Ce monarque, qui a fait la terreur, l'envie et l'admiration de tous les potentats chrestiens et infidelles, a esté comblé d'honeurs et de gloire, de puissance et de bonheur, jusques environ sa soixantième année. Il a trop survescu de seize à dix et sept ans, puisque la suite d'un règne, si florisant dans son commencement, dans son milieu et même plus avant, la fin n'a esté qu'un tissu de disgraces, de malheurs et de misères de ses peuples, provenant de la foiblesse de l'âge, du mauvais choix de ses ministres et généraux d'armées, du gouvernement des femmes et des trahisons brasée contre les intérest et à l'insceu de ce prince ; dont s'en est suivi de si facheux et lamentables évenements que ce puisant monarque s'est veu a deux doits destre dépouillé de son patrimoine et de sa première gloire, tant estoit sans bornes la haine que les potentats ligués avoint conçeu contre la personne de ce prince, desquels l'envie, la jalousie et la rage ne se sont estaintes qu'après son deceds. Il est bien vray qu'il s'estoit attiré cette foule d'enemis par la hauteur, la fierté et le mespris que luy et ses ministres temoinoint envers les republiques et petits souverains d'Italie, d'Allemagne et les Holandois.

Comme j'ay eut l'honeur d'entretenir diverses fois ce monarque, j'ay soigneusement examiné, l'espace de plusieurs années, ses traits, son port, ses gestes et sa manière de vie ; car, lors de son deceds, j'étois sur la fin de ma trente septieme année. Il a reçeu, durant le cours de sa vie, un si grand nombre d'esloges, tant par divers écrivains, ses sujets, sans doute un peu flateurs, que par de mercenaires italiens, lesquels ont célébré son nom dans leurs chants et dans leurs compositions, sous le titre de Louis le Grand. Il est constant qu'il a exécuté de mémorables entreprises, qu'il estoit de bon conseil, prudent et vaillant, exelent fisionomiste pour le choix de certains sujets ; mais ces bonnes qualités ont esté contre balancées par tant de vices que les esprits neutres et non partiaux sont en doute si sa mémoire ne doit pas estre flestrie. Aussi eut-il esté à souhaiter qu'il n'eusse jamais régné, ou qu'il fusse mort quelque tems avant sa soixantième année.

Le commencement de son règne, durant sa minorité, fut rempli, ainsi que chacun sçait, de troubles et de confusions par les guerres civiles, qui luy ostèrent le gouts pour les sciences humaines et pour la lecture, meme pour l'escriture ; car, à paine sçavait-il signer Louis, n'ayant apris ny mathématiques, ny a designer, ny musique ; seulement par l'usage fréquent de la chasse, il montoit bien a cheval, dançoit avec beaucoup de grace, jouoit à la paume, au billard, aux dés et aux cartes, où il perdit de grosses sommes, tant contre M. Courcillon de Dangeau qu'autres seigneurs de sa cour, souvent en dupe, de quoy il s'aperceut et se corrigeat à la fin, car il n'aymoit pas la perte et n'estoit libéral que pour ses maîtresses ou ses flateurs, exelens courtisans, qu'il combloit de biens, tels estoint les ducs de La Feuillade, de La Rochefoucauld, d'Antin, Dangeau et autres que j'oublie.

Voicy son portrait, en l'an 1690, lors âgé de 52 ans.

Ce monarque estoit d'une riche taille, cinq pieds, huit pouces de hauteurs, membru, quaré et d'une grosseur proportionné à sa hauteur, bien planté sur ses jambes, le visage plein et majestueux, mais fort brun de visage ainsi que des mains, les yeux noirs, petits, mais vifs : ont n'en pouvoit soustenir le feu ny le retard, et obligeoit quiconque à baise la veue, de quoi il estoit fort jaloux, le poil fort noir et la peruque ; le nès aquilain, la bouche grande, desgarnie de dens, qui lui tomberent quasi touttes, environ sa quarantième année, soit à cause de la quantité de confitures qu'il mangeoit à la fin de ses repas ou à ses colations, soit par les viandes choisies qu'il consumoit en quantité et avec avidité ; car il vouloit que sa table fusse servie splendidement, couverte de force mets et par grand nombre d'officiers, gentilhommes. Ses droits, qu'il trempoit dans chaque plat, tenant un morceau de pain au bout, luy servoint de fourchettes et quasi poin du couteaux, ce qui obligeoit ses médecins, Fagon et Dodart, de le purger chaque mois pour luy desgager l'estomac. Ausi la Montespan, l'une de ses maîtresses, lui reprochat diverses fois qu'il sentoit mauvais, ce qui estoit véritable, par la quantité d'alimens qu'il prenoit à table, jusques à empocher des biscuits, des dragées et autres confitures de son désert, dont jay esté temoing plusieurs fois. D'ailleurs il estoit enemy du vin et des liqueurs fortes, car il ne beuvoit que trois fois à ses repas, un tiers de vin de Bourgone et deux tiers d'eau, toujours à la glace, tant l'esté que l'hivert.

Depuis son mariage avec l'Infante d'Espagne et après son veuvage, il s'est adonné aux plaisirs et à la galanterie, au dessus de tout ce qu'on en peut exprimer et néamoins il partageoit les soins amoureux avec ceux de la guerre (car il estoit courageux), qui luy servoit de baze pour la gloire personelle et sa demesurée ambition, qui en fin luy suscitat une foule d'enemis et potentats de l'Europe, qui ont mis sa couronne à deux doits de sa chutte et reduit ses peuples, envers lesquels il a toujours esté très dur, à la mandicité. Après avoir épuisé des tresors innombrables, est mort endepté de dix neuf cents milions de livres, tant en rente sur l'hostel de ville de Paris et tontines qu'en charges de nouvelles créations, soit municipales, gouvernemens de toutes les petites villes, que de finances, garde costes, comissaires, gages et apointemens d'officiers tant d'espée que de plume, qu'arérages de soldes de trouples, founisseurs de vivres et d'habillemens pour les armées, caisse d'empruns et munitions de guerre, et la plus part de ses domaines vendus ou engagés.

Ce prince s'habilloit assès modestement, exepté dans les ceremonies et ocasions d'esclat. Il portoit une peruque très noire, nouée par devant, un chapeau bordée d'un poin d'Espagne d'or avec une plume blanche, des cravates et manchetes d'une belle dentelle d'Angleterre. Ses habits estoint dun fin drap, garnis de boutons d'or ou relevés d'une simple broderie. Avant que de se mettre à table, sur son fauteuil, il donnoit à un de ses escuyers ses gands à frange et sa cane à pomme d'or et son chapeau à tenir ; et lorsqu'il avoit essuyé ses mains avec une serviete mouillé, sortant du repas, il reprenoit tout ce equipage, rentroit dans son cabinet, ou il faloit que tous les soirs les princes et princesses, ses enfans batards se trouvasent à son petit coucher, afin de la divertir par divers contes. Par un ne s'en est dispencé jusques à sa mort. Ses premiers princes du sanc se trouvoint à son lever, vers les huit heures, et à son coucher, vers minuit ; lui donoint sa chemise de jour ou de nuict. A leur défaut, le premier gentilhomme de la chambre avoit cet honeur, lequel luy fournisoir tous les ans six pages de la chambre, habillés de elours cramoisy, en broderie d'or sur toutes les coutures. A dix heures, il aloit dans la tribune de sa chapelle ouir la messe, accompagnée d'une exelente musique, bien entretenue ; puis tenoit au retour quelques uns des conseils et l'après dinée aloit à diverses chasses dans une caleche faitte exprès.

Le roi, suivant l'usage de ses devanciers, portoit du commencement une royalle ou petite moustache, qu'il fit couper vers sa quarantième année. La mode vint de rien plus porter et de se raser entièrement le visage, hors les sourcils. S'il fut galand, magnifique et libéral dans sa jeunesse, ont a qua lire son histoire, il ne fut pas moins vaillant et genereux envers ceux quil afectionoit, que doué de bon conseil et de prudence. Il fit des despences tres considerables en festes, tournois, bals, comédies, balets, operats et divertisemens, superbes colations, illuminations, qu'il donoit dans ses jardins de Versailles, à l'occasion de ses maîtresses, dont le nombre ne fut pas médiocre et qui luy cousterent des sommes immenses. La seule dame de Fontanges le ruinoit ; car un seul de ses parfumeurs en eut cinquante mil escus. Elle fut empoisonée, heureusement pour ce princes. Outre ses magnifiques battimens de Versailles, Trianon, la mesnagerie Saint-Germain, quil fit embelir, Compiene, Fontainebleau, quil orna beaucoup, Marly, le monastere de Saint Cir, l'hostel des invalides, Meudon et, peu avant sa mort, sa superbe chapelle de Versailles, qui seule luy coustat sept milions de livres, bien qu'alors il fut épuisé et reduit à la dernière extrémité, les troupes, sans habits, sans solde, sans souliers, faute de fourniseurs ; qui neamoins combatoint en desesperés pour le salut de la patrie, et les siecles passés n'ont jamais fourni d'exemples qu'on ait exercé tant de duretés envers ceux qui versoint chaque jour leur sanc pour la defence de l'estat ; car l'on ne voyoit a la cour et dans les regimens qu'oficiers mutilés de leurs bras, jambes, yieux, mains et coups à travers toutes les parties de leur corps. Mais quoy le roi disoit ne pouvoir les tous recompenser. Grande politique de ce cardinal de Richelieu, lequel, en apauvrisant la noblesse, l'oblige a se faire soldats !

Ce monarque, ainsi que je l'ay dejas remarqués, s'estoit si fort endepté les dix ou douze dernieres années de sa vie, qu'un ami de M. le chevalier de Bouillon, mon camarade de service, luy ayant conseillé d'aler quelques fois faire sa cour au roi à Versailles, répondit plaisament : « Quoy vous voulés que jaille voir ce vieux gentilhomme ruiné qui n'a plus rien à donner ! Je sçay, de plus, qu'il ne luy reste qu'une dente, encore la-t-il contre moi. » Ce chevalier sçavoit que le roi n'aymoit pas sa famille, à l'occasion du cardinal son oncle, qui s'estoit brouillé despuis quelque tems avec la cour, croyant par la se faire eslire pape come doyen des cardinaux ; mais le roi le depouilla de tous ses benefices, et peu s'en falut qu'il ne fusse aresté : sa fuite le sauvat. Or le prince, ayant apris les plaisanteries du chevalier, ne luy pardona jamais, suivant sa coustume, non plus qu'aux parisiens leur révolte durant sa minorité, du tems du grand prince de Condé. Ausi na il voulu faire son séjour parmy eux, ny frequenté leur ville que trois ou quatre fois par necessité. Voici un deuxieme exemple que jay veu. Il n'a jamais pu pardoner au corps de sa marine, en ce que tous les capitaines luy escrivirent pour ne pas les contraindre à se soumettre d'aler chaque jour aux escoles, à Brest, sous le sieur Renaud, homme de fortune, mais doué d'un genie superieur pour les sciences. Ce prince, piqué au vif, cassat deux des plus considerables, les comtes de St Piere et barons des Adrets, et, sans la représentation du chancelier de Pontchartrain, il vouloit se deffaire de toutte sa marine, repetant diverses fois : « Je sçay que j'ay de braves officiers de mer, mais ils sont mutins et seditieux. »

Jamais il ny a eut de retour dans son esprit envers' la maison de Condé, de celle de Conti et ses princes du sanc, à cause des guerres civiles durant sa minorité, qu'ils avoint exitées. Il ne leur acordoit ny gouvernements, ny commandemens d'armées : ils servoint sous les mareschaux de France durant les guerres. Les Hollandais s'advisèrent de diffamer sa reputation dans leurs gazettes. Il trouva moyen datirer leur gazetier dans un vaisseau d'Amsterdam, qui l'enlevat ; fut conduit au Mont Saint Michel, ou il mourut dans une cage de fer. Je citerois bien d'autres exemples, mais passons outre.

Vint et deux ans avant sa mort, ne trouvant plus de resource pour recompenser les services de ses officiers militaires, au mois de may l'an 1693, il créa et institua son ordre royal et militaire de St Louis, auquel il donnat des statuds tres amples. Peu de prégoratives dans leurs comisions, puisque ceux qui se retiroint du service, même avec des pensions, n'estoit pas exemps de payer la taille. Il dotat cet ordre de cent mil escus de revenu annuel, principalement pour les estropiés et blesés, à prendre sur les confiscations, droits d'aubaine, biens vacquans des religionaires fugitifs ; et du quel il honora ses princes du sanc, mareschaux de France, admiral, vice amiraux, lieutenans generaux, mareschaux de camps, brigadiers, gouverneurs de places, colonels, capitaines de ses vaisseaux et de ses galeres, et autres officiers blessés ou estropiés de terre ou de mer, accommpagné de pensions atachées à leurs croix ou celles des commandeurs ou grands croix du dit ordre, garnies de rubans couleur de feu. Je fus honoré de la Croix de Saint Louis, peu après sa mort, par Louis quinze, 27 ans après son institution.

Ce monarque est le premier de nos rois qui ai fait agir et entretenu cinq grosses armées tout à la fois, sans y comprendre les garnisons ordinaires desplaces, ports de mer, forteresses, isles d'Amerique, colonies et camps volans ou milices pour la garde des costes maritimes, montans environ quatre cent mil hommes, entretenus afin de soustenir la guerre contre tous les princes de l'Europe ligués ensemble, j'en 'excepte le turc et les princes du nord.

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Source : Portrait et gestes du roi Louis XIV, de Louis de Lagrange-Chancel.