« On trouve aussi dans cette commune une petite église anciennement destinée aux lépreux, et qui attire de nombreux fidèles le jour de la fête de Saint-Roch », lit-on dans la « Géographie de la Charente », œuvre du Montbronnais François Marvaud, éditée en 1856.

Cette église fut bâtie au village de Chez-Manot en 1620 par M. François Guimbelot, sieur de Monplaisir et avocat à la Cour de Périgueux. Pour la bénédiction de cette chapelle fut commis M. Jean Guimbelot, sieur de Monplaisir, prêtre, chanoine de l'église-cathédrale de Saint-Etienne et Saint-Front de Périgueux.

Reconstruite

Cet édifice fut « reconstruit en 1862 aux frais et à la mémoire de M. Nicolas Guimbelot, chef de bataillon en retraite, chevalier de la Légion d'honneur ». Cette chapelle servit d'ailleurs de caveau à M. Guimbelot qui y fut inhumé l'année même de la reconstruction. Il y repose avec les corps de quatre autres défunts, dont un enfant de cinq ans.

Durant un siècle, jusqu'au début des années 1960, la chapelle faisait son plein de fidèles à l'occasion de la Saint-Roch, la fête patronale du village mise en musique au début du siècle par Louis Voisin, dans « La Balèdo », une valse qui a maintenant franchi plusieurs frontières avec des groupes folkloriques.

Mais le 16 août, jour de la Saint-Roch, n'est pas un jour férié. La « ballade » du village tomba en désuéture et la chapelle fut laissée à l'abandon par ses propriétaires qui en refusèrent tout entretien mais prirent une assurance en cas d'accident.

Délabrée et pillée

Peu après 1970, un versant de la toiture s'effondra et le vent retourna l'autre comme une crêpe, un accident étant évité de justesse en cette occasion. La chapelle devint peu à peu une ruine couverte de lierre au grand dam des habitants du village qui n'en pouvaient mais, et de la municipalité, de plus en plus irritée par les reproches immérités qu'on lui adressait. La superbe croix tréflée de 1641, gravée et taillée dans la masse, disparut, emportée sans doute par quelque amateur d'œuvres d'art. Puis ce furent la plaque commémorative, les ferrures des portes...

Entre temps, l'abbé Sardin — un prêtre natif de la commune, qui avait célébré sa première messe dans la chapelle — avait tenté une impossible restauration mais, grâce à lui, le moignon du socle avait retrouvé une croix.

Et rasée

Il y a peu, un habitant de la Nièvre reçut à son tour ce cadeau empoisonné en héritage. Le clocher était tombé dès que l'abbé Sardin — qui souhaitait dégager les murs d'une végétation envahissante — eut coupé le lierre.

Les murs cimentés à l'argile et à la chaux, devenaient de plus en plus dangereux, livrés qu'ils étaient aux intempéries. Un voisin eut alors l'heureuse idée de soustraire aux regards la cloche — que l'on sonnait les jours d'orage pour éloigner la grêle — qui avait été dégagée des décombres par deux amateurs de souvenirs fort déçus de ne rien trouver lorsqu'ils revinrent en soirée prendre possession de l'objet de leurs convoitises.

Dans l'impossibilité de faire restaurer la chapelle dont il aurait fallu reprendre les murs à la base, M. Baudry, le dernier héritier, fit, il y a quelques semaines le don des restes de l'édifice à la commune d'Eymouthiers.

Peu après la chute de la toiture, la commune en avait refusé l'achat.

Le propriétaire demandait la « modique » somme de dix mille francs. Il s'agit bien évidemment des francs actuellement en vigueur.

Ne pouvant supporter les frais d'une reconstruction, la municipalité décidait de faire raser l'édifice, ce qui fut fait quelques jours plus tard, le 1er juillet. L'emplacement, maintenant dégagé des gravats, va sans doute devenir un espace vert sur lequel continuera de se dresser la croix, ultime vestige de sa vocation passée.

Le village de Chez-Manot a perdu sa « verrue ». Mais, verrue ou pas, c'est avec une immense tristesse que ses habitants ont vu disparaître « leur chapelle ». Pour les anciens — en particulier — une page est définitivement tournée : « leur » village ne sera jamais plus le même.

Source : Albert Livert.