Léonard Robin, député de Paris à l'Assemblée législative (1791-1792)
Première édition : 1917 - Auteur : Maurice Roy

Le dernier seigneur de Paron, Guillaume Alexandre, comte de Polignac (1), capitaine de dragons, chevalier de Saint-Louis, dut émigrer en 1791, il se fixa en Suisse dans le canton de Soleure (2). Son domaine fut par suite de son départ et de ses dettes placé sous séquestre en vertu d'un arrêté du Directoire du département du 30 juin 1792 (3). Mme de Polignac Marie-Jeanne-Louise de Saluces, qui n'avait pas suivi son mari en exil, s'était retirée à Sens et obtint pour la durée du séquestre la garde de son ancien château sous la caution du sieur de Jussy père. Mais bientôt une loi du 2 septembre ordonnait la confiscation et la mise en vente des biens des émigrés. Quelques jours après la Convention tenait sa première séance et proclamait la République. Dès lors les passions populaires ne connurent plus de bornes, elles se déchaînèrent à Paron où le château fut, le 21 septembre et jours suivants, l'objet d'un pillage scandaleux et le théâtre de scènes honteuses de dilapidations et d'ivresse qne la garde nationale de Sens se montra à peu près impuissante à réprimer. Les administrateurs du District ne parvinrent à calmer l'effervescence populaire qu'en lui retirant son principal aliment, c'est-à-dire les quelques feuillettes de vin qui se trouvaient dans les caves du château (4). Malgré ces incidents déplorables, Mme de Polignac continua à habiter tantôt Sens, tantôt sa propriété de Paron, avec deux de ses domestiques. Mais bientôt elle assistait impuissante au démembrement de son domaine divisé en de nombreux lots. Le moulin avec ses dépendances fut vendu le 16 novembre 1793 à Claude-joseph-Antoine Luyt, homme de loi à Sens, pour le compte d'un individu absolument étranger au pays et nommé Léonard Robin, aussi homme de loi, demeurant à Paris, rue Beaubourg, puis les fermes de Beauregard et du Clos-Poirat le 14 avril 1794, la ferme dite de l'Hôtel-Dieu le 27 juillet suivant, ainsi que diverses pièces de vignes ou de terres détachées, tombèrent entre les mains du même Robin. Pendant ce temps, Marie-Jeanne-Louise de Saluces était arrêtée et mise en réclusion. A peine sortie de prison, la malheureuse femme, bien que frappée de paralysie, chercha à conserver quelques parcelles de terre auprès de son ancien château, elle fit mettre enchères sur le potager, le verger et la garenne ; malgré la concurrence tenace de Robin, elle en resta adjudicataire le 28 janvier 1795 pour le prix de 42000 livres qui paraîtrait très exagéré si l'on ne tenait compte de la dépréciation des assignats à cette époque. Aussitôt le district prétendit que la vente était nulle comme faite à une personne frappée de séquestre sur tous ses biens à titre de femme et de mère d'émigrés. Toutefois, à la suite d'une délibération du département, la commission des revenus nationaux déclara valable, le 10 germinal an III (31 mars 1795), l'adjudication prononcée le 28 janvier précédent. Mais Mme de Polignac ayant différé le versement du prix dans l'espoir que l'Etat lui tiendrait compte de ses reprises matrimoniales sur les biens de son mari, le citoyen Robin sollicita contre elle l'exécution rigoureuse de la loi du 24 floréal an II en vertu de laquelle la déchéance devait être prononcée contre les adjudicataires en retard de payer les termes échus. En effet, un arrêté du département du 1er thermidor an IV (19 juillet 1796) décida l'application de la pénalité, prévue (1).

Quelques mois plus tard, le 15 pluviôse an V (3 février 1797), le château, resté jusque-là invendu, avec deux arpents de jardin et neuf arpents de bois, plus le potager, le verger et la garenne dont la vente avait été annulée, furent adjugés par le département au citoyen Robin pour 20.100 livres sans enchère au prix de l'estimation. Celui-ci réalisait ainsi une bonne affaire, car les divers biens primitivement vendus à Mme de Polignac l'avaient été pour une somme s'élevant à 51.400 livres. Ayant réussi à évincer l'ancienne propriétaire, il obtenait les mêmes lots moyennant 20.100 livres et, par dessus le marché, le château avec ses dépendances, mais il convient de remarquer que, dans l'intervalle des deux adjudications, la valeur de l'assignat s'était sensiblement relevée.

Quel était donc ce citoyen Robin, si âpre au gain ? Comme presque toujours à cette époque un de ces hommes d'affaires sans grands scrupules ou de ces législateurs avisés qui furent les premiers à profiter des lois votées par eux. Car les biens saisis par la Révolution échappèrent la plupart du temps aux convoitises du peuple pour devenir la proie de ceux auxquels il avait donné aveuglément sa confiance. Cependant il est juste de dire, à la décharge de Robin, que l'attrait du lucre ne le dirigea pas uniquement dans cette affaire, il était comme légataire universel d'un nommé Boullon-Moranges, créancier du comte de Polignac pour une somme importante fixée par arrêté du département du 25 frimaire an IV (16 décembre 1795) à 538.156 livres 4 s. 10 d. et essayait de se couvrir d'une partie de sa créance sur la valeur des biens du séquestre.

Né à Angoulême, en 1746, Léonard Robin était fils d'Abraham-François Robin, imprimeur, jugeconsul et échevin de cette ville. Il fit avec succès ses études au collège des Jésuites de Périgueux, son droit à Poitiers, et, étant venu à Paris, à l'âge de 18 ans, y apprit les affaires et la procédure. Six ans après, en 1770, il était reçu avocat en Parlement. S'il ne brilla pas dans cette première profession par une éloquence séduisante, du moins il s'y distingua par son talent d'exposition, sa méthode, son raisonnement et la clarté de ses déductions. Il défendit son propre père, intervint dans l'affaire du banquier Féline et rédigea sur des questions domaniales fort obscures des mémoires relatifs aux communes Margenter, dont les conclusions eurent une heure de célébrité et fixèrent la jurisprudence sur plusieurs points de droit.

Dès le début de la Révolution, ses concitoyens le nommèrent capitaine de la garde nationale, président de section, et, en 1789, membre de la commune de Paris (6). Des fonctions de juge de paix lui furent en même temps confiées. Partout il obtint la majorité et souvent l'unanimité des suffrages.

Sur les bancs de l'hôtel de ville, il rencontra le citoyen Mulot (7) qui devint pour lui un ami fidèle et devait prononcer plus tard son éloge à l'Académie de Législation. On sait que le corps municipal de Paris, créé après le 10 août 1789 sous le nom de Commune, comprenait 288 membres nommés par chacune des 48 sections de la capitale. Des esprits libéraux et honnêtes s'y retrouvèrent en grand nombre sous la direction du célèbre Bailly. Robin participa activement aux travaux des commissions et surtout de celle chargée d'élaborer le code municipal et à laquelle l'assemblée des représentants provisoires avait associé les Minier, les Garan, les Lacépède, les Bigot de Préameneu, les Condorcet.

Après l'organisation définitive de la municipalité de Paris, il fut nommé juge au tribunal du VIe arrondissement de cette ville et prêta serment entre les mains de Bailly et de Mulot.

Des troubles et de graves insurrections ayant éclaté dans diverses provinces, l'Assemblée nationale constituante décréta l'envoi de commissaires pacificateurs. Léonard Robin fut choisi pour remplir cette mission difficile dans le département du Lot où le soulèvement révolutionnaire des populations faisait rage et entraînait la destruction des propriétés privées. En quelques semaines, il fut assez heureux pour ramener le calme dans cette région agitée. A peine de retour à Paris on le désigna à nouveau en vue d'exercer la même influence salutaire sur les rassemblements importants du camp de Jalès provoqués par la réaction royaliste qui entraîna les populations des Cévennes et gagna les départements de l'Ardèche, de l'Aveyron, du Gard et même d'une partie de l'Hérault. Avec l'aide de Bigot de Préameneu et de son ami Mulot, il parvint encore à apaiser momentanément les esprits surexci tés.

Ce rôle bienfaisant avait valu à Robin une certaine notoriété dont les événements allaient lui permettre de tirer profit.

L'assemblée constituante venait de se séparer après avoir décidé (loi du 16 mai 1791) qu'aucun de ses membres ne pourrait solliciter une seconde fois les suffrages de la Nation, exemple d'un beau désintéressement électoral qui n'est plus, hélas ! de notre temps et que l'on ne reverra probablement jamais. Pour remplacer les députés sortants il fallait donc des hommes nouveaux ayant donné quelques preuves de dévouement à l'intérêt général. Aussi quand les électeurs parisiens furent convoqués en août 1791 pour nommer leurs représentants à l'assemblée législative s'empressèrent-ils de désigner Robin dans un rang honorable, il fut élu le 20e sur 24, avant même le célèbre Condorcet. Parmi ses autres collègues, on remarquait Lacépède, Pastoret, Bigot de Préameneu, Hérault de Séchelles, Quatremère de Quincy, etc.

Dans cette assemblée composée d'hommes de valeur, il sut remplir avec distinction son rôle de législateur (8), travaillant consciencieusement dans les comités des domaines et de surveillance et intervenant assez souvent dans la discussion aux séances publiques. Il parla notamment sur l'organisation des comités, sur celle de la police et sur la déportation des prêtres insermentés. Il réunit des matériaux en vue de la préparation du Code civil et fut nommé rapporteur de la loi du 20 septembre 1792 sur l'état-civil et le divorce.

En ce qui concerne cette dernière innovation, les panégyristes de Robin se sont efforcés de montrer qu'il n'avait pas été l'auteur de la proposition, mais que, se trouvant dans l'obligation de l'étudier, il avait au contraire apporté tous ses soins à adoucir les effets d'une loi dangereuse, ne voulant offrir qu'« une ressource au malheur et non un aliment aux passions. »

Malgré ses louables efforts, l'expérience, on le sait, ne fut pas heureuse pour l'ordre social.

Quand l'assemblée législative eut terminé ses pouvoirs, Léonard Robin retrouva sa modeste situation de juge de paix, mais les progrès effrayants de la Révolution devaient pendant plusieurs années ne lui laisser aucun repos. Il fut une des victimes du 31 mai 1793 et subit en prison le châtiment réservé à cette triste époque aux hommes de cœur dont les opinions modérées étaient le gage de la solidité des convictions, une lueur de justice lui rendit la liberté pour quelques jours seulement, puis il retomba dans les cachots (9) jusqu'au 9 thermidor (27 juillet 1794) où la chute méritée de Robespierre lui permit enfin de respirer. Veuf depuis quelque temps et ayant repris ses fonctions de juge de paix, il se remaria à cette époque, suivant contrat du 20 décembre 1796 passé à Fontainebleau (10), avec Marie-Elisabeth-Emilie Aubourg.

Après le 18 brumaire (9 novembre 1799) le Consulat, en procédant à l'organisation des tribunaux, le nomma Commissaire du Gouvernement près le tribunal de première instance de Paris, puis le Sénat lui conféra la situation plus élevée de membre du Tribunat, cette nouvelle assemblée qui, aux termes de la Constitution de l'an VIII, avait reçu la mission de discuter les lois préparées par le Conseil d'Etat et de les soutenir devant le Corps législatif. On escomptait que dans cette haute situation, Robin, fort de son expérience, pourrait donner la mesure de ses connaissances juridiques, mais sa santé déjà altérée ne le lui permit pas. L'acquisition de la terre de Paron, obtenue dans les circonstances pénibles que l'on sait, ne devait guère lui profiter. Cinq ans après, âgé seulement de 57 ans, il succombait dans son château « des suites d'un ulcère dont ses poumons étaient attaqués, » ainsi que l'annonça le numéro des Affiches de Sens, du 20 messidor an X (9 juillet 1802). Il mourut le 6 juillet 1802 ne laissant comme héritiers que sa veuve et un fils, né d'un premier mariage (11).

Voici son acte de décès tel qu'il figure sur les registres de l'état-civil de la commune de Paron :

« 18 messidor an X. — Acte de décès de Léonard Robin, commissaire du gouvernement près le tribunal civil de la Seine et membre du Tribunat, décédé le 17e à onze heures du matin, âgé de 57 ans, né à Angoulême, département de la Charente, demeurant à Paris rue des Petits-Augustins, no 33, fils d'Abraham-François Robin, ancien échevin, et de dame Puinègre, demeurant à Angoulême, sur la déclaration à moi faite par le citoyen Léonard-François Robin, expayeur général de la Guerre, demeurant à Paris, qui a dit être frère du défunt, et par le citoyen François Bonaventure Tronc, demeurant à Sens, profession d'ancien caissier de la Guerre, qui a dit être ami du défunt, et ont signé avec moy.

Constaté par moi, maire de la commune de Paron, faisant les fonctions d'officier de l'état civil.

(Signé)

Robin jeune. F. B. Tronc.

Ch. Chemin, maire.

Son éloge fut prononcé au Tribunat le 24 août 1802 par Huguet (1) et son ami, l'ancien abbé Mulot, consacra à sa mémoire une notice biographique lue à l'Académie de Législation le 22 mars 1803 (2).

Homme de valeur, imbu, il est vrai, des illusions de son temps, mais doué d'un caractère ferme, de sentiments modérés témoignant d'un certain courage, orné d'un esprit juridique remarquable qui lui valut des situations élevées.

Notes :

(1) Il appartenait à une branche de cette famille originaire de Saintonge et était fils de Claude de Polignac et de Marie de Crèvecœur. Armes : Fascé de gueules et d'argent de 6 pièces. La Chesnaye Desbois.

(2) Il mourut en Suisse le 27 octobre 1827 laissant comme héritiers un fils Charles-Louis-Alexandre, comte de Polignac, né à Nantes le 2 juillet 1762 et deux petit-fils issus du mariage de sa fille Alexandrine-MarieLouise avec Jean, comte d'Aspect. Voir leur renonciation en 1828 par suite d'excédent de passif à la somme leur revenant sur l'indemnité du milliard des émigrés. Ch. Porée. Biens nationaux, district de Sens, II, 422.

(3) En conformité des lois des 12 février et 8 avril 1792 un arrêté du Directoire du département du 30 juin déclara en séquestre les biens de Guillaume-Alexandre de Polignac, demeurant cy-devant à Paron et depuis à Sens où est le domicile actuel de son épouse. Procès- Verbaux de l'Administration départementale de 1790 à 1800, IV, p. 331 et 332.

(4) Voy. la relation de ce pillage dans les procès verbaux du conseil général du district de Sens, Archives de l'Yonne G 536, publiée par M. Porée dans les Documents relatifs ci la vente des biens nationaux. District de Sens, I, p. 482 et suiv.

(5) Documents relatifs à la vente des biens nationaux, Sens, I, passim. Pierre Cherchedieu, propriétaire à Sens, était chargé d'enchérir pour lecompte de Mme de Polignac.

(6) Voyez : Règlement général pour l'organisation provisoire, civile et de police du district des Carmélites du Marais, ci-devant du Sépulcre, dressé par M. Robin, avocat en Parlement, président du District, représentant de la Commune et notable adjoint. 10 novembre 1789. Paris, veuve Delaguette, 1789, in-8° 1 f. et 58 p.

Motion de M. Robin, représentant de la Commune et président du district des Carmélites, sur l'étendue du département de Paris, lue le 16 décembre 1789 dans l'Assemblée générale du District. Imp. veuve Delaguette, s. d., in-8°, 12 p.

Rapport au Conseil général de la Commune sur l'examen du Mémoire de M. de Vau villiers sur l'administration et la juridiction pour les transports par eau des approvisionnements de Paris, 11 novembre 1790. Imp. Lottin, s. d., 16 p.

Discours à l'Assemblée électorale (27 nov. 1790 — 15 février 1791). Rapport et Projet de règlement général sur les concours pour tous monuments et ouvrages publics de la ville de Paris, 22 décembre 1790. Imprimés par ordre du Conseil général. Lottin, 1791, in-8°, 15 p.

Maurice Tourneux. Bibl. de l'Hist. de Paris pendant la Révolution française, II, 7049, 7051, 5412, III, 12.082, 14.806.

(7) François-Valentin Mulot, né à Paris le 29 octobre 1749, fils de Valentin Mulot, huissier ordinaire du roi en la Chambre des Comptes, docteur en théologie, Grand prieur de l'abbaye Saint-Victor élu pour 3 ans le 29 août 1782, adhéra à la constitution civile du clergé, fut nommé en 1791 le 15° député de Paris à l'Assemblée législative, mort le 9 juin 1804. Voy. le Journal intime de l'abbé Mulot (1777-1782) dans Mémoires de la Soc. de l'Hist. de Paris. Tome XXIX, 1902, p. 19 et suiv.

(8) Voy. notamment Opinion et Projet de décret pour les enfants naturels par M. Léonard Robin, député de Paris. Imp, nat., s. d. (1792), in-8, 18 p. Maurice Tourneux. Op. cit. III, 20.187.

(9) Il fut détenu à la maison d'arrêt dite Port-Libre ainsi que le constate une adjudication à lui faite d'une petite pièce de vigne à Paron, le 25 février 1794. Vente des biens nat. District de Sens, I, p. 409.

(10) Acte passé devant Lisle, notaire à Fontainebleau.

(11) Après sa mort, la terre de Paron revint en usufruit à sa veuve, Marie-Elisabeth-Emilie Aubourg, qui continua à y résider, et en nue propriété à son fils unique, né d'un premier mariage, Louis-Léonard Robin. Ce dernier décéda le 18 janvier 1825 avant sa belle-mère et eut pour héritiers ses trois oncles et sa tante :

1° Abraham-François Robin, ancien payeur retraité, demeurant à Angoulême ;

2° Félix-Michel Robin, avocat, employé au ministère de la Maison du roi, demeurant à Paris ;

3° Léonard-François Robin, officier retraité de la Marine, demeurant à Paris ;

4° Marie-Anne-Adélaïde Robin, fille majeure.

(Inventaire après décès du 16 mars 1825 passé devant Louis-Auguste Chaulay, notaire à Sens)

Ceux-ci vendirent le 30 juillet de la même année la nue propriété de Paron à Antoine-Louis Berthelin Desbirons, avoué à Sens, qui y réunit le 30 mars 1830 l'usufruit que lui céda la veuve Robin. L'avoué Desbirons revendit le 30 mars 1833 le domaine à M. Harly-Perraud.

(12) Voy. Pièce justificative, I.

(13) On trouvera cette notice ci-après, pièce justificative, II.

Pièces justificatives :

I.

Discours prononcé par Huguet sur la mort du citoyen Robin, membre du Tribunat.

Séance extraordinaire du 26 thermidor an 10.

Tribuns,

Nous avons appris, dans la dernière séance, la mort de notre collègue Robin. Je viens rendre hommage à sa mémoire.

Je n'aurai besoin, pour faire un éloge digne de lui, que de rappeler les principales actions de sa vie privée et de sa carrière politique.

Léonard Robin, né à Angoulême, en 1745, est issu d'une famille distinguée dans le commerce : son père, ancien juge consul, était à l'époque de la révolution, et depuis vingtdeux ans, premier échevin d'Angoulême ; et aujourd'hui, quoiqu'âgé de quatre-vingt six ans, il y remplit encore une fonction publique importante.

Son fils, Léonard Robin, notre collègue, vint à Paris à l'âge de dix-huit ans ; il suivit le barreau, et fut reçu avocat au Parlement en 1770.

Il se distingua dans cette profession par son désintéressement, ses lumières et son érudition. Il fit des consultations et des ouvrages qui eurent de la célébrité.

Ses mémoires imprimés dans l'affaire connue sous le nom des Communes de Margenterre, produisirent un tel effet, qu'ils fixèrent la jurisprudence sur des points principaux, relatifs aux matières domaniales. Ils furent tellement estimés que le gouvernement d'alors, de son propre mouvement les fit déposer à la bibliothèque nationale.

A l'époque de la révolution, et dès ses premiers instans, lorsque les citoyens s'armèrent, Léonard Robin, qui jouissait depuis longtemps d'une confiance méritée, fut nommé par ses concitoyens capitaine de la garde nationale.

Sa sagesse, sa modération et ses vertus furent dans ce grade plus utiles à la défense des propriétés et au maintien de l'ordre, que l'épée remise en ses mains.

Mais bientôt il fut appelé à des fonctions plus analogues à ses lumières et à ses habitudes ; il fut nommé président de sa Section et un des représentans à la Commune de Paris en 1790, ensuite juge de paix, et, après, juge d'un des tribunaux de cette capitale.

A la fin de 1790, il fut envoyé en qualité de commissaire pacificateur, en exécution d'un décret de l'Assemblée constituante, dans le département du Lot, où les insurrections, les attroupements séditieux, les incendies des châteaux répandaient les plus violens désordres et la désolation. En six semaines de temps, il parvint à rétablir le calme.

En 1791, les grands rassemblemens du camp de Jalès et les troubles pour les opinions religieuses se manifestèrent de la manière la plus effrayante dans les départemens du Gard, de l'Ardèche et autres circonvoisins. Il y fut envoyé en la même qualité de commissaire pacificateur, avec le citoyen Bigot de Préameneu. Sa mission eut un succès prompt et complet, et la tranquillité fut parfaitement rétablie.

Ce ne fut point avec des actes tyranniques qu'il remplit ces deux missions importantes et périlleuses ; ce ne fut pas par la terreur, moyen qu'on n'avait pas encore essayé en 1791, qu'il parvint à pacifier ces contrées ; ce fut par la raison, par sa sagesse, par la persuasion et au nom de la justice : et certes ces victoires, plus difficiles peut-être, n'en furent que plus glorieuses pour lui, puisqu'elles amenèrent une paix et plus sincère et plus solide et plus durable.

Dans la même année, il fut nommé, par l'Assemblée électorale, l'un des députés de Paris à l'Assemblée législative. Il se livra entièrement aux travaux du comité de législation : il y prépara des matériaux pour le code civil ; il fut le rapporteur de la loi du 20 septembre 1792 sur l'état civil des citoyens et sur le divorce.

Ce ne fut pas lui qui proposa le divorce, il était déjà décrété en principe ; il coopéra seulement à la loi organique; il eut à lutter contre les principes de ceux qui voulaient y donner des extensions scandaleuses ; il les ramena à des dispositions à peu près convenables, au moins pour ces temps d'effervescence, par sa douceur, sa modération et par la force du langage de l'homme moral et vertueux.

Je sais qu'il est possible qu'aujourd'hui quelques-unes des dispositions de cette loi ne soient pas adoptées ; mais au moins vous devez lui savoir gré des efforts qu'il fit pour éloigner ces plans désorganisateurs de l'ordre social, qui, après lui, ont été exécutés par les lois, aujourd'hui rapportées, des 8 nivose et 4 floréal an 2.

Il fut une des victimes du 31 mai, incarcéré, mis en liberté, et puis bientôt replongé de nouveau dans les cachots de la tyrannie.

Ce fut le 9 thermidor qui le rendit à la liberté, à sa famille t à ses nombreux amis. En l'an 3, il reprit momentanément les fonctions de juge-de-paix.

Depuis le 18 brumaire, lors de l'organisation des tribunaux, le Gouvernement qui, dans sa sagesse ordinaire, sait discerner les hommes qui peuvent être utiles à la Patrie, le nomma son commissaire près le tribunal de première instance de Paris.

Il se distingua encore dans cette magistrature par ses lumières, son intégrité et un travail opiniâtre et assidu.

Le Sénat l'a appelé parmi vous ; il a pensé que la profonde érudition du collègue que nous regrettons, et ses grandes connaissances dans le droit, l'y rendroient utile, surtout dans la discussion du Code civil ; mais sa santé déjà altérée, ne le lui permit point : il succomba le 17 messidor dernier. Il est mort en servant sa patrie.

Tribuns, nous avons perdu un collègue estimable, un magistrat intègre, un jurisconsulte profond, un fonctionnaire public interressant par ses lumières et ses idées grandes et libérales, un bon citoyen de mœurs douces et d'une probité intacte.

Je finirai son éloge par vous dire qu'il était l'ami des Tronchet, des Lacépède, des Bigot de Préameneu, des Demeuniers et d'autres hommes distingués par leurs lumières et leurs vertus, que le siècle présent recommande à la postérité.

Je demande que votre président soit chargé d'écrire à la famille de Léonard Robin pour lui témoigner tous nos regrets sur la perte de cet estimable collègue.

(Bibl. Nat. Le 51.614)

II.

La mémoire de Léonard Robin, tribun et membre de l'académie de législation.

Discours prononcé à la séance publique du 1er germinal an XI par le cit. Mulot, ex législateur.

Recevoir la vie, c'est donner des arrhes à la mort; vérité triviale, sans doute ; vérité dont la méditation peut et doit être utile au moraliste ; mais sur laquelle, jalouse de ne point altérer le bonheur de notre existence, l'indulgente nature ne nous arrête ordinairement qne pour nous en faire un motif de consolation, alors que la perte de ce que nous avions de plus cher nous affecte davantage.

Dans la pensée réfléchie, dans le tableau de tout ce que possédait de bon, d'aimable, de digne d'être estimé, l'objet que nous avons à regréter, elle a mis, par une précaution maternelle, un charme inexprimable, le seul qui puisse efficacement calmer notre douleur.

Et c'est assurément pour le faire goûter, ce charme, et le goûter soi-même, que l'homme a placé au nombre de ses devoirs sociaux l'usage de ces compliments de condoléance que l'on va faire à ceux qui éprouvent la perte de leurs parents et de leurs amis, et que, dans les réunions d'hommes éclairés, se prononcent ces discours funèbres où se retracent les détails honorables de la vie et se fait la peintnre des mœurs et des qualités de ceux que la mort leur enlève.

C'est tout-à-la-fois un hommage à la mémoire de celui qui n'est plus et une source de doux et utiles souvenirs pour ceux qui lui survivent.

Avec quel empressement donc ai-je dû, pour répondre ou vœu de l'académie, me charger de l'entretenir quelques instants des traits principaux de la vie de Léonard Robin, mort tribun et l'un de ses membres.

Au sein d'une société composée de jurisconsultes profonds et d'orateurs célèbres notre ancien confrère eût trouvé facilement de plus éloquents panégyristes, mais vous avez pensé, Messieurs, que le langage simple de la vérité, dont un ami serait l'organe, offrirait plus d'analogie avec la simplicité de ses mœurs et que les fleurs les moins éclatantes étaient celles qui convenaient le mieux à l'ornement des tombeaux.

Ce fut à Angoulême que Léonard Robin vit le jour (en 1746). Sa famille y était distinguée et son père y courait la double carrière du commerce et des arts. Négociant probe autant qu'éclairé, il professait, avec un certain éclat, l'art dont l'invention immortalisa le mayençais Guttemberg.

Aux connaissances amples et profondes qu'exige cette protession de ceux qui veulent être dignes d'elle il joignait les plus solides vertus. Aussi les fonctions de jugeconsul lui avaient-elles été confiées, et quand les erreurs, les fautes, les prodigalités et la faiblesse d'un gouvernement vieilli amenèrent la révolution que, par amour et par espoir du bien, tant d'hommes sages secondèrent et que depuis déshonorèrent les crimes de l'intrigue et de l'ambition, il y avait déjà 22 ans que ce citoyen estimable occupait la première des places d'échevin de sa ville.

La maison paternelle était donc pour le jeune Robin une école précieuse, où il trouvait d'utiles leçons pour éclairer son esprit et de bons exemples pour former son cœur. Heureux les enfants dont l'âme neuve et tendre pour premières impressions n'en reçoit que de semblables ! Plus heureux encore ceux qui savent en profiter ! Léonard Robin était de ce nombre.

Mais la jeunesse, quelque bonnes que soient les dispositions reçues de la nature, a besoin, si j'ose ainsi parler, de changer d'air, de mains, pour faire des progrès, c'est une plante qu'il faut enlever de la couche qui l'a vue naître et transplanter dans un terrain plus fort.

En effet, quand la tendresse des pères et la faiblesse trop connue des mères pour leurs fils ne s'opposeraient point à la sévérité que cet âge exige, ce n'est point sous le toit paternel, et dans son isolement, qu'un jeune homme entretiendra l'amour des sciences et soutiendra le plus généreux élan vers elles. Il lui faut, comme au coursier de la meilleure race, des écuyers exercés, un aiguillon et des rivaux. L'émulation, mère de mille vertus, génératrice des talents, vertu elle-même, tant qu'elle se préserve des excès de sa sœur, ne se rencontre que dans les lieux où l'instruction est commune. Le père de Léonard Robin ne l'ignorait pas ; bientôt il se sépare de son fils chéri et l'envoye au collège de Périgueux, pour y faire éclorre et développer les germes intérressants qu'il a confiés lui-même à son esprit et à son cœur.

Ce collège était tenu par les Jésuites : vous connaissez,

Messieurs, combien étaient soignées, combien étaient bonnes les études auxquelles présidaient et que dirigeaient les membres de cet ordre fameux.

Sous ces doctes instituteurs, le jeune Robin fit les progrès les plus rapides : souvent il éprouva la jouissance de voir ses travaux solennellement couronnés, augures flatteurs de succès plus importants qu'il devait obtenir un jour.

Mais la connaissance des langues anciennes, celle des principes de la littérature et des règles de l'art oratoire qu'il venait d'acquérir, ne devenaient, pour ainsi dire, que les accessoires de la science qu'exigeait l'auguste profession a laquelle il se destinait. Il lui fallait faire encore une étude toute spéciale du droit sous quelque rapport qu'on le considère, soit qu'il se fonde sur la nature ou qu'il s'appuye sur les oracles des législateurs et sur les coutumes rivales des lois, soit qu'il embrasse toutes les nations ou ne s'applique qu'à des peuplades particulières. Poitiers lui ouvre ses écoles, il y vole, et ses cours terminés, il vient à Paris apprendre la marche des affaires, les formes de procédures, et à joindre une pratique sûre à la meilleure théorie. A peine comptait-il 18 ans quand il arriva dans la capitale, et 6 autres années n'étaient point encore révolues quand il fut admis dans le corps respectable des avocats.

0 vous ses confrères, vous qui parcouriez avec lui cette carrière, délicate autant que difficile, racontez quels furent ses travaux, son désinterressement et ses succès.

S'il n'étonna point, direz-vous, par cette éloquence mâle qui subjugue, s'il ne donna point à son style ces charmes qui séduisent et captivent, il eut le talent d'exposer les faits avec clarté, de discuter avec méthode, d'entraîner par le raisonnement et d'amener par l'enchaînement des principes et des conséquences au but qu'il désirait atteindre, et qui toujours était celui que marquait l'équité.

Et que de preuves à l'appui de cet éloge n'auriez-vous pas à citer ! Vous montreriez surtout ce qu'il a écrit dans l'affaire du banquier Féline, et dans celle de son propre père, et ces mémoires vraiment célèbres relatifs aux communes Margenter qui; portant la lumière dans le dédale ténébreux des matières domaniales, en fixèrent la jurisprudence sur plusieurs points principaux, et que le gouvernement, frappés de l'effet qu'ils produisirent, fit spontanément déposer à sa bibliothèque.

C'était là sans doute une récompense bien flatteuse pour notre collègue, mais il en trouvait une plus douce encore dans la considération publique et dans l'estime générale dont il jouissait. L'occasion d'en connaître toute l'étendue ne se fit pas long-temps attendre, la révolution la fit naître.

A peine la première de ses commotions se fait-elle ressentir, vous vous le rappelez, Messieurs, la France se leva tout entière et réalisa les fabuleux prodiges des armées de Cadmus. Les gardes nationales s'établirent et dans celles de Paris Léonard Robin fut créé capitaine, mais, comme l'a très bien dit l'orateur, qui dans le sein du tribunat rendit hommage à sa mémoire, sa sagesse, sa modération, ses vertus furent, dans ce grade, plus utiles à la défense des propriétés et au maintien de l'ordre que l'épée remise entre ses mains.

Sa Section a-t-elle besoin d'un président qui tempère l'effervescence des esprits et dans ces assemblées conserve le calme si nécessaire à la maturité des délibérations ? Veut-elle envoyer à la Commune un représentant qui défende avec courage ses intérèts et veille à la sûreté générale ? A-t-elle à nommer à ces fonctions honorables qui, dans celui qui les exerce, exigent la pureté des mœurs, la conduite la plus exemplaire, un esprit juste et conciliant, une patience éprouvée et la réunion des qualités d'un père et d'un ami, lui faut-il enfin un juge de paix ? Léonard Robin obtint toujours la majorité et souvent l'unanimité des suffrages.

Ah ! que le temps ne me permet-il d'entrer dans tous les détails honorables de sa conduite dans l'exercice de ces importantes fonctions !

Assis près de lui sur les bancs de l'hôtel de ville, c'est là que j'appris à le connaître, à l'estimer, à l'aimer. Comme ses avis étaient sages et modères ! Comme ses réflexions étaient lumineuses ! Laborieux autant que profond, toujours on le voyait dans les commissions qui demandaient de l'assiduité, des travaux et des lumières. Et, pour en rappeler une de ce genre, combien ne nous fut-il pas utile dans celle où, pour être sûre de la bonté d'un code municipal dont elle nous avait confié le projet, l'assemblée des représentants provisoires lui avait associé les Minier, les Garan, les Lacépède, les Bigot et les Condorcet qui tous, si l'on en excepte le dernier, victime malheureuse des persécutions révolutionnaires, siègent en ce moment avec honneur dans nos tribunaux, au Conseil d'Etat ou parmi nos sénateurs.

L'organisation définitive de la municipalité de Paris nous sépara, mais heureusement sans détruire nos liaisons et nos rapports, et même j'eus l'avantage d'aller avec le trop infortuné Bailly, recevoir de Robin, nommé juge de l'un de nos tribunaux civils, le serment d'être fidèle à ses devoirs : serment que dans les circonstances les plus difficiles il eut le courage et la vertu de ne jamais enfreindre.

Cependant les insurrections, les attroupements séditieux répandent le désordre et la désolation dans quelques parties de la France ; la tranquillité du département du Lot en est troublée, des troupes d'incendiaires ralliés par ce cri barbare: guerre aux châteaux! y portaient de tous côtés la flamme et la destruction. Dieu ! qui pourra mettre un terme a ces fureurs ? L'assemblée constituante décrète l'envoi de commissaires, et Léonard Robin est choisi par le gouvernement.

Qu'il sut bien justifier ce choix ! Six semaines lui suffisent Pour pacifier ces contrées, et la paix qu'il leur procure est le fruit de la persuasion dont il possède l'heureux secret. Mais une mission plus difficile l'attend à son retour, il n aura plus à dissuader des hommes séduits par des idées trompeuses d'égalité qui promènent leur niveau destructeur sur tout ce qui leur paraît s'élever au-dessus d'eux. C'est un autre genre d'aveuglement qu'il lui faudra guérir ; ce sont de simples campagnards dont on a intéressé la religion, réveil é des haines héréditaires, et, qui, trompés par des récits mensongers et croyant avoir à soutenir une guerre religieuse et à prévenir les horreurs dont leurs montagnes ont été le théâtre, courent aux armes, quittent leurs foyers paisibles et vont, dans un camp indiqué, former une armée, dont les chefs secrets espèrent tirer avantage pour la réussite de lenrs projets sanguinaires.

Vous voyez, sans doute, Messieurs, que je veux parler du trop fameux camp de Jalès, du décret qui ordonna que des commissaires y fussent envoyés, et de la part qu'eut Léonard Robin, au choix du gouvernement, dans cette circonstance.

Vanter les succès de cette mission, après en avoir partagé les travaux avec le cit. Bigot et lui, ce serait peut-être commettre une imprudence et affaiblir l'éloge que je pourrais en tirer pour notre collègue ; je laisserai donc raconter à d'autres qu'en moins de deux mois les départements du Gard, de l'Ardèche, de l'Aveyron et quelques parties de celui de l'Hérault furent parcourus ; que les esprits y furent éclairés, tranquillisés, pacifiés; que la preuve bien constatée des mensonges à l'aide desquels on avait abusé les laborieux habitants des Cévennes et des campagnes qui les avoisinent, habilement présentées à leurs regards, les fit rougir de leur erreur, et que sans l'amnistie trop précoce qui remit au milieu d'eux les chefs de cette insurrection coupable, ils eussent tenu la promesse qu'ils avaient faite de ne plus suivre de pareils drapeaux. Mais ce que je puis dire, sans être suspect et sans crainte de déplaire au cit. Bigot, c'est que nous dûmes souvent à notre collègue Robin les meilleurs avis, que nous les suivîmes avec cette reconnaissance qu'il est si doux de publier quand elle est sincère et que nous n'oublierons jamais, ni l'un, ni l'autre, les charmes d'une réunion formée pour opérer le bien de la patrie, qui remplit heureusement son objet et qui cimenta dans nos cœurs l'amitié qui nous lia et qui lui survivra toujours.

Léonard Robin ne tarda pas à recevoir, de la part de ses concitoyens, la récompense la plus honorable de ses services ; le corps électoral de Paris le nomma député à l'assemblée législative et ses suffrages furent confirmés par la voix publique. Porter Robin au rang des législateurs, c'était lui imposer de nouveaux travaux. Il s'y livra généreusement ; souvent il parla au nom du comité de législation, dont il était membre ; il réunit les plus utiles matériaux sur le code civil et fut le rapporteur de la loi du 20 septembre 1792 sur l'état civil des citoyens et le divorce.

N'attendez pas, Messieurs, que je cherche à le justifier, pour ainsi dire, de s'être rendu l'organe du comité pour la proposition de cette loi, parce que trop de personnes en la dénaturant en ont postérieurement abusé.

Les scandales multipliés des plaidoiries en séparation avaient déterminé les législateurs à décréter le divorce en principe, et notre collègue mit tous ses soins à en circonscrire les effets dans le cercle étroit que traçaient la morale et la raison ; c'était une ressource au malheur qu'il voulait offrir, ainsi que l'assemblée, et non pas un aliment aux passions.

Les circonstances lui eussent permis de présenter encore quelques modifications à la loi qui l'eussent empêchée de blesser des opinions religieuses ; il avait l espoir qu elles y seraient apportées un jour, mais du moins il la rendit la plus digne de l'homme de bien : et si l'on jète un regard sur les lois du 8 nivôse et 4 floréal an 2, heureusement rapportées, on en sentira tout ce que les amis des mœurs lui doivent de reconnaissance.

Peindrai-je ici la manière cruelle dont il fut payé de tant de vertus, de tant de travaux ? Dirai-je que lorsque, ne voulant pas prolonger sa durée au-delà de l existence d une constitution qu'elle avait fait serment de défendre, l'assemblée législative se fut séparée, la vie de Robin ne fut plus qu'une alternative de persécutions dirigées contre lui, et de services par lui rendus à la patrie, et que, suivant le triomphe ou l'abaissement du vice, il était juge de paix de ses concitoyens ou l'habitant des cachots de la tyrannie ? Vous montrerai-je en notre'collègue une des honorables victimes du 31 mai, mise en liberté dans un moment de justice, puis replongée par la réaction anarchique dans des fers qui ne furent rompus qu'après la chute méritée de cet hypocrite fameux, adorateur, en apparence, de l'Etre suprême, et trop réellement bourreau des talents et des vertus ? Non, je ne retracerai point ces temps malheureux ; je les vouerai, comme il l'avait fait lui-même, à un indulgent oubli.

Mais je ne saurais trop publier les honorables dédommagements qu'il a reçus d'un gouvernement vraiment réparateur des injustices, et qui, fondé par la victoire, soutenu par la sagesse, ne cesse, depuis qu'il est établi, de protéger et d'employer les hommes dignes de le seconder. Les titres de Léonard Robin, à peine lui sont-ils connus, qu'il l'utilise ; il le crée son commissaire près le tribunal de première instance à Paris, où, spécialement, il s'était distingué. Mais il méritait une magistrature plus éminente encore et le Sénat la lui confère ; il est nommé Tribun. Déjà tous les amis de l'ordre et des lois se réjouissaient en le voyant à un poste où il pouvait faire servir au perfectionnement du code civil tant de connaissances majeures amassées pendant tout le cours de sa vie, mais, hélas ! les travaux forcés auxquels il s'était livré près du tribunal avaient altéré le germe de la vie, et au moment où il allait le plus utilement travailler au bonheur de la patrie, martyr de son dévouement et de ses devoirs, il a cessé d'être.

O vous qui, dans une intimité parfaite, avez pu voir la beauté de son âme et pénétrer dans son cœur, vous vous flattez qu'après avoir fait la peinture de sa vie publique, je tenterai de retracer encore ses qualités privées qui vous le faisaient chérir ; vous voudriez que je parlasse de la douceur de ses mœurs, de son intacte probité, que je révélasse les charmes que, bon époux, il savait répandre sur la plus heureuse union, et la tendresse qu'il nourrissait dans son cœur pour un fils, fruit d'un premier hymen, mais les larmes d'une épouse inconsolable, la douleur profonde de son fils, les regrets sincères de ceux qui l'ont connu, sont plus éloquents que ne pourraient l'être mes expressions !

Eloquence du sentiment, suppléez à la faiblesse de mes accents, complétez le tableau que j'ai fait de mon ami, et que vos puissantes impressions en perpétuent dans les âmes les plus doux souvenirs !...

(Bibl. Nat. Ln 27 17.650)