Affaire Geneviève Labrousse contre le citoyen Labrousse-Mirebeau (an X)

« Placé, magistrats, entre deux écueils également redoutables, les succès brillants de mes contradicteurs et ma faiblesse, quel espoir me serait resté ?... Je me suis rappelé votre indulgence et toutes mes craintes se sont dissipées; j'ai songé que je plaidais la cause du malheur et mon âme que le découragement avait flétrie, réveillée au souvenir de tant de persécutions et d'injustices a brûlé de répandre en votre présence toute l'indignation qui la dévore. Je vais vous révéler la destinée d'un homme qui, né dans un autre siècle, vécut, ainsi que nous, parmi des spoliateurs et des bourreaux. Vous entendrez, comme vous avez entendu naguère, ce son lugubre, mélange affreux du bruit des chaînes et des gémissements des victimes. Comme alors vous verrez la mort, seule puissante pour rendre à la liberté; et puis comme parmi nous encore des orphelins sans appui, mais non sans persécuteurs, malheureux qui ont rencontré toutes les douleurs sur le seuil même de la vie !

Ici commence le roman, car cette affaire, du moins ainsi présentée par Peyronnet, est le plus poignant des romans :

« Dans un canton assez obscur de l'ancienne province du Périgord, vivait, d'orgueil et d'ambition, une famille dont le véritable nom était Labrousse.

Pierre Labrousse, ainsi se nommait le père de celle qui m'a confié ses intérêts. Pierre Labrousse avait eu le tort de naître trop tard. L'amour et les préférences étaient pour son frère aîné; pour lui, indifférence et rebuts; le malheureux ne fut jamais pressé sur le sein de sa mère ! L'enfance est jalouse; les deux frères apprenaient dès lors à se haïr. Pierre Labrousse quitta de bonne heure la maison paternelle. »

On le comprend de reste, d'autant plus que :

« Le 20 mai, Catherine Valleteau, mère de Pierre, faisait son testament. Qui le croirait? elle affirme au notaire qu'elle n'a que six enfants vivants... Pierre Labrousse n'était pas compté... Elle distingue par leur prénom chacun des six enfants qu'elle avoue, et celui de Pierre Labrousse ne se représente pas à son souvenir, et la nature ne l'avertit pas qu'elle fut mère une septième fois. »

Etrange oubli, que Peyronnet commente ainsi :

« Je n'essaierai pas de vous dépeindre la douleur de Pierre Labrousse lorsqu 'il apprit qu'en quittant la vie, sa mère lui avait refusé même un souvenir ! Il se plaignit de son testament. Quel fils n'aurait pas cru de son honneur et de son devoir de faire anéantir cette espèce d'exhérédation. Il fallut avoir recours à l'autorité judiciaire. »

Mais voilà que pour toute réponse le Parlement de Bordeaux enjoint à Pierre Labrousse de s'éloigner de la sénéchaussée de Périgueux. »

De fait interdiction de séjour.

C'est qu'à vrai dire — chagrin, désespérance, rancœurs contre la société — Pierre Labrousse par son insupportable humeur, apparaît aux yeux des siens, aux yeux des juges, comme un fléau à éviter : « né violent, vindicatif, il outrageait, frappait sans cesse, et pour comble, criblé de dettes, fabriqua de la fausse monnaie. »

Un triste sire —, tout cela contre quoi véhémentement, Peyronnet prenant position, s'inscrit en faux. Le passage. encore qu'un peu long, vaut par l'emphase des termes, par l'outrance même de l'accent, que nous le reproduisions comme spécimen de sa manière — quand il veut être grandiloquent.

« La profanation des tombeaux,» — s'exclame-t-il, s'adressant à la famille — n'est-elle plus pour vous tous un sacrilège?

La vénération de tous les peuples pour les morts n'est-elle à vos yeux qu'une vaine puérilité ? Ah ! regrettez-vous donc que le néant ait sitôt dévoré sa victime ? Vous la lui redemandez en quelque sorte pour ajouter l'opprobre aux autres maux qui ont désolé sa vie ! Imprudent, c'était votre frère; son injure devient la vôtre, son crime serait votre crime; sa honte serait votre honte. Voyez la méchanceté publique qui recueille avec soin toutes vos paroles. Voyez vos amis qui vous fuient, si toutefois vous en avez conservé ! Voyez vos enfants que toutes les familles repoussent, condamnés à la flétrissure du célibat. Père, frère, ami coupable, homme inconsidéré ! »

Franchement insupportable, ce passage; aussi bien est-ce du Peyronnet première manière.

Plus tard il s'assagira et même, dès lors, nous l'avons dit, quand il ne sera plus question d'user de procédés de rhétorique, d'effets oratoires à trouver — et d'ailleurs, ne l'oublions pas, fort appréciés des juges du temps — mais de l'exposition des faits ou de raisonnements juridiques, il se calme opportunément.

Et poursuivons :

Labrousse exilé, se marie avec une fille sans naissance et dont Peyronnet fait un ange. Malgré quoi Labrousse père, prit fort mal la chose : « son orgueil en fut irrité ».

Ici le roman tourne au drame :

Lettres de cachet successives. Fuite. Pour dépister la police l'inculpé change de nom se fait instituteur ! Deux ans durant il enseigne, on peut se demander quoi.

Mais découvert, victime de la haine de son frère, il est interné à Bicêtre.

Bicêtre, le cachot, la geôle, le cabanon, l'enfer !

« C'était en 1771 ». Et dans une lettre à sa femme voici le curieux, et sombre, et angoissant tableau qu'il trace du régime de Bicêtre.

« Tout récemment on a tenté de me mettre dans un cachot de 20 pieds de profondeur sous terre, les fers aux pieds, aux mains, la chaîne au cou, comme un chien réduit au pain et à l'eau. Je n'ai jamais connu un homme plus malheureux que moi. La justice est morte, la tyrannie a pris sa place sans espérer de la voir revivre; car il est impossible que je vive longtemps après les afflictions qui me sont arrivées... Il y a tout lieu de croire que cet hiver terminera mon malheureux sort, étant réduit dans un cachot très humide, contraire à ma: jambe, où l'on me refuse tout médicament... Je meurs de chagrin de ne pouvoir mettre ordre à mes affaires... Si vous voyez mon entière perte et que vous vous décidiez à prendre ma procuration, vous m'enverrez, je vous prie, neuf livres pour la faire passer, car je m'arracherais la vie pour les amasser. Si vous étiez à Paris vous me tireriez de là ! On vit partout, pourvu qu'on se comporte bien. Peu s'en est fallu que vous n'ayez reçu, pour répondre à la vôtre, mon extrait mortuaire. L'auteur de la nature m 'a conservé la vie dans l'accident qui m'est arrivé... Le chagrin ayant tellement gagné mon esprit, me voyant abandonné de tout le monde depuis la mort de mon père, je me suis hasardé à vouloir me sauver; j aurais réussi si le câble dont je me suis servi n'avait cassé quand j'ai été au milieu. J'ai tombé de 30 pieds de haut et devais me tuer : Je ne me suis foulé que les nerfs de la jambe gauche. L'enflure a monté, et le sang s'est extravasé dans toutes les parties affligées. La maladie sera plus longue que si je m'étais cassé la jambe. Je n'en serai pas estropié, je le crois... Il faut avoir de la tête et du courage. Soyez certaine que si on m'eût joué un semblable tour à votre égard, je vous aurais arraché avec le temps, de l'enfer. Je serais allé jusqu'à m'adresser à la 1re Puissance; m'y transportant plutôt en mendiant mon pain. Ce n'est pas l'intention du Roi de gêner les inclinations de ses sujets et encore moins de les faire périr entre quatre murs, au mépris des formalités légales et leur interdisant toute justification. »

Loyalisme vraiment méritoire.

Ce n'est pas tout. — La femme meurt.

Et ce n'est pas tout encore : — « On inhume celle-ci, mais sur l'acte mortuaire on l'inscrit sous son nom de fille... » D'où l'origine de cette affaire.

Car ceci n'est qu'un préambule.

En effet; — Et Geneviève, a-t-on dit, peut-être ? Geneviève demanderesse. Geneviève la propre fille de Pierre et de la morte — aujourd'hui qui réclame son dû contre les persécuteurs de son père ?

De fait, Geneviève qui n'est pas légitime — puisque sa mère, d'après son état civil, n'est pas mariée — puisque son père est désavoué.

Aussi bien, avec Geneviève la cause devient banale, les détails cessant d'être pittoresques. Revendication d'héritage comme toutes. — Possession d'état — que Peyronnet soutient fort habilement avec son juvénile talent contre l'adversaire redoutable qu'est Lainé — un vieux routier :

Pauvre Labrousse, pauvre Geneviève ! Lui, vandale, selon Lainé, brutal, joueur, escroc, jugé, condamné, tyran des siens, gibier de bagne — sa femme une maritorne sa fille, une intrigante sans état civil et qui veut faire chanter son oncle etc...

Contre partie de Peyronnet; mais qui croire, de celui-ci ou de Lainé ?

Au vrai, que nous chaud, d'ailleurs.

De fait, en tout ceci, c'est la manière de Peyronnet qu'il nous importait de connaître.

Petit roman documentaire que sa plaidoirie, en cette évocation des mœurs et du langage d'une époque.

Il suffit.

Source : Le comte de Peyronnet (1776-1854), d'Émile de Perceval.