobles. » À leurs yeux, « c'est la caste qui fut proscrite sous la lire République, signalée comme complice de l'invasion étrangère en 1814, ennemie de l'Empereur en 1815, comme travaillant à reconstruire l'Ancien Régime sous les gouvernements royaux ». Les événements de juillet 1870, générateurs du drame de Hautefaye, pourront apparaître comme la réitération de 1815, bien que l'épisode des cent-Jours ne soit pas alors explicitement désigné.

La révolution de 1830 autorise le défoulement de la haine. celui-ci se déploie jusqu'au mois de décembre, cependant que dans les campagnes se libère la liesse. Nous n'avons plus à craindre « le retour des dîmes et des rentes et de tous les droits que nos pères ont abolis », déclare joyeusement, en patois, le maire de Marsac dans le discours qu'il adresse à ses administrés. À nouveau, on s'en prend aux châteaux. L'incident le plus sérieux se déroule à Pazayac où le maire tarde à hisser le drapeau tricolore. Le jour de la frairie, une troupe de paysans, pour la plupart venus de la corrèze proche, attaque en début d'après-midi la demeure du comte de Manssac, honni pour sa morgue. En l'absence du propriétaire, malgré l'opposition des autorités et des petits-bourgeois de la localité, le verger est dévasté, le château envahi et mis à sac. Le linge, la graisse, le lard, les pots de confits, l'eau-de-vie sont emportés. Les émeutiers déplorent l'absence des Manssac qu'ils auraient, disent-ils, « étripés », s'ils avaient pu les saisir.

La chute de la monarchie de Juillet suscite la reprise de cette violence verbale à l'encontre des nobles. Dans la Dordogne, comme dans la Basse Marche proche, les rumeurs vont bon train. on raconte un peu partout « que les châteaux sont pillés dans la région de Mareuil, mais les versions différentes prouvent l'inanité des faits ». Des placards incendiaires sont apposés. Une colonne de deux cents paysans marche sur la Durantie, le domaine de Bugeaud. Mais le maréchal, qui s'est rallié à la République, organise la défense de ses biens, avec l'aide de ses amis et de ses métayers ; les assaillants se contentent de crier, puis ils se dispersent. Le dimanche suivant, de peur que celui qu'ils appellent le « père », le « bienfaiteur », n'ait été mal impressionné, les habitants de la commune de Lanouaille lui offrent un banquet populaire et le reconduisent à la Durantie en chantant des hymnes patriotiques. Le maréchal, qui a revêtu une blouse, les remercie en patois. Épisode qui en dit long sur les tactiques de l'emprise et sur la tension qui s'instaure, au sein du peuple des campagnes, entre la haine et la reconnaissance, entre l'hostilité à l'égard du notable et le besoin anxieux de sa médiation.

Au lendemain des émeutes parisiennes de juin, « certains habitants de Pazayac songent à rééditer les troubles de 1830 ». on colporte dans une centaine de communes que les châteaux de la région seront pillés. Le comte de Manssac et plusieurs autres châtelains des environs entreprennent des travaux de défense.

Ces incidents mettent en évidence le primat de la rumeur. Ils soulignent le contraste entre l'ampleur des tensions, la vivacité de l'anxiété et la retenue des violences. Le feu couve mais le débridement de la parole suffit à le contenir. Il convient donc d'écouter attentivement ce qui se dit alors, sans s'arrêter au caractère dérisoire de la rhétorique. cette vigilance permettra de mieux percevoir le sens de ce qui se fera à Hautefaye, le 16 août 1870. Une note de la direction de la police générale du ministère de l'Intérieur, datée du 2 août 1838, souligne le contraste qui s'impose aux yeux de l'observateur entre l'inanité des propos et l'ampleur de leur diffusion. Dans la Dordogne, y lit-on, les bruits les plus « absurdes (sont) répandus sans relâche et accueillis avec avidité dans nos villages : tantôt ce sont les riches qui veulent condamner les pauvres à manger de la paille ; tantôt c'est une défense prochaine à tous ceux qui ne portent point d'habit, de conserver des cornes à leurs bceufs ; enfin mille niaiseries du même genre ».

L'image du joug, évocatrice du servage, introduit la métaphore de l'animal que nous retrouverons à plusieurs reprises. En 1849, les paysans de la région de Lalinde sont convaincus que le marquis de Gourgues, candidat modéré à l'Assemblée législative, a, dans son château, plus de cent jougs auxquels il pense atteler des paysans vassalisés afin de leur faire labourer les terres de son domaine.

La perception de telles menaces suscite une rhétorique de la violence qui s'amplifie quand fléchit l'autorité, libérant les fantômes de 1793. En juin 1848, à saint-cyprien, le curé Picon se trouve en butte à la vindicte populaire. La foule, qui le hue et l'expulse de la commune, s'en prend aussi aux riches, particulièrement aux nobles. Émile Lasserre, dit Pontet, frère du maire, fils d'un médecin commandant de la garde nationale et donc typique représentant de la bourgeoisie rurale, aurait déclaré au club, puis dans plusieurs autres lieux publics : « Nous irons chez les riches, nous les foulerons aux pieds. » Enregistrons ce projet ; il se réalisera sur le foirail de Hautefaye. Pontet aurait ajouté : « À bas les nobles ! À bas les prêtres !... La République ne sera bien assise à Saint-cyprien que lorsqu'elle aura fait tomber trente têtes. » Au club qu'il préside, il tolère que des menaces de castration soient proférées. D'autres individus, nommément désignés par le procureur, crient : « À bas les riches ! À bas les nobles ! À bas la bande noire ! » et réclament la guillotine. Les vieux griefs ressurgissent : les nobles, dit Pierre Lasfilles, « ce sont des brigands qui se sont emparés des biens de la commune ». Édouard Nayrat, non content de proférer des menaces de castration, aurait démoli, à coups de pioche, des édifices appartenant aux Marzac et aux Beaumont. D'autres individus menacent, eux aussi, d'assassiner les nobles.

Le gouvernement impérial ne permet plus de tels débordements verbaux, une telle libération joyeuse de l'imaginaire de l'agression et du sévice. Au dire des administrateurs, qu'il nous faut alors croire sur parole, la haine n'est pas éteinte pour autant. « Même aux jours paisibles du second Empire, il couvait dans les Campagnes périgourdines une sourde rancœur Contre la noblesse. »

Source : Le village des cannibales, d'Alain Corbin.