Antoine Caduret, jeune laboureur du village de Goursolles, paroisse d'Etriac, dépose que « servant en qualité de domestique chez le sieur de Marsac, au lieu des Barrières, paroisse de Mainfonds, le sieur Joubert de Praslin, garde du corps de Sa Majesté, l'avait envoyé une fois porter une lettre à ladite Thevenin, et que c'était dans le courant du mois d'août dernier... que le sieur de Praslin lui avait recommandé de ne donner la lettre qu'à ladite Thevenin, et qu'il la priait de se trouver le lendemain de bon matin dans un bois taillis éloigné du lieu du Maine-Blanc demeure ordinaire de ladite Thevenin, de deux ou trois portées de fusil. Lorsqu'il fut de retour, le sieur de Praslin lui demanda ce que ladite Thevenin avait dit. Il lui répondit qu'elle avait promis d'aller au rendez-vous. Et le lendemain matin, le sieur de Praslin ayant quitté son habit rouge qu'il portait ordinairement prit par-dessus sa veste une redingote et alla audit bois, étant armé de son fusil, où il resta plus de la moitié de la journée ». Antoine Caduret ajoute aussi qu'il est allé « plus de vingt fois de la part du sieur de Praslin chez ladite Thevenin pour lui dire verbalement de se trouver dans ledit bois », et même que « se doutant de quelque chose, un certain jour du mois d'août dernier, ayant été faire son message ordinaire, ladite Thevenin n'ayant pas manqué de s'y rendre, il s'était caché derrière une haie et un moment après il aperçut ledit Praslin qui embrassait ladite Thevenin et la connaissait charnellement », précisant « avoir vu lesquelles choses à trois différentes fois et surpris ledit Praslin et ladite Thevenin en flagrant délit ».

Marie Thevenin avait déjà connu d'autres aventures galantes. Le sieur de Lacombe, officier dans les troupes de Sa Majesté, l'avait emmenée nuitamment quelques années plus tôt. Ils étaient arrivés à Angoulême sur les dix à onze heures du soir dans l'auberge de Jeanne Jullien au faubourg de Lhoumeau. L'aubergiste ne les vit point parce qu'elle était couchée. Sa servante leur ayant porté du vin, ils en burent quelques coups et couchèrent ensemble. Le lendemain matin, Jeanne Jullien étant montée dans leur chambre y vit un homme âgé d'environ 40 ans et ladite femme ou fille âgée d'environ 16 à 17 ans, à laquelle elle demanda si ledit homme était son mari. À quoi elle répondit en hésitant, les yeux baissés, que oui ». Ils couchèrent encore une nuit dans cette auberge. Mais la servante ayant fini par dire à sa patronne « que ledit homme était fils de la nommée La Cagouille et qu'il se nommait Lacombe, et que ladite fille était fille de la demoiselle du Breuil, l'aubergiste jugeant qu'ils n'étaient point mariés les pria de sortir de son auberge ». Lors de sa déposition, Jeanne Jullien fit même un rapide portrait de la jeune dévergondée. Elle était « de taille médiocre, assez menue de corps et mal habillée, n'ayant même ni cape, ni devant de cheval quoiqu'elle fût arrivée dans ladite auberge à cheval ».

Laurent Dubois, sieur de Bellegarde, n'eut aucune peine à produire plusieurs autres témoins. Pétronille Dumergue, femme de François Laigneau, laboureur, demeurait depuis peu aux Beneschères, paroisse de St-Saturnin, dans une borderie appartenant à Dubois, mais avait longtemps demeuré au Maine-Blanc où vivaient les parents de Marie Thevenin. «Il y a quatre ans à la St-Jean dernière, dit-elle, ladite Thevenin quitta la maison de son père qui lors demeurait à Blanzac et s'en alla nuitamment avec le sieur Lacombe, officier dans les troupes du Roi. Son père fut environ un mois sans savoir ce qu'elle était devenue. Ayant appris qu'elle était au lieu des Poitevins, paroisse de Mainfonds, chez les demoiselles Pinaud, il y alla avec le sieur sieur Beausoleil son oncle, chirurgien de Blanzac, la trouvèrent avec le sieur Lacombe qui étaient à table, l'emmenèrent et la firent conduire...

Et par effet, elle revint dans la maison de son père, il y a un an aux fêtes de Noël dernier, dans lequel temps le sieur Praslin, garde du corps, commença à la fréquenter et continua au moins jusqu'au jour de la St-Martin dernière », jour où Pétronille Dumergue quitta le lieu du Maine-Blanc pour venir aux Beneschères. « Le sieur Praslin venait très souvent au Maine-Blanc voir ladite Thevenin, ils s'embrassaient familièrement, se donnaient aussi des rendez- vous fort souvent soit dans les bois taillis de Poilane, soit dans des vignes, dès la pointe du jour, n'en revenant qu'à l'heure du dîner. Sur quoi, la mère de ladite Thevenin, voyant les assiduités dudit Praslin auprès de sa fille, avait dit plusieurs fois que sa fille ne manquerait jamais de se laisser engrosser ». Elle finit même par confier à Pétronille Dumergue «que ce qu'elle avait prédit était enfin arrivé, que sa fille était enceinte dudit sieur Praslin et qu'elle n'en voyait point d'autre » (Bl-1058.2).

Laurent Dubois, sieur de Bellegarde, réussit à faire témoigner dans le même sens plusieurs autres personnes et parvint vraisemblablement à se débarrasser de l'accusation dont il avait été l'objet. Son fils, le futur conventionnel, naquit l'année suivante. Quant à Marie Thevenin, je n'ai pas eu l'occasion de savoir ce qu'elle devint. Elle n'épousa probablement pas le sieur de Praslin. Le 25 septembre 1766, le notaire Bernard, d'Angoulême, rédigea un acte de notoriété justifiant que François Joubert, sieur de Praslin, fils de Jean Joubert et de Marie Bourdier, était décédé le 2 avril 1765, au lieu des Chartiers, paroisse de Courgeac, laissant quatre enfants vivants à sa veuve qui ne se nommait point Marie Thevenin, mais Marie Gilbert.

Source : Enlèvements, rapts et séductions en Angoumois, de Gabriel Delâge.