Roux de Reilhac coopéra, avec le vicomte de la Besge et F. de Chassay, cité plus loin, à la prise extraordinaire du fameux grand vieux loup que leurs meutes promenèrent près de trois heures dans toute la forêt de la Braconne, avant de faire ce prodigieux débûcher, qui finit par un hallali en plein Limousin, après dix-sept heures de course. Il détruisit un millier de louvarts environ. Lorsque leur repaire était découvert, ils étaient forcés à tour de rôle. Un coup de bâton derrière la nuque les faisait passer de vie à trépas. Ce remarquable veneur mourut à quatre-vingt-douze ans, en 1903. Il portait, sur ses boutons de vénerie, un loup accompagné de la devise : « Où fuir ? ». Courageux et infatigable, il demeura longtemps lieutenant de louveterie de l'arrondissement d'Angoulême. Il fonda, avec F. de Chassay, la Société de la Braconne, et ils peuplèrent, de concert, de cerfs et de biches venus de Rambouillet, cette belle forêt. Un air de fanfare, « La Braconne », lui fut dédié. Toutes les chasses à courre organisées dans son arrondissement, de 1840 à 1900, le furent par lui. Son souvenir est impérissable dans sa commune et tous les environs. Il était très gai, affable, spirituel, généreux, et les vieillards qui le connurent ne l'évoquent pas sans émotion. Très attaché à son pays natal, il tenta d'y moderniser l'agriculture. Il laissa des successeurs dignes de lui et de son renom. Son fils, Auguste, qui fut aussi un grand chasseur, et mourut en 1925 ; son petit-fils, Jacques, et son arrière-petit-fils, Président de la Chambre d'Agriculture de la Charente, maire de Cherves-Châtelars. Son chenil est vide maintenant. Les derniers chiens « Montembœuf », fragiles, ont disparu. En 1813, était né, au château du Poirier, dans la commune de Verneuil, boisée à souhait, Fernand des Roches de Chassay, qui s'attacha à régénérer la culture dans sa contrée sauvage et délaissée. Il possédait une célèbre meute de vingt-cinq chiens « Montemboeuf » qui, eux aussi, firent sur le loup des chasses homériques. Deux sujets surtout : Baliveau et Senora étaient réputés. Il demeura lieutenant de louveterie de l'arrondissement de Confolens, de 1840 jusqu'à sa mort, en 1879. Sa femme, née de Lenchères, aussi passionnée par la chasse que son époux, n'hésitait pas, si on signalait des loups aux environs, en l'absence de celui-ci, de faire découpler seule, crânement, la meute sur leurs traces.

MM. E. Rizat et Ernest Astier, de Saint-Claud-sur-le-Son, possédèrent un chenil renommé. Voisins de M. Roux de Reilhac, ils couplaient souvent avec lui. Emile Rizat, né en 1841, mourut en 1918 : « Terrien jusque dans les profondeurs de son âme, chasseur intrépide, cavalier infatigable dans sa jeunesse et veneur émérite ; après avoir fredonné à ses petits-enfants les sonneries de chasse à courre, il avouait avoir à son actif la prise de plus de trois cents loups. »

Céleste Nebout fut encore un vieux louvetier opérant aux environs de Ruffec et ne chassant guère que le loup, assisté d'une petite meute de douze à quinze chiens de races Céris et Larye. Il était très fin veneur, entraîné, sportif, endurant.

Edmond et Edouard Guichard des Ages, habitant aux limites de la Charente et du Poitou, étaient également de modestes, mais vrais et passionnés Nemrods qui passèrent une partie de leur vie à courir le loup dans les forêts de Brillac, des Vieilles-Forges, et maintes autres forêts charentaises, poitevines et limousines. Ils manquaient rarement leur animal. Un de leurs chiens, Clairon, avait un tel flair qu'il reconnaissait une voie de loup en plein midi, par une chaleur torride, au milieu des piétons, des voitures et des cavaliers en grand nombre. Leurs douze à quinze chiens poitevins et saintongeais, superbes, sélectionnés, prenaient sans fatigue deux ou trois grands louvarts dans leur journée. En 1869, chassant chez un propriétaire charentais de leurs amis, à vingt-sept kilomètres des Ages, les chiens coururent de 9 heures du matin à 8 heures du soir une voie de loup. L'animal fut fusillé par un braconnier à l'affût, aux portes de Châtellerault.

M. Corderoy du Tiers, de Confolens, chassa aussi le loup ; et Paul et Raoul de Lassée, de Ventouse, ainsi que leur fils Edgard, qui fut lieutenant de louveterie à Ruffec, en 1887.

M. de Jansac, du logis de la Jansaquière d'Aigre, l'avait précédé à ce poste, tuant bon nombre de fauves.

M. Simon de Lasfonds, de Combiers, garde la réputation de grand chasseur de la fin du dernier siècle. Il aurait détruit, grâce à sa belle meute, plusieurs centaines de loups.

M. Auguste Hennessy, lieutenant de louveterie à Cognac, contemporain des précédents, chassait également les bêtes féroces avec succès. Ses chiens de Saintonge, issus des chenils de MM. de Saint-Léger et de La Porte-aux-Loups, croisés avec des Anglais, dégénérèrent.

M. Boutelleau, grand-père de Jacques Chardonne, lieutenant de louveterie du Barbezilien, tua, en 1887, à Montchaude, un couple de loups, les derniers qui furent détruits dans le canton. Il chassait avec sa meute en Braconne. Ses deux fils s'adonnèrent également à ce sport, pourchassant les derniers fauves.

Faut-il ajouter à cette énumération de chasseurs charentais du XIXe s., le poète Alfred de Vigny qui, en forêt de Chardin, de Claix, etc., participa à maintes équipées contre les fauves, puis quelques autres qui naquirent à une époque où les loups disparaissaient, mais qui, dans leur jeunesse, en détruisirent encore, tels le comte de Beynac, propriétaire du logis des Fouilloux, hantés par les manes des chasseurs de jadis, qui organisa, en Braconne, les dernières chasses à courre ; le commandant de la Bastide, du château de Pressac, ainsi que M. de Labarre, de Champniers.

Malgré les chevauchées épiques, les exploits cynégétiques de tous ces Nemrods infatigables, vigoureux et désintéressés, alliant à l'amour de la chasse celui de leurs chiens, de leurs chiens, de leurs semblables et de la terre qui les vit naître, les loups nombreux constituaient toujours un grave péril, et il fallait songer à les combattre par d'autres moyens.

(Société Archéologique et historique de la Charente, 1959)