Après les très mauvaises conditions climatiques de l'hiver 1788/1789 jusqu'à l'été 1791 : gelées, grêle, pluies diluviennes, orages puis sécheresse qui avaient ramené les récoltes de 1789 au 1/20e de la normale, celles de 1790 aux trois quarts et celle de 1791 à un tiers ; il n'y avait plus de réserves en 1792.

Par crainte du manque de nécessaire et par spéculation, beaucoup de propriétaires ne portaient pas leurs blés sur les marchés d'où rareté et flambée des prix ; le septier de froment était passé de 15 livres en 1790 à 22 livres en 1792. Dans la nuit du samedi 24 au dimanche 25 mars 1792, Guillaume Vallade, maître de forges à Jomelières, avait été averti que le nommé Léonard Julien dit Tapon, recouvreur, tireur de mines, avait annoncé que le lendemain, un nombre considérable de particuliers de Varaignes et de Javerlhac iraient chez lui pour manger et boire à discrétion, sinon ils briseraient tout.

Vallade dénonça Tapon à la municipalité de Javerlhac qui l'envoya chercher mais 150 personnes environ le firent libérer de la maison commune. Le lendemain dimanche, ces mêmes particuliers s'attroupèrent devant la porte de l'église à la sortie de la messe.

Là, Jean Aupuy dit Jacquillou, voiturier, les haranguait, disant qu'il fallait aller visiter les greniers et taxer le blé ; pendant ce temps Tapon faisait la quête. Puis tout le monde partit chez le sieur Chaperon, manger et boire à discrétion, visiter les greniers et prendre quelques montres de blé taxé à 16 livres le septier avec défense de le vendre au-dessus sous peine d'une amende de 50 livres.

Ensuite direction Jomelières chez Vallade mais là les manifestants constatèrent qu'il n'y avait dans les greniers qu'à peine ce qu'il fallait pour la maison et la forge ; ils se contentèrent de boire et de manger à discrétion. La tournée se termine à Pys chez le sieur Puymartin pour boire et manger de nouveau et demander de respecter la taxe.

Le lundi 26, Jacquillou accompagné d'un meunier de Javerlhac et d'un voiturier de Saint-Martin-le-Pin vint demander du blé au prix de la taxe à Chaperon ; celui-ci accepta de vendre six septiers mais à 22 livres comme au marché de Nontron.

Ce même jour, Jean Baylet dit Saint-Jean garde-chasse de M. de Javerlhac rencontra François Pastoureau et lui dit : que c'étaient les bourgeois qui trompaient les paysans et les artisans puisqu'ils occupaient toutes les places, que c'étaient même les bourgeois qui retenaient le roi en prison, qui avaient fait empoisonner l'empereur (Léopold II empereur d'Autriche, frère de Marie Antoinette) et qui faisaient sécher les princes sur pied ; que quant à la taxe, elle se ferait tous les ans pour l'achat des habitants de la paroisse, seul le surplus pourrait être amené au minage de Nontron.

Le mardi 27 mars, Jacquillou, accompagné d'un meunier de Javerlhac et d'un habitant de Bourdeix vint à nouveau chercher du blé chez Chaperon qui était absent et sa fille refusa de lui en fournir.

ll se rendit alors chez Pierre Soury Lafond qui lui fit le froment à 20 sous de moins que le prix du minage 22 livres. Jacquillou lui dit que s'il ne voulait pas le laisser à 16 livres ce jour, il serait forcé de le livrer le dimanche d'après à 15 livres.

Un autre incident s'était produit le 25 mars. La femme d'un cabaretier de Javerlhac, rencontrant avant la messe, le receveur de la commune, Jacques Pabot dit Chatelard lui demande le remboursement de sa patente car cinquante personnes avaient été chez elle la veille pour lui ordonner de se faire remettre son argent et que si elle n'obéissait pas à l'instant, ils la rosseraient de coups.

Chatelard accepta dès qu'elle lui eut remis le reçu qu'il lui avait délivré mais il se vit entouré d'une multitude de paysans qui lui défendirent absolument de donner ni faire prendre de patente à qui que ce fût, parce que cela faisait augmenter trop considérablement les denrées.

Les principaux meneurs et participants (treize personnes) dénoncés par le maire de Javerlhac, François Eyriaud Bechemore étaient : Jean Aupy dit Jacquillou et Bellair cordonnier habitant le bourg, Léonard Julien dit Tapon, le fils du nommé Limousin et Jeammet Bordier habitant La Cour, Jean Baylet dit Saint Jean garde-chasse de M. de Javerlhac et le fils aîné de Mathieu Bonithon dit Bernassou habitant Le Petit Gilou, le fils aîné de Marguillier, métayer de Mme Desvergnes habitant Taxat, le fils aîné de Solle, métayer de Mme Desvergnes et le fils aîné de Lois, métayer du sieur Fonreau habitant Pys, Jean Mercier dit Bonnet, maçon aux Chenauds, Gros tailleur d'habits à La Meynardie et Nicolas Doucet laboureur.

Avec l'aide des gardes nationaux, les gendarmes réussirent à en arrêter quatre : Jean Aupy, Léonard Julien, Jean Baylet et Nicolas Doucet, lesquels furent conduits à la maison d'arrêt de Nontron alors que leurs partisans s'attroupaient pour tenter de les libérer. Le directoire fit même venir de La Rochebeaucourt, deux canons et de vingt-cinq à trente hommes pour parer à toute éventualité, mais il ne se passa rien. Les quatre hommes, inculpés d'attroupements séditieux furent écroués le 16 avril à Périgueux et jugés le 15 juin par le tribunal criminel.

Jean Aupy, principal accusé, meneur des attroupements, initiateur de la taxe et qui, de plus, prétendait former dans sa troupe une municipalité, une Garde nationale et aller chercher le seigneur de Javerlhac pour le rétablir dans son château fut condamné à six ans de fers. Léonard Julien fut condamné à trois ans de détention, Baylet et Doucet furent acquittés.

Aupy et Doucet déposèrent le 17 juin un recours en cassation ; nous ne connaissons pas la suite. Les émeutes de Javerlhac avaient finalement fait plus de peur que de mal, pas d'armes et pas de violence, mais elles étaient révélatrices de causes profondes du conflit : opposition à la patente des commerçants et artisans mais surtout opposition des bourgeois propriétaires et des artisans et métayers, gens sans propriété.

Source : Nontron et le pays nontronnais, de Jacques Lagrange.