Là-bas, sur les confins de l'Angoumois ; au bord de la Tardoire, affluent impéteux de la « molle Charente » ; établie de guingois et mal à son aise sur un terrain tourmenté que dominent les derniers mamelons limousins assombris de châtaigniers et embellis de bruyère ; loin des villes ; à l'écart des grandes routes et des voies ferrées, fières envers les petits pays pauvres, une humble commune de France dont le nom évoque la paix des antiques monastères parmi le trouble du monde : Eymouthiers.

840 hectares, 452 habitants. C'est, en Angoumois auquel l'a rattaché l'arbitraire administratif, un morceau de Limousin, de la « franche terre courtoise » célébrée par Bertrand de Born, premier des Troubadours — Aï ! Lemozi, francha terra cortesa ! — Limousins, le climat, le sol, les cultures. Limousines, la race, et les mœurs et la langue demeurée presque pure malgré les maîtres d'école et dont Raymond Vidal de Bezaudun disait, il y a huit siècles, qu'elle est « plus apte que pas une autre à trouver et à dire en roman ».

Une vie essentiellement agricole. Point d'usines, sauf deux moulins à eau dont les roues à aubes et les meules de pierre sont aussi vieilles que notre civilisation. Le sol, de fertilité moyenne, produit, dans des champs morcelés à l'extrême, du blé, du maïs, des pommes de terre, des topinambours, quelques poignées d'une herbe courte et fine, profitable aux bêtes ; quelques gouttes d'un vin plat, affadi par trop d'ombre; quelques boisseaux de châtaignes velues, âpres comme la terre, et dont l'homme, frère misérable des bêtes qu'il élève, se nourrit pauvrement durant les mois d'hiver. Sobre, satisfait du peu qu'il produit à grand'peine, refusant les secours du progrès dont il se méfie, le paysan achète peu, ne vend presque rien et végète dans la routine. Si rare est l'argent que les doigts tremblent quand on en touche.

Une majorité de petits propriétaires. Une dizaine de métayers. Quatre ou cinq domestiques. Point de bordiers. Beaucoup d'illettrés parmi les anciens, et l'on montre les quelques maisons où rayonne au mur, dans un cadre noir à filet d'or, la gloire d'un certificat d'études. Une personne à peine lit le journal dans chaque village et renseigne ses voisins. Un seul cabaret, peu fréquenté en temps de paix, est à peu près complètement déserté depuis la guerre.

Pauvre, parlant une langue méprisée dont il a honte, ignorant et timide en affaires, séculairement opprimé par la misère et les éléments, le « travailleur de terre » perpétue ici des traditions toutes d'humilité et de respect envers l'homme riche et bien vêtu, le « monsieur », « l'homme d'état » dont les mains ne touchent pas la glèbe, le fonctionnaire qu'il jalouse et déteste dans son for intérieur. Courtois, cependant, et serviable à l'égard de tous. Un esprit vif et pénétrant, une pensée alerte, un jugement sain, un sentiment juste des nuances et de la mesure, un sens aiguisé du ridicule, et, néanmoins, une admiration ébahie pour les beaux parleurs, toutes qualités qui révèlent notre double filiation gauloise et latine. Avec cela, une imagination vive ; un tempérament impressionnable, à la fois méfiant et crédule ; un caractère mobile sujet à des revirements brusques d'opinion, à des emportements irraisonnés, à des mouvements instinctifs et subits, collectifs et contagieux qui, dans les temps troublés, menacent à tout instant d'éolater comme un orage. Généralement, le bon sens et l'horreur du bruit, naturels à la race, prévalent contre ces tendances. Mais un souvenir funeste du contraire vit encore au pays : en août 1870, à la foire d'Haute-Faye (Dordogne) des hommes pareils à ces hommes d'allure inoffensive assommaient et brûlaient vif, M. de Monneis, accusé par la rumeur publique d'avoir vendu ses bœufs aux Prussiens.

C'est dans ce milieu morne que, le 1er août 1914, venue on ne sait d'où, portée par on ne sait qui, subite, inattendue, survint cette nouvelle : la Mobilisation est décrétée.

Ce fut, par les champs où s'achevait la moisson, une levée de têtes hâves, un redressement de reins fatigués. Au long des chemins tortueux, des gens portaient la nouvelle et la jetaient par-dessus les haies. Mais le soleil était encore haut, la journée incomplète, et on n'allait pas, parce que c'était la guerre, interrompre la planche commencée. Etait-ce bien vrai d'ailleurs, et Un tel, qui l'avait dit, passe pour si « bavard » (menteur). On verrait à l'heure du « marende ».

Cependant, cette rumeur de voix et de pas sur la route annonce quelque chose d'insolite. On s'inquiète, on perd goût à l'ouvrage. D'un moment à l'autre, la nouvelle se répète, se renforce, se précise, pénètre dans ces têtes dures. Les plus alertes s'en vont au bourg et voient, sur le mur de la mairie, l'affiche blanche que marquent deux drapeaux tricolores. Le doute n'est plus permis.

Le souvenir des malheurs passés est plus vivace aux champs que dans les villes. Les vieux, que rien m'étonne, disent tranquillement : « Nous avons vu ça, nous autres, en 70. On le verra encore. Ce qui a été sera. La guerre est de toujours. » Mais les jeunes, pénétrés de ce vague pacifisme qui s'est infiltré lentement jusqu'au plus profond du peuple, s'élèvent, avec le franc irrespect de leur âge, contre le fatalisme des anciens : « Posez-vous donc, vieille bête ! Vous allez nous porter malheur. Si nous partons, nous n'irons pas loin. »

Ils croient, eux aussi, à des arrangements possibles, à la reculade des dirigeants, par crainte « de faire tuer trop de monde ». En admettant, au pis aller, que la guerre éclate, elle durera à peine « une éternuée de chat ». Avec les armes d'aujourd'hui, tous les hommes seront tués ou blessés dès les premières rencontres, et les chanceux qui « se sauveront » seront de retour pour les labours d'automne. On pense, d'ailleurs, que les réservistes territoriaux ne seront jamais appelés et que les hommes de l'active et de la réserve n'iront pas sur la ligne de feu.

Portés par ces illusions, les premiers à partir s'en vont d'un pas allègre, la musette au côté, n'ayant embrassé personne — ce n'est pas l'usage au pays, où l'on n'embrasse que ceux qui vont mourir — et sans même se retourner pour voir une dernière fois leur maison où beaucoup ne reviendront pas.

Chacun a sorti son livret de l'armoire où il reposait entre deux draps pliés et compte gauchement les jours. On se consulte, on se renseigne auprès des plus adroits. Les illettrés disent : « Je pars le même jour qu'Un tel. Je m'en irai avec lui. » Et personne ne songe à esquiver le devoir, moins par patriotisme que par respect de la mystérieuse et terrible autorité. On est fier, au surplus, et on n'aime pas devoir, même au Gouvernement, qui est le maître et dont on est, en quelque sorte, le métayer. On s'estimerait déshonoré si, à la Saint Jean, on n'avait pas encore payé sa taille. Le service est comme la taille : on le doit et on le paye au jour dit, sans attendre le gendarme, aussi déshonorant que l'huissier.

Chaque jour a son lot de partants. Les petits s'étonnent. Les femmes se lamentent, remuées d'une émotion inconnue, inquiètes pour les travaux qui demeurent. Les vieux se résignent et disent : « Nous ferons ce que nous pourrons, mes pauvres. Ce qui ne se fera pas restera à faire. » Peu à peu, l'agitation des premiers jours décroît et tombe. La route redevient déserte. La torpeur et le silence habituels des jours d'été s'épandent sur les campagnes. On ne peut croire qu'il y ait la guerre au loin, là-bas, derrière cet horizon resté le même. On s'attend à des nouvelles extraordinaires comme on en recevait en 70 : nouvelles de victoires, nouvelles de défaites. Puis, ne voyant rien venir et rien n'étant changé dans le cours des saisons, les restants, comme si de rien n'était, se remettent simplement à l'ouvrage.

On a levé la tête un instant pour regarder ce qui passe. Il ne passe plus rien. L'été, saison des moissons, marche de son pas égal et sûr, au devant de l'automne, saison des semailles. Assez regardé. Il faut, une fois encore, pour obéir à la destinée que rien n'ébranle, boucler le cycle éternel des travaux et des jours.

Les vieux aux charnières rouillées qui, depuis longtemps, ne liaient plus les gerbes, ont, d'un effort héroïque, plié devant les javelles leurs reins et leurs genoux. Des tout petits, chargés d'une brassée de paille humide, leur ont tendu les liens, fiers de prendre part au labeur des hommes. Des femmes, qui s'étaient crues faibles et craintives, ont pris par les cornes les bœufs farouches et leur ont fixé le joug au front, avec les courroies de cuir rudes à leurs mains délicates, et des jeunes filles, qui eurent peur du vertige, sont montées au sommet des charrois branlants.

Le blé rentré, il faut le battre au plus vite, car les rats ont tôt fait de s'établir dans les gerbiers. Au grenier, la sache est vide et la dernière fournée de pain s'épuise au râtelier. La batteuse mécanique ne passera pas, cette année, sans doute, dans les villages, mais les fléaux, délaissés depuis quinze ans, sont encore suspendus au mur de la grange.

Les anciens se souviennent des traditions perdues et il leur semble qu'ils se rajeunissent à les ressusciter. Ils savent comment on répare et consolide avec un enduit de boue la « sole » en terre battue où roulera la bonne graine. Ils savent comment on frappe les gerbes sur le flanc d'un tonneau pour en faire jaillir le froment blond que le choc « déshabille ». Ils savent comment on fait marcher en cadence de deux à six fléaux sur la même airée de paille. Et les granges assoupies se réveillent et résonnent au chant rythmé des antiques outils.

Femmes, enfants, vieillards : ces trois faiblesses conjuguées ont fait une grande force. La terre n'a pas souffert de l'abandon des hommes vigoureux qui s'inquiétaient loin d'elle et voyaient, dans leurs rêves, des champs « abolis ». A grand'peine, mais sans jamais faiblir, les travailleurs ont suivi le pas infatigable des saisons. Tout a été fait, et presque à son heure, des travaux que les jours commandent. Comme de coutume, on a fauché les regains en septembre, vendangé et ramassé les « petites récoltes » en octobre ; semé le froment en novembre, dans l'espoir que les absents le moissonneront. Puis on a balayé et irrigué les pré, taillé les arbres et les haies, coupé le bois ; labouré, taillé et biné les vignes, fait les plantations et semis de printemps.

Ces probes ouvriers ont entretenu la beauté de la terre en même temps que sa fécondité, et c'est par leurs soins que le printemps de chaque année suivante ne perdit rien de son caractère éternel. L'aspect des champs et des bois, tels que je les vis en cette saison où l'espérance refleurit au cœur de l'homme le plus découragé, témoignait de leur généreux effort. Nourrie des sucs tièdes de la terre, l'herbe verdissait par endroits dans les prés. Les jeunes froments, déjà drus, frémissaient sur la glèbe brune. Entre les châtaigniers sombres et les ajoncs fleuris, les guérets étaient plaisants à l'œil comme les planches d'un jardin bien entretenu. Dans les vergers, derrière les haies fleuries de violettes, les bourgeons gonflés des poiriers montraient leurs pointes blanches. Des coqs, d'un village à l'autre, se répondaient dans le lointain.

Et il semblait, au début de l'été, que la nature attendrie, d'ordinaire si marâtre, se laissât fléchir par tant de bonne volonté. L'herbe foisonnait aux prairies. La vigueur des blés avait maîtrisé la « méchante herbe », étouffé les chardons, les liserons, les nielles, les pavois. Les arbres portaient des fruits autant que de feuilles et les vignes étaient des bouquets de « formantes ». Tant d'espoirs imprévus donnaient de l'inquiétude : aurait-on le temps et la force de récolter de si beaux fruits ? Les deux dernières années avaient été mauvaises. « Pour une bonne année qui passe, disait-on, il faut qu'on ait la guerre. Les pauvres travailleurs de terre ont toujours de quoi s'ennuyer. »

Mais l'année fut moins bonne qu'on ne l'avait espéré, et ainsi disparut en partie le contraste choquant de la prospérité champêtre avec les malheurs publics. La pluie vint contrarier les fauches qui durèrent un bon mois (20 juin-20 juillet) et il fallut engranger le foin par surprise, entre les ondées. Jamais encore, au dire des faucheurs, les faux n'avaient été si revécues. « C'est qu'elles sont mal emmanchées, raillaient les mauvais plaisants. Tant vaut le manche (c'est-à-dire l'homme) tant vaut la faux. » Un vieux de 70 ans, un petit gars de 12 ans, une fillette de 15, c'est, en effet, pour un tel outil des « manches » un peu frêles. Je les ai vus fléchir, prêts à rompre sous l'effort. Ils ont tenu.

Touchés, entre les averses, par un soleil ardent, les blés jaunirent tout d'un coup dans les derniers jours de juin. « Ils ont bruiné, disaient les gens déçus, et le grain est étranglé dans l'épi. Les gerbes pèseront plus du pied que de la tête ». ll eût fallu lâcher la faux pour prendre la faucille ; mais « on a besoin de tout ». Le blé attendit, souffrit sur pied. Victorieuse, l'herbe surmonta les tiges agenouillées. La paille prit une teinte grise. Malgré la douceur des mains attentives, les épis se brisaient et s'égrenaient, dîme des oiseaux.

Au 20 août, néanmoins, la dernière gerbe — la gerbe-baude — était rentrée. Dans les champs proprement tondus, on ne vit pas, comme au Bas-Pays, en Saintonge, des « quinteaux » de gerbes pourrir sous les intempéries. L'homme de chez nous ne compte que sur ses bras, et ses bras, soutenus par une volonté tenace, ne lui ont pas manqué. Il s'est surpassé. Il s'est étonné lui-même. Et, jetant un regard sur cette année franchie, longue suite de jours, da travaux et de peines, il s'est demandé où il avait puisé la force nécessaire pour faire ce qu'il avait fait.

Il l'a fait. Il continue de le faire. « Si je devais recommencer, disaient-ils dans leur lassitude. je n'en aurais pas le courage. » Ils se trompaient sur eux-mêmes, ils ne se connaissaient pas. Deux années se sont ajoutées à la précédente, et l'œuvre de paix, obstinément menée, s'accomplit derrière l'œuvre de guerre. Et les ouvriers de cette œuvre obscure sont pareils aux héros patients qui, d'un effort lent et continu, ploient les lignes successives de l'ennemi.

« Ce n'est pas l'argent qui fait vivre, dit-on, c'est le revenu. Pourvu qu'on ait du blé, on n'a pas à s'inquiéter du reste. »

Et on avait du blé, assez sans doute pour manger jusqu'à la fin de la guerre. Ainsi le nécessaire était assuré, pour la tranquillité de ceux qui devaient partir. « Vous ne mangerez pas des poulets rôtis tous les jours, je gage, mais du moins vous aurez du pain sur la table. Quant à moi, je serai habillé et nourri. »

Que peuvent les pires cataclysmes contre celui qui se suffit presque à soi-même ? Le boucher va manquer de viande ? On n'en mange qu'une fois l'an, le 15 août, jour de la fête patronale, et on en reste malade, pendant huit jours. — L'épicier n'aura plus de sucre ? Ce fut, jadis, racontent les vieux, un médicament pour gens délicats et riches. Le miel en tiendra lieu. — Le tailleur a fermé boutique ? On mettra pièce sur pièce aux habits de travail et de deux mauvais on fera un bon. — Le boulanger est mobilisé ? Chaque maison n'a-t-elle pas sa maie et son fournil. Le meunier continue de moudre. On pétrira son pain soi-même, comme le faisaient les anciens, on chauffera le four, on garnira le râtelier et les vieux s'exerceront les mâchoires en même temps que les bras. — L'essence, le pétrole, la bougie sont produits de luxe : On planterait une chandelle de résine au coin de la cheminée, s'il existait encore de la résine ; mais il y a toujours de l'huile de noix, au grenier, dans les cruches de grès.

« Ce n'est pas l'argent qui fait vivre, c'est le revenu. » Or, la terre a produit plus de revenu qu'on n'en attendait d'elle et l'argent est venu par surcroit.

Jamais les temps ne furent meilleurs pour ceux qui ont à vendre, comme en témoignent ces prix comparés de trois années.

Froment..... l'hectolitre / 20 à 22 / 26 à 28 / 28
Avoine..... — 9 à 12 / 14 à 16 / 30
Maïs..... — 12 / 19 / 32
Pommes de terre..... — 2 / 4 à 5 / 10
Haricots..... la livre / 0 fr. 15 / 0 fr. 20 à 0 fr. 25 / 0,50
Œufs..... la douzaine / 0 fr. 60 à 0 fr. 70 / 0 fr. 80 à 1 fr. / 1 fr. 75 à 2 fr.
Poulets..... la livre / 0 fr. 75 à 0 fr. 80 / 1 fr. 25 / 1 fr. 50
Porcelets..... la pièce / 20 à 30 / 40 à 60 / 50 à 125
Porcs gras..... les cent livres / 30 à 35 / 60 à 70 / 130
Bœufs gras..... la paire / 1.400 à 1.600 / 2.000 à 2.500 / —
Bœufs de travail..... la paire / 600 à 1.200 / 1.000 à 1600 / 900 à 2.000

En revanche, on doit acheter plus cher, notamment les bœufs de travail qu'on remplace, aussitôt vendus, par de plus petits. Mais contre des gens qui n'entrent guère dans les boutiques, les marchands sont sans recours.

Ils le seraient restés, sans l'aubaine des allocations.

En 1915, 55 familles ont bénéficié de ces allocations : 16 petits propriétaires, 13 métayers, 1 domestique. Ils ne s'en cachent pas; ils en sont fiers; ils se comparent aux fonctionnaires qui passent chez le percepteur à la fin de chaque mois. Ils émargent au budget : ils se sont élevés de plusieurs rangs dans la hiérarchie sociale, et cette élévation, plus que l'argent lui-même, compense à leurs yeux tous les sacrifices consentis.

La jalousie des non-secourus rehausse leur privilège. « Il faut n'avoir honte de rien, disent aigrement les uns, pour oser mendier de la sorte. » Et d'autres : « Ils font bien d'en profiter pendant que ça existe : ça ne durera pas autant que les impositions. »

Cette dignité nouvelle leur crée l'obligation de manger, de s'habiller mieux. C'est par l'ordinaire et par l'habit qu'on s'égale au riche. Les bouchers, les pâtissiers et les marchands de fanfreluche ont tiré bénéfice de ce privilège.

Que faire d'ailleurs de cet argent qui est comme de l'argent trouvé ? Si le percepteur payait en argent et en or, on n'oserait, par le temps qui court, dépenser cette monnaie précieuse. Mais ces morceaux de papier, ces « billassons » fragiles et inalpropres qui demain, peut-être, ne vaudront plus rien, à quoi bon les conserver, et n'est-il pas plus sage de les échanger contre de belle et bonne marchandise ? La viande d'aumaille fume sur les tables de métayer. Le café et les liqueurs parfument les fins de repas. Les gamins sucent des pastilles. Les femmes et les jeunes filles mettent des colliers de perles fausses et des bracelets de clinquant. On imagine la rancœur des gens serviables qui, refusant tout salaire, ont fait avant le leur le travail de ces « mange-tout ».

— Elles voudraient, disent-ils, que la guerre durât cent années, comme l'autre. C'est nous qui faisons leur ouvrage et c'est elles qui sont payées !

Les plus économes sont devenus moins regardants. N'est-ce pas la fin du monde qui approche et pourquoi ménager des biens dont la jouissance est bornée ?

Dans un étui, entre deux assiettes, dans le boîtier de la pendule, on garde, comme suprême recours et aussi par un reste de respect pour ces images prestigieuses où la magie gouvernementale a enclos tant de valeur sous si peu d'apparences, quelques-uns de ces vieux billets de la Banque de France, solides et francs comme l'or, dont on a éprouvé la loyauté.

Quant aux autres, les nouveaux venus, — ceux de 20 francs, de 5 francs; ceux des Chambres de Commerce qui mollissent et se fripent dans les doigts — leur figure insolite fait songer à ces assignats qu'on retrouve au fond des tiroirs lors des partages, et on s'en défait à toute occasion, comme d'un lot de mauvais souvenirs.

On garde aussi les pièces blanches qui, par contraste avec les « billassons » dépréciés, ont gagné en valeur intrinsèque et font prime.

Et surtout, on garde l'or, l'or qui pèse, reluit et sonne, l'or « qui est toujours l'or » et résiste aux caprices des régimes, l'or qui set solide, loyal, inimitable, plus « brave » que le papier et l'argent meme, et qui pèse de tout le poids de sa valeur et de sa noblesse au bout des doigts.

— « Si le Gouvernement le réclame, il en sait le prix. Il est aussi bien dans notre poche que dans la sienne. Qu'a-t-il besoin de notre or, lui qui fabrique les billets de Banque ? S'il nous donne de l'or, nous lui donnerons de l'or, et il lui est trop facile de nous offrir en échange, comme à des sots qui ne comprendraient rien aux affaires, des morceaux de papier dont il est le fabricant ! »

L'évêque, l'instituteur, le curé ont usé leur persuasion contre l'entêtement de ces simples :

— Savoir, dit-on, s'ils ont donné le leur ?...

Les plus pauvres, ceux qui ne possèdent qu'un ou deux louis, estiment que les riches doivent commencer et que ce n'est guère la peine de se démunir pour si peu. Les riches, qui en ont beaucoup, consentiraient à en donner quelques-uns pour se soulager la conscience ; mais ils craignent de passer pour plus pauvres qu'ils ne sont et de nuire à l'établissement de leurs filles.

Un homme adroit, qui lit le journal, a prétendu que les louis détenus par le Gouvernement seraient poinçonnés et que les autres ne vaudraient rien après la guerre.

— Si on en était sûr, tout de même ?... hasarde une riche propriétaire qui touche les allocations. Et elle ajoute aussitôt, pour raffermir sa résolution chancelante :

— On a beau dire. Les billets vaudraient-ils autant que les louis d'or, les louis sont tout de même plus braves.

Le Gouvernement est, dans leur idée, un « monsieur » puissant et matois qui, par violence ou par ruse, augmente sa fortune. Servi par des gendarmes et des « gros » de son bord, il réquisitionne à prix bas les animaux dans les foires et les récoltes aux greniers. « On n'est plus maître de ce qu'on a l » Quant à l'or, qui est bien caché, il ne peut l'avoir que par finesse, mais on est aussi fin que lui.

Malgré ses fabriques de billets et ses « adresses », on estime que, par un juste retour des choses, il finira dans de mauvaises affaires. Il paie trop, reçoit peu et n'y pourra tenir. Ruiné, il cessera, quelque jour de payer les allocations, les pensions, voire les traitements des fonctionnaires qui seront congédiés et condamnés à travailler la terre. Et comme il arrive à tous les gens ruinés, il sera jeté à la rue, remplacé par un empereur ou par un roi.

— Alors, dit-on, tous les employés seront « changés » et les assurés aux retraites ouvrières ne toucheront plus rien.

Ainsi, le patriotisme, qui sommeille depuis des siècles au fond de ces âmes primitives, ne s'est point éveillé au fracas trop lointain du plus formidable cataclysme de l'Histoire. On agit plus par politesse et obéissance envers le Gouvernement, qui est le Maître, que par devoir envers la Patrie, qu'on ne connaît pas. Ce qu'on doit au Gouvernement, on le lui donne, impôts et service militaire, rien de plus. Et on attend de lui, en retour, le respect de ce qu'on a, la protection de la commune, la bonne marche du commerce. On est lié à lui par une sorte de contrat comme le fermier à son propriétaire. Il est le Maître : on lui doit obéissance et respect; mais il n'est pas défendu de ruser avec lui.

La passion de l'égalité est la forme sociale de l'égoïsme. L'homme de chez nous, accoutumé à subir plus que sa part de souffrances, ne s'étonne ni ne s'indigne des inégalités. Il y a des « messieurs » et des paysans, des riches et des pauvres, des adroits et des « innocents », des chanceux et des malchanceux. Il y en a ; il y en aura toujours, de même qu'il y aura toujours de bonnes et de méchantes années, des jours et des nuits, du soleil et de l'ombre, du froid et du chaud, des jeunes et des vieux, des bien portants et des malades. La chance vient du sort ; la faveur va au plus habile. Il n'y a pas d' « embusqués », mais des chanceux dont le destin était de l'être, ou des adroits qui ont su faire pour payer moins qu'ils ne devaient.

Chanceux sont les réformés. Habiles ceux qui, devant les Conseils de révision divers, ont su obtenir par protection ou par ruse leur maintien dans la position de réforme. Le Gouvernement voulait les prendre par surprise, comme il essaiera, plus tard, de prendre l'or. Ils ont été plus malins que le Gouvernement : on les admire, et le récit de leurs finesses fait la joie du pays.

— « Bernard, qui est sec comme un pic et tout démanché, s'essouffle à courir sur la place du Minage, avant de passer devant le Conseil. Les gens le crurent fou. Pas si fou qu'il en avait l'air ! Diablement adroit, au contraire ! Son tour venu, il monte quatre à quatre l'escalier, se dévêt en sautant d'un pied sur l'autre, se présente... Son cœur fait : Pou ! Pou ! Pou ! — Maintenu réformé.

— « Garigou, qui porte un effort plus gros qu'une « coucourde » et a le dos en arc de scie, a fait croire pendant vingt ans qu'on l'avait exempté parce qu'il était bègue. A force de le redire, il a fini par y croire et feint d'être plus bègue encore qu'il ne l'est. Il est maintenu exempté, et lui aussi passe pour diablement adroit.

— « Margouniou a moins bien réussi. Il déclare qu'il est sourd. On feint de le croire. Mais subrepticement le major passe derrière lui et lui demande à voix basse :

— Vous êtes sourd, jeune homme ?

— Eh oui, Monsieur.

— Ah ! bien. Bon pour le service armé ! »

Seuls, quelques combattants ont rapporté du front une haine timide encore, pour l'injustice. Ils s'étonnèrent quelque temps de ce que riches et pauvres fussent soumis aux mêmes lois, accablés des mêmes charges, exposés aux mêmes dangers. Ils comprenaient malaisément que des « messieurs si protégés » n'eussent pas trouvé le moyen de se faire réformer ou remplacer par des pauvres, à prix d'argent, comme en 70. La mort d'un homme riche et heureux leur semblait plus regrettable que celle d'un pauvre diable condamné à « traîner les galères » tout le long de sa vie. Mais, à la longue, le sens de la justice, obscurci par des siècles de servitude et d'acceptation, en eux lentement se développe.

Le 15 mai 1915, deux territoriaux s'entretiennent devant moi de la mort du Dr L..., tué par le typhus en Allemagne :

— C'est bien malheureux, dit l'un. Un homme si riche, qui ne manquait de rien !

Et l'autre, qui est allé dans les tranchées, de répondre sur un ton âpre :

— Ce n'est pas plus malheureux pour lui que pour un autre l...

Aujourd'hui, il dirait peut-être :

— C'est moins malheureux pour lui que pour un autre qui n'a d'autre fortune que ses deux bras.

Mais regrettant, sur le coup, cette parole impie et, courbé de nouveau sous la soumission ancestrale, il avança cette humble réticence, expression de son repentir d'avoir mal parlé :

— C'est vrai, tout de même, que c'est malheureux !...

Quelle secousse faudrait-il donc pour ébranler ces âmes serviles et y susciter les hardiesses endormies !

L'idée qu'on se fait de la guerre est à la fois simple et complexe, claire et obscure, instinctive et raisonnée. Notion atavique et confuse chez les vieux et les illettrés, apprise dans les journaux et admise sans contrôle par les plus jeunes et les moins ignorants, il s'y mêle des souvenirs du passé, des déductions tirées de la dernière guerre, quelques données justes et précises rapportées par les témoins et déformées aussitôt que reçues, enfin toute une fantasmagorie étrange enfantée par l'imagination.

Pour les vieux, les illettrés, les simples d'esprit, la guerre est un malheur que suit tout un cortège de peines ; un fléau, comme le choléra, la grêle, les maladies du bétail ; une catastrophe que la Providence a permise et dont les causes leur demeurent mystérieuses comme celles de tous les grands malheurs.

Parfois aussi, abandonnant ces raisons métaphysiques sous lesquelles se courbe leur pauvre âme simple et mystique, ils descendent parmi les raisons humaines et voient dans la guerre comme un fait du Prince, voulu par les Gouvernements.

Les Gouvernements sont des hommes tout-puissants qui mènent et oppriment les autres hommes. En temps de paix, ils prennent les garçons et les gardent plusieurs années dans les casernes. En temps de guerre, ils prennent tous les hommes forts, les arrachent à leur travail et les envoient à la mort. On ne peut rien contre de tels caprices. Les Gouvernements sont les maîtres des peuples, dont ils concertent le sort, et n'ont point à leur donner de raisons.

Bien peu seraient capables de démêler, dans l'enchevêtrement des effets et des causes, une notion simple, claire et exacte sur les origines de cette guerre. On ne sait rien de la question austro-serbe, de la rivalité anglo-allemande, du problème des nationalités. Tout ce qu'on sait et sur quoi nul ne dispute, c'est qu'il existe un « roi » — du nom de Guillaume, que c'est ce Guillaume qui a voulu la guerre, qu'il nous a attaqués et que nous avons dû nous défendre, et qu'il l'a fait « par pique », c'est-à-dire par haine, méchanceté, esprit de querelle et pour le plaisir de faire tuer des milliers de pauvres gens. D'aucuns qui se croient malins, soupçonnent des raisons mystérieuses, des plans machiavéliques concertés entre les deux partis. « Ils sont tous d'accord, me disait un vieux maréchal-ferrant, pour faire battre les gens entre eux. Je suis sûr que Guillaume et Joffre déjeunent ensemble plus souvent qu'on ne croit. »

Et c'est avec notre argent que Guillaume entretient la guerre, ce qui en explique l'exceptionnelle durée. On montre au doigt, comme des traîtres, quelques richards des environs qui lui ont prêté à 12 0/0 : un notaire, un instituteur en retraite, trois ou quatre gros propriétaires, qui souhaitent, dit-on, le succès de nos ennemis, parce que, « si la Prusse perdait, leur argent serait perdu ». On pense d'ailleurs que « si la Prusse gagne, elle ne sera pas assez bête pour leur rendre cet argent. » On se réjouit de leur déconvenue et on prend revanche sur leur fortune en les taxant d'imbécillité : « Les plus adroits ont été les plus sots. »

II n'en est guère qui possèdent une notion géographique à peu près exacte du théâtre de la guerre. On retient quelques noms de lieux ramassés dans les journaux : Lille, Arras, Reims, Verdun ; mais ces noms n'évoquent aucune idée précise. Certains, qui ne sont jamais sortis des limites de leur étroit horizon, estiment à quelques dizaines de lieues la distance qui nous sépare du front de combat, et ils ne seraient nullement étonnés d'assister à une arrivée brusque de l'ennemi dans la contrée.

En octobre 1914, une automobile et une voiture de déménagement, égarées dans un village de la commune furent prises pour des engins avant-coureurs de l'ennemi. Des coups de fusil tirés par des troupes en manœuvres, du côté de Saint Mathieu, firent croire à plusieurs que la ligne de bataille avait reculé jusqu'aux confins du Limousin. Il en fut de même en 70 : mais alors, ces craintes illusoires, à la faveur d'une épaisse ignorance, s'enflèrent et se répandirent en terreur panique. Ce fut la « Grande Peur » qui passa sur le pays comme un vent d'épouvante, et les gens de ce même village songèrent à creuser des souterrains pour s'y réfugier. Le temps de ces paniques est passé : l'instruction a créé dans la masse des éléments de solide bon sens auxquels s'accrochent les imaginations égarées.

Un tel terrain est particulièrement favorable à l'éclosion des fausses nouvelles. Un caractère craintif, commun à toutes les populations qui n'ont jamais vu l'envahisseur ; l'ignorance des réalités ; une imagination vive et quasi-hallucinée ; enfin cette naïveté des peuples-enfants qui leur fait attribuer plus de crédit à l'invraisemblable qu'à l'ordinaire vérité, autant de causes qui eussent favorisé les mensonges inquiétants, s'il s'était trouvé des gens pour en répandre. Mais il ne s'en est point trouvé.

Il a bien circulé, comme partout, de vagues histoires de trahison ; notamment celle du général P..., née bien loin de là, dans les Flandres et colportée sans doute par des réfugiés ; mais l'effet en a été presque nul sur l'esprit public. Quant aux cent mille chiens cuirassés de fer blanc qu'on devait, en désespoir de cause, jeter sur les tranchées d'où l'ennemi se refusait à sortir, la plupart des gens en ont ri comme d'une faribole destinée à amuser les badauds.

La guerre de 70, la seule dont on garde encore quelque souvenir, est le prototype de la guerre, et dans toute autre guerre, semble-t-il, on doit retrouver les mêmes circonstances et les mêmes elfets. Aussi, les plus sanglantes défaites, les plus noires trahisons, la capitulation de Paris et l'invasion totale du pays n'auraient surpris personne : on y était préparé. Que de malheurs auxquels on s'attendait et qui ne se sont pas produits ! On s'étonne de la douceur de l'hiver, de la clémence des jours, des faveurs de la nature, de l'activité des marchés, de l'absence d'épidémies, de la tranquillité des villes et des campagnes. On en rend grâces aux dirigeants, auxquels on sait gré, notamment, de n'avoir pas rétabli la Garde Nationale, et on dit : « Tout de même, les gens d'aujourd'hui ne sont pas si sots qu'en 70. »

Dans nos villages, la pensée de la mort, comme celle de tous les malheurs possibles est constamment présente et familière. Les soldats écrivent peu ; certains n'écrivent jamais. Du jour où on les vit partir, on les tint pour perdus. On les pleure à l'avance et, lentement, le mal de l'absence conduit en pente douce jusqu'à l'acceptation sublime de la mort.

Le Maire annonce la nouvelle sans détours. Parfois, c'est un voisin en perniission qui conte à la famille comment il a vu tomber le fils ou le mari qui combattait à ses côtés. Point de cris, de grands gestes, de vaines déclamations. Deux mains qui se joignent en un geste de pitié et de prière, de grosses larmes qui roulent, des sanglots presque silencieux. La mère, l'épouse, la sœur se couvrent la tête d'un grand mouchoir noir. On dételle les bœufs, car le travail est impie dans la maison d'un mort. On va commander au prêtre un service funèbre et, comme pour leur annoncer la funeste nouvelle, on s'agenouille sur la tombe des parents disparus. Puis, comme les saisons vont leur train et que le travail « pousse », on reprend par les champs la tâche interrompue.

A peine un mot de pitié pour ceux que la guerre endeuille. Si le mort était riche, on dit : « C'est un malheur ; il ne manquait de rien pour être heureux. » S'il était pauvre : « Il a passé par la porte de la décharge », c'est-à-dire : tous ses maux sont finis. Chaque décès nouveau apporte comme une compensation aux premiers éprouvés, car le malheur se double à nos yeux d'une injustice quand nous sommes seuls à le supporter. Les mères qui perdirent des fils au berceau s'en consolent à se dire : « Ils seraient maintenant comme Tel et Tel s'ils avaient vécu. » Dans une famille, enrichie par le travail et dont l'aisance suscite des jalousies, le fils est tué autour de Verdun. Les envieux voient dans cet « accident » comme une revanche de la destinée et s'en réjouissent dans leur for intérieur. Mais on apprend que la fille mineure du défunt aura droit à une pension de 500 francs. Alors, les jalousies éteintes se rallument, plus vives et, cyniquement, une voisine traduit le sentiment de tous, un dimanche à la porte de l'église : « Tout de même, il y a des gens qui ont trop de bonheur !... »

Une telle parole, dite et acquiescée à la sortie de l'office, sons les regards d'un Dieu de pitié, en dit assez sur la prétendue renaissance du sentiment religieux et les bienfaits que d'aucuns en attendent, comme une conséquence heureuse de la guerre.

Plus superstitieux que croyant, l'homme de chez nous distingue à peine Ja divinité du prêtre, qui la représente. Or le prêtre est, avant tout, un homme, et un « homme d'état », un employé jalousé qui gagne sans peine un revenu « qui ne gèle ni ne grêle ». On l'environne d'un respect tout extérieur, parce qu'on le croit riche et qu' « il ne fait rien », c'est-à-dire ne travaille pas la terre. On le redoute comme une sorte de sorcier, qui détient des formules magiques, peut, à son gré, faire fructifier ou périr les récoltes, amener la pluie ou la sécheresse, appeler ou conjurer la grêle, bénir les animaux ou leur jeter un sort.

L'assistance aux offices n'est ni plus nombreuse, ni plus fervente. Il se brûle un peu plus de cierges au pied des autels et le prêtre balbutie un peu plus d'évangiles sur la tête des femmes qu'agenouille la crainte, parce qu'il est d'usage de le faire à l'intention des absents que le danger menace ; mais le sentiment religieux ne s'est ni élevé, ni purifié. L'encens fume, par tradition, autour des catafalques ; mais si l'on n'ose blasphémer encore un Dieu tabou qui est armé de la foudre contre les offenses, quels peuvent être les secrets sentiments de ces hommes envers une puissance qui pouvait empêcher la guerre, l'a permise et la perpétue ?

Quel changement un esprit non prévenu verrait-il en ces basses régions, sauvées de l'orage lointain qui massacre les cîmes ?

Un peu plus de capes noires aux épaules des femmes, le dimanche ; mais pas une tombe de plus au cimetière : les morts, tombés ailleurs, ne viennent pas ici troubler le calme des vivants.

L'homme, à peine effleuré par le souffle expirant de la bourrasque, y demeure soi-même, avec ses petitesses et ses humbles grandeurs. Et quels souvenirs, autres que ceux des deuils, marqueront ces dures mémoires d'une empreinte profonde ? Les survivants de la bataille ressasseront, demain, des épisodes infimes, fragments d'une épopée gigantesque dont leur regard n'aura pu embrasser l'étendue et qu'ils réduiront à la mesure de leur petitesse. Les vieillards, eux, diront : « L'année de la guerre ? L'hiver fut bénin, l'été pluvieux et les blés étaient mangés d'herbes ». Et les écoliers émerveillés de la fresque éblouissante peinte aux pages de leur livre, penseront : « Ce qu'ils disent contredit ce qu'on nous apprend. Eh quoi, ce ne fut que cela, la grande guerre ? » Et ils douteront, soit de la clairvoyance des témoins, soit de la véracité de l'Histoire.

... Dans une humble maison où j'entrai, la pendule marquait encore l'heure ancienne. J'en fis la remarque à la vieille femme qui m'avait reçu. Elle haussa les épaules et leva les yeux au ciel, comme pour prendre l'Eternel à témoin de la présomption humaine. Elle semblait vouloir dire : « Que peuvent les décrets et les entreprises des hommes contre le Temps et la Destinée ! » Mais elle exprima sa pensée en paroles plus simples : « Et le soleil, lui, a-t-il changé ? »

— Non, le soleil n'a pas changé.

Au-dessus du verger de France, il suit sa route éternelle qui, «haque jour, dévie d'un pas vers le zénith, et tresse de ses aiguilles de flamme le manteau des saisons.

Nous avons, au déclin de l'hiver, traversé ce verger. En Flandre, en Artois, en Picardie, en Ile-de-France, en Beauce, en Touraine, en Poitou, en Saintonge, en Angoumois, en Périgord, en Limousin, partout, dans les provinces qu'émeut le bruit du canon, comme dans les cantons silencieux et paisibles, nous avons revu les aspects familiers d'une terre somnolente encore, mais près de tressaillir aux caresses du printemps et où les soins attentifs de l'homme inlassable aident ou corrigent la nature. Bois fraîchement coupés ; arbres émondés ; haies tondues autour des enclos ; vignes taillées dont les cossons, bientôt, vont pleurer des larmes de sève; prés balayés et qui déjà verdissent le long des ruisseaux et autour des fontaines ; emblavures où pointent, à fleur de terre, les aiguilles frémissantes des froments ; guérets où la charrue a taillé dans le vif des lanières de chair brune et fumante, partout le vieux sol de France a reçu ses nécessaires apprêts. Une inlassable industrie qui ne cesse de dessiner, de peindre, de tailler, de coudre, de féconder et d'embellir, trace des rayures, découpe des clairières, établit ou maintient des ordonnances, pose des pièces neuves sur le vêtement usagé de l'hiver. Sans doute, des landes inaccoutumées et des éteules bourrues, qui furent naguère des champs féconds et propres, donnent à certains coins l'aspect chenu et négligé de bêtes malades : mais n'est-ce pas plutôt l'effet naturel de la saison que l'indice d'une activité défaillante ?

Où sont, pour celui qui passe, les marques évidentes du fléau qui ravage le monde ? S'il s'arrêtait, ces trop rares travailleurs qui s'acharnent à sauver la beauté du sol en même temps que sa richesse, lui diraient peut-être, de leur voix dolente, la peine qui les accable et sur leur misérable échine pèse un peu plus chaque jour. Mais n'y sont-ils pas accoutumés et les vieux ne se souviennent-ils pas d'avoir subi, aux temps anciens, de plus grandes misères ? Ils lui diraient que le son vaut dix francs le cent et qu'on en trouve malaisément, ce qui est dommageable aux bêtes et empêche de « mettre les bœufs à l'engrais ». Ils lui diraient que le sel coûte quatre sous la livre, prix exorbitant, et qu'il faut aller dans cent boutiques pour en amasser un quintal de cent livres, puisque les boutiquiers n'en donnent plus qu'une livre à la fois ; ils lui conteraient l'histoire de ce voisin qui dut promettre à la marchande une cordée de boudins pour obtenir son plein cabas de la denrée précieuse etquine manqua pas d'oublier sa promesse une fois son lard salé ; ou la mésaventure de cet autre qui, ne s'étant pas prémuni, avant de tuer son porc gras, dut, pour ne pas le perdre, le faire manger aux voisins qui se moquèrent de lui. Petites misères. Petites malices. L'humble vie de tous les jours.

En revanche, des distractions leur sont venues qui, de tout temps, furent défendues aux pauvres. La chasse aux « méchantes bêtes » est ouverte. Un permis du maire permet au pauvre comme au riche de tirer les corbeaux : c'est le droit de chacun et tous en usent à l'envi. On ne voit par champs et par chemins que gens armés portant fusils simples ou doubles, à pierre, à piston, à percussion, longs comme ceux des Arabes, ou courts comme ceux des braconniers ; fourbis au papier de verre ou odieusement rouilles. En eux se sont éveillés les instincts de leurs lointains aïeux, coureurs de bêtes et des désirs, longtemps asservis, se déchaînent. On fait queue chez l'armurier du bourg pour avoir un peu de poudre, aussi rare que le sucre, le sel et le son. A défaut de poudre de chasse, on use de poudre à mine qui fait un bruit et une fumée d'enfer. On traque renards, loups, blaireaux, fouines, putois, écureuils, corbeaux, pies, étourneaux ; mais on ne tue ce mauvais gibier qu'en fin de battue et par acquit de conscience : aux lapins qui dansent dans les clairières, au clair de lune ; aux lièvres rongeurs de carottes et qu'on guette, la nuit, d'une hutte improvisée ; aux perdrix qui s'accouplent et rappellent à la naissance ou à la tombée du jour ; aux bécasses qui vont « piquer » dans les « mouillères » et qui, le cul en l'air, le bec dans la terre, se laissent approcher à bonne portée, on réserve le meilleur de sa poudre, et il n'est pas jusqu'à des bestioles à chair fine, grives, merles, alouettes, pinsons, rouges-gorges, qu'on ne préfère au corbeau coriace, à l'écureuil « qui a goût de sauvage » et à l'étourneau qui sent la fourmi. Les cheminées lâchent un parfum de venaison et un fumet de rôtisserie embaume les plus pauvres chaumières.

— Les gens d'aujourd'hui, répètent les vieux, sont plus adroits que de notre temps. En 70, à pareille saison, nous montions la garde avec des fusils de bois sur la place de l'église.

Une inquiétude cependant, vague encore, mais qui, de jour en jour, se renforce et se précise, commence à peser sur ces hommes que la constance des choses avait rassurés. Depuis les temps lointains de la gabelle, le sel n'avait jamais manqué, et de toutes les misères, le manque de sel serait la pire. Mêler de la farine de maïs à la farine de froment ne serait rien : on a mangé de tel pain, il y a trente ans, du pain plat comme la main, hérissé, fendu, jaune comme la figure d'un malade ; on en mangera encore, s'il le faut. Mais le mot de disette a été murmuré — le mot de famine — et on imagine les agents de réquisition venant prendre dans les greniers les derniers sacs de grain pour les donner à la troupe. Des craintes ataviques remontent du fond des siècles et alfleurent les esprits. « La guerre, m'a dit un paysan averti, la guerre n'est pas près de finir, pour la raison que nous n'en avons pas encore vraiment souffert. »

Parole de sagesse et de vérité. Déjà l'avenir, même aux moins clairvoyants, offre un rude visage. A qui le dissimuler, désormais, Censeurs qui, deux doigts posés sur nos yeux, nous avez bercés et endormis d'agréables mensonges ! Voici venir des temps sévères. La tempête, lentement, descend des cîmes vers les profondeurs.

(Noël Sabord, 1917)