Dimanche 17 mai.

Ma sœur, son mari Constantin et moi sommes partis de Nontron à cheval pour voyager ensemble presque toute cette semaine. Ils ont des affaires à Périgueux, où nous nous séparerons.

De Nontron à Saint-Angel, après avoir traversé une montagne de schiste en grosses masses, l'argile devient moins schisteuse, plus délitée, la pierre calcaire devient plus abondante. J'ai rencontré sur ma route de gros blocs très durs, très variés, quoique en général d'un brun café, qui me paraissent être une espèce de jaspe. M. le comte de Lagarde, avec qui nous avons dîné chez Mme la comtesse d'Aydie et qui est seigneur du lieu, m'a promis de m'en envoyer un morceau des mieux choisis que je ferai polir. Cette épreuve est intéressante. Il doit aussi m'envoyer un échantillon de terre qu'il croit être de la marne. C'est un des gentilshommes du Périgord les plus respectables par les qualités du cœur et de l'esprit. Il est aussi fort riche. Son château est à une petite demi-lieue de Nontron. Je lui ai promis de l'y aller voir dans ma première tournée.

Cette pierre, soit jaspée, soit agathisée (et peut être est-ce l'un et l'autre), disparaît avant Saint-Pancrace. On ne voit plus que pierres calcaires délitées et répandues dans les champs, et beaucoup de silex. Aussi l'aperçoit-on à la culture des champs qui semblent prendre une nouvelle vie.

Mme la comtesse d'Aydie, chez qui nous avons dîné au château de Laborie, est déjà fort âgée, et d'une santé faible. Son nom est Javerlhac, et elle est nièce du fameux chancelier d'Aguesseau, qui prit soin à Paris de son éducation. Sa fille, qui est morte, avait épousé le marquis de Chapt, comte de Ribérac. Mme de Chapt était une femme d'une figure distinguée et d'un esprit rare; mais sa passion funeste pour son beau-frère, le chevalier de Ribérac, qui fut tué en duel, fit le malheur de sa vie, troubla celle de son mari qui l'aimait. Elle eut la singularité de ne vouloir jamais être guérie d'une maladie qu'elle n'avouait pas, et de ne jamais se confesser. Mme d'Aydie, sa belle-mère, est fort timide, quoiqu'elle ait toute sa vie vécu dans le plus grand monde. Sa fortune est très considérable, et elle l'a assurée en partie à son gendre, M. de Chapt, qui la subjugue.

Le château de Laborie n'a rien que d'ordinaire, et c'est un des monuments gothiques du Périgord les moins remarquables. Il est accompagné d'un bois.

Nous avons vu chez Mme d'Aydie une jeune fille, nièce de sa femme de chambre, qui née pour la musique et les arts mécaniques avec des talents surprenants. Elle a appris toute seule à jouer passablement du clavecin, du violon et de la basse de viole. Elle raccomode elle-même et accorde son clavecin, fait les touches, les sautereaux, etc. Elle démonte tous les ressorts d'une montre, d'une pendule, en connaît les défauts et y remédie. Ses essais pour le dessin annoncent aussi du talent. C'est grand dommage qu'elle ne soit jamais sortie de ce trou du Périgord, et qu'elle ne soit pas mariée à quelque artiste qui sût apprécier son génie. Elle n'a guère que dix-sept à dix-huit ans, et n'est pas mal.

De Laborie, nous avons été à Brantôme.

Source : Journal de tournée de François-de-Paule Latapie, inspecteur des manufactures de Guyenne.