Alors, comme il arrive d'habitude aux gens qui courent un grand danger, toute sa vie passée s'évoquait en elle avec la netteté d'une image. Elle apercevait, comme en un vitrail naïf et fortement enluminé, les humbles événements de son existence d'enfant et de jeune fille. Elle se voyait petite bergère, gardant ses brebis dans les éteules, marchant devant tes bœufs, à l'automne, quand il y a des fils d'argent dans les sillons humides, filant sa quenouille à l'abri d'une haie, en hiver, quand les jours sont courts et les chemins pleins d'eau. Elle revoyait son père, mort de la picoile, l'année de la guerre : il était revêtu de ses habits du dimanche et lui souriait de son air doux et fatigué.

Et sur cette trame grise, tissée de chagrins, de pauvretés et de misères, quelques motifs heureux se dessinaient en couleurs plus vives : les frairies du village où chaque année, le seize août, elle dansait au son, d'une vielle dans te grand pré de Chez-Manot ; le mariage de quelque parent ; son mariage à elle ; jours ensoleillés, jours bénis...

Puis sa pensée se reportait vers l'au-delà. Pour elle, l'existence des trépassés n'avait point de mystère. Les uns vont en enfer, les autres en, purgatoire, les autres en paradis, et elle se faisait de ces trois séjours une idée nette et concrète.

L'Enfer, lieu d'expiation et de souffrance, où l'on demeure toujours, toujours, toujours. Les misères terrestres ont une fin ; elles s'achèvent à la mort ; mais les tourments de l'Enfer sont éternels et ils n'inspirent ni pitié ni miséricorde. Elle y avait songé souvent, le dimanche, pendant le prêche, s'efforçant de mesurer cette infinité de jours sans espoir qu'est l'existence des damnés. A une année, elle ajoutait une autre année, puis une autre, puis une autre encore ; mais, comme elle ne savait compter que jusqu'à mille, au-delà de ce nombre les idées se brouillaient. Ça ne finit jamais, jamais, jamais, pensait-elle, et sa pauvre âme simple s'abîmait dans l'épouvante de cet infini.

A la souffrance que cause une brûlure, elle mesurait l'intensité des tourments éternels.

— Comme on doit y souffrir, mes pauvres, disait-elle, puisqu'une toute petite braise vous fait tant de mal en vous touchant sur la main !

Et elle imaginait son corps nu, léché par les flammes, étendu sur un lit de charbons ardents. Le prêtre l'avait bien dit : le corps du damné brûle éternellement sans qu'il se consume. La bûche, dans le foyer, flambe, s'effrite et se réduit en cendre. L'escargot qui rôtit sur la braise, se tord dans la souffrance, chante son chant d'agonie et meurt. Mais le damné, lui, ne peut ni brûler, ni mourir.

Alors, elle priait avec ferveur que Dieu la veuille absoudre et renvoyer en Purgatoire où les souffrances n'ont qu'un temps. Elle avait peur de mourir en état de péché mortel, ne sachant pas trop ce qu'étaient de pareils péchés. Les pauvres gens qui n'ont pas appris à lire commettent parfois, sans le savoir, de très gros péchés. Il y avait dans les commandements de Dieu et de l'Eglise, des défenses qu'elle n'était pas bien sûre de toujours observer. On y parlait d'orgueil, d'avarice et de luxure, mots incompréhensibles qui ne se traduisent pas en patois et que M. le Curé expliquait au prône en paroles plus obscures encore. Ignorant la promesse du Christ : « Heureux les pauvres d'esprit... », elle se sentait abandonnée dans son ignorance et elle ne pensait pas que Dieu pût jamais pardonner une pauvre femme qui, faute de savoir lire, n'avait pu apprendre toutes les manières de pécher.

Quant au Paradis, elle s'en faisait une idée plus nette et plus précise encore, une idée à elle et qui, depuis son enfance, n'avait jamais varié. L'Enfer et le Purgatoire sont difficiles à situer. On ne sait point au juste où ils sont, ni le chemin que suivent les âmes pour s'y rendre. Mais le Paradis était là, c'est bien certain, là tout près, au-dessus de sa tête, porté par cette voûte bleue qui ne lui semblait pas très haute.

Il y a, sur le dôme en bois de l'église d'Eymouthiers, une sombre et naïve peinture qui représente, assis sur des nuages, Dieu le Père, sous les traits d'un vieillard à barbe blanche, vêtu d'une robe rouge, le regard sévère et les sourcils froncés ; Dieu le Fils montrant ses mains percées et tendant vers son père son visage douloureux et bon ; le Saint-Esprit, sous la forme d'une colombe rayonnante aux ailes étendues ; la Sainte Vierge, glorieuse et candide dans sa robe toute blanche, la tête surmontée d'une couronne de reine. C'est ainsi qu'elle s'imaginait le séjour des bienheureux.

Certes, elle n'espérait point qu'une pauvre créature comme elle, ignorante et mal velue, pût être admise un jour à partager la gloire de ces divines images. Mais elle avait entendu dire qu'aussitôt après la mort, l'âme comparaît devant le Tribunal de Dieu. Elle verrait donc le Ciel une fois, une seule fois sans doute. Elle verrait Dieu, le Christ et la Vierge. Elle verrait les Anges. Elle verrait les Saints. Elle entrerait elle, misérable femme, avec son casaveste de bure et son mouchoir sur la tête, dans ce lieu divin où il n'y a guère que des gens savants et riches. Et cette pensée lui donnait à la fois de la crainte et du réconfort.

Elle pensait que le Créateur, qui a voulu, dans ce monde, des pauvres et des riches, maintenait dans son royaume ces justes dictinctions, et que les morts conservaient dans l'autre monde leurs riches vêtements ou leurs pauvres habits. Aussi avait-elle bien recommandé qu'on lui mît, lors de sa dernière toilette, les hardes qu'elle prenait le dimanche et qu'elle avait préparées elle-même, afin d'être bien sûre qu'on l'en revêtirait.

Une inquiétude surtout la tourmentait. Elle ne doutait pas qu'en Paradis, en Purgatoire ou en Enfer, les défunts ne conservent leur dépouille mortelle, et elle ne parvenait point à imaginer l'âme séparée de son corps. Mais, bien que cela lui parût quelque peu contradictoire et inexplicable, elle était bien certaine aussi que le corps des défunts ne sort point du cercueil. Les morts sont immobiles ; ils ont les yeux clos, les jambes raidies et les mains en croix ; mais s'ils ne voient plus rien dans les ténèbres, ils continuent de penser, d'entendre et de sentir. Elle n'imaginait point une cessation brusque et complète de la vie. La vie doit se continuer dans la tombe, et elle pensait avec angoisse à l'obscurité du cercueil, au poids de ta terre sur son corps, à l'eau froide qui, en hiver, sumterait goutte à goutte et mouillerait son visage glacé. Elle avait recommandé qu'on lui mit un oreiller sous ta tête et qu'on dit au fossoyeur de me pas l'enterrer trop bas...

(Noël Sabord, 1921)