Les fabricants de canons du Bandiat ne dédaignaient pas les circuits commerciaux locaux ou régionaux. lls disposaient soit de gueuses de fonte, soit des restes ou rebuts de fonte d'artillerie, c'est-à-dire des têtes de canons ou masselottes, « du fer clair », de la « daine » ou fonte de rebut, et enfin, un stock important de « limaille », produite par le forage des pièces de canons. Les registres du fonds Blanchard de Sainte-Catherine, des Archives départementales de la Dordogne, permettent de reconstituer les lignes directrices de ce commerce local.

Le plus souvent, le maître de forges de La Chapelle-Saint-Robert signait des contrats de vente directement avec les forges battantes du voisinage. Mais il avait parfois recours à des intermédiaires, les « marchands de fer » de Nontron, de Piégut, de Saint-Martial-de-Valette, de Javerlhac et d'Angoulême. En dix ans, de 1762 à 1772, Blanchard vendit 1500 tonnes de fonte dans la région plus strictement nontronnaise. La moitié de ce tonnage fut répartie dans la vallée même du Bandiat, y compris Etouars et Saint-Estèphe. En effet, 725 tonnes furent écoulées dans la région, dont 210 tonnes à Ballerand, 50 tonnes environ à Etouars et à Saint-Estèphe, puis 240 tonnes à Vallade, « marchand à Javerlhac » puis maître de forges à Saint-Estèphe ; en outre, 125 tonnes furent livrées à Massalou, « marchand de fer à Javerlhac » et 100 tones environ à Thomas Bernard, marchand de fer à Saint-Martial-de-Valette. De plus, le quart de cette fonte fut écoulée dans les  forges du groupe du Trieux et de la Tardoire, ou groupe de Busserolles, soit un tonnage global de 390 tonnes, réparti en livraisons d'une cinquantaine de tonnes en moyenne pour chaque établissement métallurgique. Dans la vallée de la Dronne, Blanchard expédia 90 tonnes de fonte. Enfin, 295 tonnes furent vendues à divers particuliers, marchands ou maîtres de forges difficiles à identifier.

Une grande partie de la fonte vendue par Blanchard était entreprosée à Javerlhac et à Saint-Martial-de-Valette, dans les magasins de Vallade, Marsalou, Thomas Bernard et Grolhier, « sieur des Virades ». Ces derniers redistribuaient ensuite la fonte aux forges voisines. Dans la région de la Tardoire, au nord de Nontron et pour Ballerand, sur le haut Bandiat, Piégut fut le centre de transit. A Angoulême, Glace, quincaillier et Tournier, « marchand de fer habitant au faubourg de la Bussate », furent des clients de Blanchard de Sainte-Catherine.

Si celui-ci vendit surtout des sous-produits de la fabrication des canons de marine, à partir de 1769-70, il écoula surtout de la fonte en gueuses. En 1771-72, il vendit 326 « agueuzes », résultant de son avant-dernier fondage à La Chapelle-Saint-Robert. ll vendit, de surcroît, un peu d'outillage et de fonte de moulage. A cette époque, la fonte ordinaire se vendait 2 sols la livre ; une enclume valait 24 livres. La limaille, « daine » et coulée se vendit de 4 livres 10 sols le « cent pesant » à 5 livres, soit de 90 à 100 livres la tonne. Ces prix sont inférieurs au prix de vente du quintal d'artillerie, qui valait de 320 à 360 livres la tonne. ll est vrai que de nombreux contrats « locaux » se réglaient en partie en nature. Ainsi, le « sieur du Bouchet », maître de forges à Saint-Estèphe, acheta à Blanchard, en 1763, « 10 milliers de fonte en guzes » et « 20 milliers de limaille fraîche » pour 1350 livres. Le sieur Dubouchet offrait en paiement « 30 brasses de foin à 16 livres la brasse » et le paiement des 870 livres restantes en « 3 pactes égaux ». Le 17 mai 1763, Blanchard conclut un important marché avec Tournier, le marchand de fer d'Angoulême déjà cité. Tournier vendait à Blanchard 446 422 livres (poids) de fonte. Dans cette vente, étaient comprises les masselottes de 398 pièces de canons, d'un poids total de 366 750 livres. Le prix d'achat était de 3 livres 5 sols le quintal (de 100 livres), soit une somme globale de 14 408 livres 14 sols. Cette fonte, prise « aux forges royales de Ruelle », était grevée de 1412 livres 4 sols de frais de transport. Blanchard paya Tournier en nature, c'est-à-dire en fer battu, à 160 livres le millier. Le maître de forges de La Chapelle échangea cette fonte contre du fer livré à Angoulême par 5 maîtres de forges à battre de la région et par le marchand Glace, déjà cité. Toutes ces transactions furent toutefois « gênées » par le manque d'argent liquide de ces opérateurs. ll semble bien que les forges battantes du haut Bandiat furent alimentées en fonte par Lapouge de La Francherie, et par les commerçants « en fer » de la ville de Nontron. Que ce soit Lapouge, maître de forges à Bonrecueil et à Jommelières, ou Bertrand Martel, marchand de fer de Nontron, ou Jean-François Divernois, lui aussi marchand de fer à Nontron, en 1766, tous entreposaient la fonte sur « la place du bourg de Savignac-de-Nontron ». Cette petite paroisse, voisine de Nontron, bien située à proximité de 6 forges à battre, fut, au XVllle siècle, le véritable entrepôt des fontes, centre distributeur de matière première aux affineries proches. De 1750 à 1753, Bertrand Martel y fit voiturer 86,5 tonnes de fonte, dont « plusieurs culasses de canons prises à Feuillade ». François de Lapouge, sieur de La Francherie, en expédiait 12,5 tonnes, en janvier 1754, en « testes de canons » et autres masselottes. Divernois achetait à Lapouge de La Francherie « 250 milliers de fer cru, en aguzes, guzons et même fonte ». Ces 125 tonnes furent transportées, en 1766-67, par Pierre de Paulhac et Noël Dougneton, de la forge de Bonrecueil à Savignac-de-Nontron.

Ainsi apparaît le rôle du marchand de fer nontronnais dans le commerce de la fonte, du fer battu et des poêles à frire. Les biens de Bertrand Martel, y compris les approvisionnements contenus dans ses magasins, à son décès, étaient évalués par le notaire à 15 900 livres. ll vendait au détail, bien sûr, dans sa boutique. Mais son rôle essentiel consistait à passer d'importants marchés de fer, de poêles à frire et de « batons d'assier ». Fréquemment, il payait en espèces 40 livres la charge de « fer battu », les poêles à frire de 75 à 80 livres, et l'acier à 7 livres le « baton ». Assez souvent, dans ses marchés de gros, Martel offrait en échange de la fonte, « en aguzes, claine, etc. ». ll effectuait ses achats aux forges battantes de la haute vallée du Bandiat. ll revendait aux « faures » de la région, mais aussi aux « marchands de fer » de Limoges et de Périgueux.

En quatre ans, de 1749 à 1753, Bertrand Martel avait vendu, transporté ou échangé un volume assez important. ll avait acheté 165 charges de poêles à frire, à raison de 250 livres la charge, représentant un poids respectable de 20,625 tonnes. Près d'un millier de « paquets de poêles » en 4 ans furent ainsi mis en vente sur le marché local par Martel. ll acheta 33,325 tonnes de fer « dur ou mol » ; il acheta et revendit « 222 batons et 1 milliers d'acier ». Martel représentait le gros marchand de fer de type local, confiné dans son commerce. Parfois, le marchand de fer dirigeait une forge à battre ou devenait « maître de forges ». Ainsi, en 1767, le sieur « Jean Modenel, l'aîné, marchand de la Ville de Mareuil, y demeurant », loua les services du nommé « Etienne de Lamérie, forgeron, résidant actuellement au lieu et forge de Lamendeau » (paroisse de Nontron). Modenel finançait l'affaire et fournissait les avances nécessaires pour l'achat des charbons, bois et fontes. En retour, Lamérie s'engageait, pour cinq ans, à fournir à Modenel « tout le fer de quelle espèce qu'il puisse être - qu'il battra luy-même ou faira (sic) battre par ses ouvriers dans la forge de Lamendeau... à raison de 150 livres le millier poids de marc ». Parfois, le marchand de fer devenait maître de forges. Ainsi, ce fut le cas de ce Jean Divernois, originaire de Chalus, en Limousin, qui vint se marier à Nontron, en 1764, avec Françoise Menu, fille d'un marchand local. ll dut prendre la suite de son beau-père. En 1770, il est qualifié de « marchand habitant le lieu de Balieran, paroisse de Marval, en Poitou ». ll avait acquis le fief et forge de Ballerand. Ce fut son fils, Léonard Denis Divernois, qui tint « le livre de Ballerand » en l'an 6.

Ainsi, le marchand de fer du Nontronnais pouvait se hisser au rang de maître de forges. Guillaume Vallade, marchand de fer à Javerlhac, gros client de Blanchard de Sainte-Catherine, devint maître de forges à Saint-Estèphe en 1766. Puis, après avoir amassé une solide fortune, il acheta la forge et fonderie de Jommelières, en 1774. Ainsi, au XVllle siècle, l'habile intermédiaire sut acquérir une fortune plus durable et mieux assise que celle de nombreux fabricants.

Source : Nontron et le pays nontronnais, de Jacques Lagrange.