28 décembre 1569.

Cet inventaire, très volumineux et très détaillé, n'est pas intéressant seulement au point de vue du grand nombre de meubles qui y sont énumérés, il l'est surtout comme inventaire agricole du XVIe siècle, et prouve qu'à cette époque de rénovation générale le soin des terres et leur culture n'étaient pas plus négligés que tout ce qui touchait d'autre manière à l'intelligence. C'eût été certainement une période bien plus fructueuse pour la richesse matérielle et artistique de notre pays, si elle n'avait pas été troublée par les guerres de religion qui, pendant plus de quarante ans, couvrirent la France de sang et de ruines. Nous savons qu'au XVIe siècle, le père de l'agriculture, Olivier de Serres, écrivait son livre au renom si mérité, le Théâtre d'agriculture (1600), et qu'en Italie de nombreux auteurs traitaient ce sujet avec les plus grands succès pratiques. Nous voyons, dans l'inventaire qui nous occupe, que notre province n'était pas en arrière et que l'élevage des bestiaux et mème leur engraissement était en grand honneur, malgré les temps difficiles que l'on lraversait déjà et la guerre civile qui désolait le pays.

La famille Mercier ou de Mercier devait tenir un rang honorable parmi les familles nobles du Périgord, ne fût-ce qu'à cause de sa fortune territoriale qui se composait de deux châteaux : les Combes et la Vergne, de deux maisons à Mareuil, de vingt-deux métairies plus ou moins importantes et de la forge de Corneulh qui, si nous ne nous trompons, prit plus tard le nom de Bonrecueil. Ces biens étaient presque tous situés dans le triangle formé par Beaussac, Mareuil et les Graulges, entre la Belle et la Lizonne.

La terre des Combes appartenait primitivement (acte de 1428) à la famille de Fayard nous ne savons encore comment elle arriva à celle d'Authon, dont un des membres, Anthoine d'Authon, la vendit, le 9 juillet 1540, à Jean de Marsillac, notaire, secrétaire du roi et greffier en la cour et parlement de Bordeaux. Jean de Marsillac ne la garda pas longtemps, il la revendit, le 18 mars 1561, Jean et Francois Mercier frères, écuyers, pour la somme de 15,000 livres tournois. De ces derniers, qui testèrent le 18 octobre 1568 et moururent en 1569, elle passa, en partie, à Antoinette de Mercier, leur nièce et héritière elle avait épousé Bertrand de Fayard par contrat du 26 janvier 1554. Le chàteau des Combes avait été reconstruit par les d'Authon, ainsi qu'il appert des comptes que les frères Mercier s'engagèrent à payer par l'acte de vente.

Les meubles étaient nombreux, mais leur description sommaire ne nous dit pas s'il y en avait ayant une valeur artistique. Nous n'en retiendrons que les armes, qui à cette époque ne pouvaient pas être oubliées et étaient de première nécessité pour que l'on pût être en mesure de résister aux surprises, si fréquentes alors, sans parler des chevauchées pour ou contre le roi, suivant le parti auquel on appartenait. Nous trouvons une « hallebarde avec hache-pique, manchée » et ornée de franges, six arbalètes de formes diverses, huit arquebuses, quatre pétards ou petits canons, deux morions ou casques et cinq épées, dont une à deux mains et deux rebattues, c'est-à-dire sans fil ni pointe, épées neuves auxquelles il ne fallait qu'un léger travail pour les mettre en usage. On verra à la lecture de l'inventaire que plusieurs fenêtres étaient garnies de « verrines », dont quelques-unes en couleur, c'est-à-dire de vitres, objets de luxe à cette époque où l'on éprouvait de grandes difficultés à se les procurer, à cause de l'éloignement des centres de fabrication et du mauvais état des chemins. On lit dans les mémoires et inventaires du temps que, même dans les châteaux royaux, on les enlevait après le départ des hôtes pour les mettre à l'abri de tout accident jusqu'à une prochaine visite.

Dans les vingt-deux métairies plus ou moins importantes des Combes et de la Vergne, et dont plusieurs ne devaient être que de simples borderages, nous trouvons que toutes avaient leurs charrettes ot tombereaux avec leurs accessoires, et contenaient pour l'exploitation : soixante-sept bœufs de labourage, vingt-trois vaches et quinze veaux, soit cent cinq têtes. — Trente-trois truies, trente-sept porcs, soixante-trois porcelets, soit cent trente-trois têtes. — Deux cent quarante-quatre brebis ou moutons et onze chèvres. Ce qui fait un total de quatre cent quatre-vingt-treize têtes de bétail. Nous remarquerons que des métayers signalent des bœufs qu'ils ont retirés du lauourage pour les mettre à l'engrais, et enfin nous entendons les plaintes de Pierre de Lenchères, un des métayers du Petit-Puyrénier, qui a eu une paire de boeufs enlevée par les gendarmes du roi, dits les Papaux, au mois de mai dernier (1569), et qui a pu les leur racheter trente-trois livres tournois plutôt que de les perdre. Jean Tournepiche, métayer des Pouffons, a été moins heureux; les mêmes gendarmes, au même mois de mai, lui ont pris une paire de bœufs et un taureau qu'il n'a jamais revus.

Enfin, comme complément et pour attester le revenu des terres possédées par les frères Mercier, nous donnons le chiffre considérable des livres de chanvre inventoriées il est vrai, ou du moins il est possible, que les propriétaires avaient dû laisser accumuler plusieurs récoltes pour avoir en réserve soixante-douze livres de fil en pelotons et cinq écheveaux, deux cent cinquante-six livres de chanvre prêt à filer et mille soixante-six livres de chanvre à peigner, plus seize aunes de cadis vert et vingt-deux pièces de vin.

Malheureusement la guerre civile allait arrêter cet essor agricole et industriel (car la forge de Corneulh nous semble agencée aussi bien que forge pouvait l'ètre à cette époque), les hommes quittaient leurs foyers pour s'enrôler chacun sous sa bannière, et les gentilshommes abandonnaient leurs demeures et leurs biens pour suivre les divers partis qui se disputaient le pouvoir en déchirant la France, au grand détriment de tous.

L'agriculture ne devait étre remise en honneur que sous Henri IV. Sully, dans ses Economies royales, nous montre les efforts qui furent faits pour la relever.

Source : Anatole de Roumejoux, 1885.