Il avait l'imagination bouillante, exaltée, qu'il était plein de cet ancien esprit d'honneur, de bravoure chevaleresque, d'ambition et de prodigalité, j'ai goûté dans les premières années de ma vie toutes les jouissances que procure l'opulence lorsque surtout elle est jointe à la naissance, à la fortune et au talent de la répandre avec goût. Ces qualités précieuses pour le grand monde, d'autres plus estimables pour quelques-uns, un extérieur séduisant, des manières affables, distinguées et polies, un courage à toute épreuve, mille occasions où il l'avait prouvé avec évidence, des protections brillantes connues et nombreuses, tout concourait à en faire l'homme de son pays le plus recherché, le plus aimé et le plus goûté.

D'ailleurs ces avantages étaient accompagnés d'une épouse charmante, belle, bonne, sensible et ferme, vertueuse, spirituelle, réunissant à tous égards les esprits et les cœurs. Ma mère, mon aimable et tendre mère ornait un salon, faisait l'ornement d'un cercle et conduisait à bien une affaire épineuse avec la même grâce et la même facilité. Aussi sa mémoire et la reconnaissance dues à ses bienfaits seront éternelles. On ne parle de l'une et de l'autre qu'avec vénération et les regrets qu'a occasionnés sa perte précipitée se font encore sentir et seront pour sa fille un sujet perpétuel de chagrins et de douleurs qui pourra peut-être un peu s'affaiblir mais jamais s'effacer.

Tels étaient les êtres à qui je devais la vie; le reste de la famille, sans se trouver aussi bien partagé par la nature, n'avait pas à s'en plaindre. Tous jouissaient d'une extrême aisance et d'une considération, suite de leur conduite ou de leurs lumières et de leurs places. C'est dans cette situation heureuse pour les miens que je vins au monde, aînée de plusieurs enfants qui suivirent peu après. Ma naissance attendue et désirée aurait été un jour de fête, si elle n'eût failli coûter la vie à ma mère. Cet événement malheureux changea tous les projets, et peu s'en fallut que je fusse privée sans le connaître du plus grand avantage que j'ai possédé et à qui j'ai dû ensuite le petit nombre de qualités que j'ai possédées et que l'on m'a accordées. Heureusement qu'un Destin moins contraire la rendit aux vœux que l'on formait pour elle; sa santé se rétablit, mais elle perdit la faculté de marcher. Tout ce que l'on peut ordonner fut employé sans succès, elle n'en recueillit qu'un peu moins de difficulté à se mouvoir et rien de plus. Cet accident imprévu en contraignant ma mère à rester chez elle habituellement y faisait rassembler sans cesse la Société en général et surtout celle qu'elle avait su distinguer et choisir.

Sa maison était ouverte aux gens honnêtes qui savaient la préférer et sa table offerte à ceux qu'elle estimait. Attentive et indulgente sans affectation, elle se rendait chère à tous ceux qui l'entouraient. C'est à cette école, c'est avec ses exemples et sous ses yeux que je me formais. J'atteignis ainsi ma 8e année et commençais déjà à répondre à sa tendresse et à ses soins lorsqu'une affaire d'honneur et une blessure que reçut mon père à 150 lieues du pays que nous habitions nous obligea sur le champ à le quitter et à nous rendre près de lui au mois de janvier 178... Il désirait revoir sa femme et ses enfants avant de mourir. Ce désir pour ma mère devint une loi et sans consulter l'embarras d'une route semblable, avec deux de mes frères et moi, elle nous fit partir au milieu de la nuit et voyager sans nous reposer autrement que sur les bras de nos gouvernantes jusqu'à Paris où, nous voyant si harassés, elle résolut de nous laisser sans m'emmener peu d'heures après qu'elle m'eut fait mettre au lit. C'était la première fois que j'en étais séparée; aussi à mon réveil lorsqu'on vint me préparer et m'instruire de ce départ, je versai tant de larmes que les personnes de l'hôtel, émues par ces témoignages non équivoques d'un attachement sincère, s'empressèrent de me prodiguer leurs caresses. J'en étais flattée mais non consolée, et jamais il ne leur fut possible de me décider à sortir de la maison avant d'avoir reçu des nouvelles de ma mère.

Cette conduite si extraordinaire pour une enfant excita l'intérêt, on en parla aux personnes qui venaient s'informer de ma famille et qui savaient les motifs de l'absence de ma mère. Alors on voulut nous voir... Les Barons de Pla... de Lam... de Ch... les maréchaux de T... de B... de N... intéressés d'abord par les narrations de leurs valets de chambre le furent ensuite par eux-mêmes. Un d'eux surtout, comblé d'honneur, d'estime et de gloire, et n'appréciant que celle de se distinguer par ses vertus, fut encore plus que les autres touché du naturel heureux que nous montrions. Il se plaisait à voir nos petites manières naïves, douces, gaies, caressantes, à nous faire raconter mille riens dont le seul mérite était l'ingénuité et puis à jouir du plaisir que nous faisait sa présence. Chaque jour lorsque nous reconnaissions sa voiture, nous courions au devant de lui; l'un voulait lui donner la main, l'autre portait son chapeau, le plus jeune qui avait 4 ans croyait lui rendre un très grand service en soutenant la pointe de son épée.

Il riait de notre empressement et nous faisait apercevoir par tant de caresses qu'il y était sensible que nous ne pouvions jamais assez lui prodiguer les nôtres. Cette manière d'être singulière pour nous tous excita l'étonnement. Quelques-uns à l'exemple de notre ami voulurent le copier, mais inutilement; ils n'avaient point son âme et ignoraient l'art de l'attendrir. Aussi sans savoir pourquoi, malgré les bonbons dont leurs mains étaient remplies, malgré l'attrait assez puissant de leurs galons, boutons, breloques, on voyait une extrême différence dans les soins que nous rendions; nos réponses étaient plus courtes, nos révérences plus fréquentes et nous étions beaucoup plus circonspects et gênés. Dès qu'ils étaient ensemble nous allions vite nous placer à côté de notre ami ou sur ses genoux, et là nous acquérions moins de crainte et plus de liberté. Il était pour nous un refuge et un appui. Il voulut user de ces dispositions et nous amener passer des journées chez lui, il ne put y parvenir. Sa maison préférée par tout ce qu'il y avait de grand et fréquentée par eux était insipide; la morgue, la fausseté, les prétentions dont la plupart étaient remplis lui étaient insupportables et il m'a dit depuis qu'il ne le trouvait jamais autant qu'en sortant d'avec nous. D'ailleurs il aimait les enfants et n'en avait point.

Source : La Révolution française vue et vécue par une aristocrate charentaise.