03 janvier 2016

Histoire des milices provinciales

De temps en temps l'irritation populaire se manifeste par des émeutes : les miliciables refusent de tirer au sort, ils insultent les agents de l'autorité, ils empêchent le tirage de se faire ; dans beaucoup de paroisses, la maréchaussée est appelée pour prêter main-forte au commissaire ou au subdélégué. Les paroisses, il est vrai, paient les frais de maréchaussée et les mutins sont déclarés de droit miliciens. Le plus souvent le tirage au sort est un spectacle de désolation, d'abattement et d'effroi : « Que penserait, dit Mercier dans le style alors à la mode, le Spartiate, s'il revenait au monde, en voyant un Parisiensis, le visage pâle, saisir d'une main tremblante le billet fatal qui l'envoie à la guerre ? Ne dirait-on pas qu'il tire au supplice ?... Le délégué semble un exécuteur des vengeances publiques, tant il est craint, redouté, odieux ! » Beaucoup essaient par la fuite de se dérober au tirage au sort ; et comme les habitants d'une même paroisse sont solidaires, comme le réfractaire est tenu de servir à la décharge de celui qui le représente, la recherche des fuyards devient l'occasion de faits lamentables, délations, perquisitions, luttes à main armée ; ainsi qu'aux jours de grande calamité, le sens moral succombe. Les miliciens peuvent recourir à l'assistance des cavaliers de la maréchaussée ou des soldats du guet pour arrêter les miliciables qui ne se sont pas présentés au tirage ; les archives des intendances nous ont conservé des exemplaires imprimés de ces permis de réquisition. Turgot fait un horrible tableau de l'effroi qu'inspirait la milice dans la généralité de Limoges avant son arrivée : « Chaque tirage était le signal des plus grands désordres dans les campagnes et d'une espèce de guerre civile entre » les paysans, dont les uns se réfugiaient dans les bois où les autres allaient les poursuivre à main armée, pour enlever des fuyards et se soustraire au sort que les premiers avaient cherché à éviter. Les meurtres, les procédures criminelles se multipliaient ; la dépopulation des paroisses et l'abandon de la culture en étaient la suite. Lorsqu'il était question d'assembler les bataillons, il fallait que les syndics des paroisses hssent amener leurs miliciens escortés par la maréchaussée et quelquefois garrottés. » Ce n'est pas seulement en Limousin qu'avaient lieu ces tristes scènes. Une circulaire ministérielle du 11 août 1728 renferme une description qui précède celle de Turgot et qui, par plus d'un trait, lui ressemble : « Dès que la milice est annoncée, tous les habitants et fermiers qui ont des enfants se mettent en campagne pour aller chercher leurs protecteurs et lâcher par leur appui de faire exempter leurs garçons. Les garçons eux-mêmes courent la campagne, se retirent dans les bois, en un mot tout travail cesse dans la paroisse... Les miliciens et leurs adhérents vont de maison en maison faire des extorsions, ils poursuivent les fuyards avec des archers et des huissiers ; sans compter les rixes et souvent les meurtres. » Dans Paris même, en 1743, la seule année où la capitale ait tiré au sort, la poursuite des réfractaires eut le caractère d'une chasse à l'homme ; on traînait les fuyards par les cheveux ; les agents de police fournissaient des fuyards pour de l'argent. En 1789, le duc de Liancourt disait à l'Assemblée constituante qu'il y avait par an plus de 12,000 fuyards de la milice. Transporté de force aux armées, le milicien songeait souvent à s'enfuir. Ce fait est attesté et par la répétition très fréquente dans les ordonnances des peines édictées contre les déserteurs de la milice et par les explications des circulaires ministérielles. Sous ce rapport d'ailleurs, les troupes réglées offraient de nombreux exemples aux miliciens ; la désertion, au xvme siècle, était le fléau des armées. L'impopularité de la milice est incontestable. Quelles en sont les causes ? C'est d'abord et surtout l'inégalité ; la milice est odieuse comme la taille, comme la corvée, et au même titre ; elle ne pèse que sur les roturiers ; les exemptions multipliées à l'infini dans la classe même des roturiers font paraître le fardeau encore plus insupportable. A l'inégalité s'ajoute l'arbitraire, arbitraire dans la répartition, arbitraire dans les exemptions, arbitraire dans les substitutions, arbitraire dans les châtiments, arbitraire jusque dans les congés. A l'égard de la milice l'intendant est investi d'une autorité toute-puissante, et cette toute-puissance, il la transmet au subdélégué. Pour faire crier à l'injustice, il suffit que l'injustice soit possible ; or l'impartialité du subdélégué fut plus d'une fois accusée. L'inégalité et l'arbitraire sont encore rendus plus sensibles par le mépris général pour l'état de milicien, les mauvais traitements, la négligence homicide qui précipite les miliciens aux armées sans préparation, parfois sans armes. Le milicien est souvent un homme fait, assez souvent un homme marié. L'enlever à ses travaux c'est pour lui, pour sa famille, la ruine ou la misère. La longue incertitude qui laisse le miliciable exposé aux chances de chaque nouveau tirage, depuis l'âge de 16 ou 18 ans jusqu'à celui de 40, tant qu'il n'est pas tombé au sort, est une entrave persistante à l'exercice d'une profession ou à l'obtention d'un emploi. Les publicistes, en constatant l'impopularité, contribuent à l'aggraver ; en attaquant l'institution, ils achèvent de la décrier. A ces causes, ajoutez chez des masses ignorantes, déshabituées des armes, la répugnance instinctive pour le service militaire, surtout pour un service forcé ; l'affaissement des conceptions généreuses qu'étouffent les inégalités sociales. « Le mot de Patrie, dit Mercier, n'a aucun sens pour eux. » « Le peuple, dit Des Pommelles, ne pouvait regarder comme un devoir sacré un service dont s'exemptait l'opulence. » A la fin de l'ancien régime, la milice est attaquée de toutes parts ; quelques écrivains militaires y voient une dépense inutile ; le soldat des troupes réglées, une concurrence maladroite ; l'économiste, un fléau pour la richesse publique ; le philosophe, une atteinte à la liberté humaine ; le peuple, un impôt écrasant et une iniquité. Mais si l'opposition est violente et générale, elle est confuse et contradictoire. Les militaires, au nom de l'intérêt public, veulent fortifier le principe du service obligatoire ; les philosophes, au nom de la liberté, s'élèvent contre les applications déjà faites de ce principe. Les masses populaires crient contre les exemptions, les économistes en réclament davantage ; s'ils se prononcent contre les exemptions accordées aux domestiques, c'est seulement parce qu'elles enlèvent des bras à l'agriculture et qu'elles créent un privilège en faveur de l'oisiveté. Les protestations contre les exemptions sont dirigées surtout contre la manière dont ces exemptions sont réparties ; elles laissent voir la prétention à de semblables avantages ; les classes qui tiennent le milieu entre l'aristocratie roturière et la population qui vit d'un travail manuel, se plaignent d'être obligées de tirer au sort avec l'ouvrier des villes et des campagnes ; le laboureur et l'artisan dirigent surtout leurs colères contre l'immunité accordée à « ces fainéants de laquais. » Parfois les miliciens désignés semblent vouloir se venger sur ceux que le sort a épargnés ; contraints à l'état de soldat, ils commencent par les excès de la soldatesque ; ils s'attroupent, ils courent le pays avec des fusils, des bâtons, des fourches ; ils lèvent des contributions, exigent de l'argent ou des denrées.

Source : Histoire des milices provinciales, de Jacques Gebelin.

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La municipalité de Nontron contre Mazerat

Les conflits locaux relatifs aux offices municipaux suscitent une plus grande inquiétude, tant dans les bureaux de l'intendance que dans ceux des ministres à Versailles, lorsqu'ils provoquent l'intervention du Parlement de Bordeaux. Un incident mineur, survenu à Nontron, petit bourg du Périgord septentrional, pendant la guerre d'Indépendance d'Amérique, va très vite être exploité par les parlementaires bordelais pour aboutir à l'interdiction provisoire faite aux officiers municipaux d'exercer leurs fonctions. Le juge de la localité, le sieur Mazerat et son fils, créatures affidées du seigneur de cette cité, le président à mortier Paul-Marie de Lavie, s'en prennent aux officiers municipaux qui ont assisté à un Te Deum et organisé un feu de joie, conformément aux ordres du maréchal de Mouchy, en octobre 1779. Or, dès le lendemain, les édiles reçoivent un acte d'opposition du président de Lavie, pour avoir tenu une assemblée avec port d'armes. Informé, le maréchal rassure les édiles nontronnais car il a demandé au baron de Nontron de clore discrètement cette affaire. La réaction d'orgueil des magistrats municipaux va se retourner contre eux. En effet, prévenu à son tour, le ministre Bertin réagit et adresse un avertissement à la famille Mazerat, avec inscription sur le registre des délibérations de la communauté. Confortés par ce succès, les édiles nontronnais évoquent avec le président de Lavie la saisie du Conseil du roi en cas de nouvelles menaces de la part de la famille Mazerat. Le magistrat bordelais répond par deux arrêts du parlement de Bordeaux qui enjoignent aux officiers municipaux de remettre leurs titres à la Cour souveraine et de cesser leurs fonctions, sous peine d'emprisonnement. Alerté, le subdélégué Duboffrand, après avoir relaté à l'intendant Dupré de Saint-Maur les diverses péripéties de cette affaire, réclame la cassation de ces deux arrêts et la condamnation des Mazerat, père et fils, à une forte amende, pour s'être opposés à l'application de l'édit de novembre 1771.

Source : Anne-Marie Cocula, 2009.

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Un adjoint suspendu

Les vengeances de M. Constans.

À Nontron. – Un adjoint révisionniste suspendu.

Par arrêté préfectoral, M. Georges Ribeyrol premier adjoint au maire de Nontron, est suspendu.

Son crime, on le devine, est d'avoir des opinions révisionnistes et de trouver que tout n'est pas pour le mieux dans la République actuelle.

M. Ribeyrol présidait, en l'absence du maire, la séance du conseil municipal du 30 avril; séance au cours de laquelle un conseiller se livra à des attaques contre les parlementaires. M. Ribeyrol s'associa à ses déclarations.

De plus, et comme circonstance aggravante, M. Ribeyrol a publié, en faisant suivre sa signature du qualificatif « adjoint », une protestation contre les odieuses persécutions dirigés par le gouvernement contre le général Boulanger et ses amis.

M. Ribeyrol a été frappé pour ces choses; nous l'en félicitons vivement. La haine de M. Constans l'honore.

(La Presse, 1889)

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Vente de Jommelières

Étude de Me Laroussarie, avoué à Nontron (Dordogne).

Vente sur licitation à la barre du Tribunal civil de Nontron, le Jeudi huit Novembre 1894, de la terre de Jommelières d'une contenance de 333 hectares, située sur la ligne d'Angoulème à Nontron, à 1 kil. de la station de Javerlhac.

Belle maison de maîtres, bâtiments d'exploitation, immense parc planté d'arbres de haute futaie,avec pièce d'eau et rivière poissonneuse, jardin anglais et potager, prairies naturelles, prés artificiels, terres labourables, bois taillis, bruyères, etc.

Chasse giboyeuse.

Par décision de Monsieur le Ministre de l'Intérieur en date du 19 août 1876, il a été créé dans cette propriété une colonie agricole. Mise à prix... 200,000 francs.

S'adresser pour plus amples renseignements, pour visiter la propriété et aussi pour traiter a l'amiable jusqu'a l'adjudication audit Me Laroussarie, avoué à Me Villepontoux, notaire à Abjat (Dordogne), liquidateur, ou à Me Assire, notaire à Orléans, boulevard Alexandre-Martin, n° 47.

(Le Figaro, 1894)

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Lettre de Boisbertrand

La polémique engagée à propos du chemin de fer projeté d'Angoulême à Nontron vient de provoquer, de la part de M. Ad. B. de Boisbertrand, une lettre, datée de la fonderie de Lachapelle-Saint-Robert, et dont nous extrayons les passages suivants :

Le Bandiat a ses hauts fourneaux en partie en activité ; mon beau-frère, M. de Bourdage, propriétaire des hauts-fourneaux de Lachapelle-SaintRobert, et M. Masse, propriétaire à Jommelières, fournissent des fontes à la fonderie impériale de Ruelle, non pas par mille kilogrammes, mais par millions de kilogrammes ; les épreuves faites ces jours-ci encore à Ruelle, avec les fontes provenant de ces hauts-fourneaux, ont donné les plus beaux résultats; la dernière épreuve faite avec les fontes de Lachapelle-Saint-Robert a été des plus décisives. En effet, un canon de trente a tiré 200 coups poussés à outrance sans éclater, et il est montré a la fonderie impériale comme une victoire remportée par les minerais du Bandiat sur les minerais étrangers.

Voilà des preuves éclatantes de l'existence de ces minerais du Bandiat qu'on prétendait épuisés ! Je disais en 1864, dans un rapport que m'avait prié de lui faire M. Turgan, ingénieur attaché à la maison de l'Empereur, que les minerais du Bandiat étaient inépuisables, et tout vient à l'appui de mon assertion, car la fonderie de Lachapelle-Saint-Robert a passé, au mois de septembre, avec le gouvernement, un marché de 1,200,000 kilogrammes de fonte, dont 600,000 livrables dans la campagne courante; à cette époque, et ceci est à bien noter, les parterres de la fonderie de Lachapelle n'avaient aucun approvisionnement, et dans le courant de juin prochain Lachapelle aura livré ses 600,000 kilogrammes.

Si les minerais du Bandiat étaient épuisés, les fourneaux n'auraient pu trouver d'approvisionnements aussi abondants en aussi peu de temps, et je ne doute nullement que si une compagniecvoulait exploiter en grand les gisements miniers du Bandiat, elle fournirait bien au-delà des besoins des hauts-fourneaux du pays.

Je disais encore, dans mon rapport à M. Turgan, que le gouvernement qui, alors, abandonnait le Bandiat, reviendrait plus tard sur celte décision. Du reste, c'était parfaitement l'avis du commandant Larma, qui était alors à Ruelle. Je ne me trompais donc pas, puis qu'aujourd'hui, d'après les dernières épreuves, nous ne serons plus à la merci des minerais étrangers, et je le dis bien hautement, il n'y a pas de fontes en Europe à pouvoir donner de meilleurs résultats que celles du Bandiat.

(Moniteur des métaux ouvrés et de la métallurgie en général, 1869)

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Visite de Ruelle

La fonderie de canons de la marine à Ruelle, que le ministre de la marine a visitée aujourd'hui, est située sur la Touvre, l'un des affluents de la Charente, à sept kilomètres d'Angoulême.

Cette usine, créée en 1750 par le lieutenant général Marc-René de Montalembert, fut acquise par l'Etat en 1755. Etablie à cheval sur la Touvre, dont le niveau est invariable, qui ne gèle jamais, et qui lui distribue l'eau nécessaire comme force aux moteurs de l'usine, à proximité de fort belles forêts et des abondantes minières de la vallée du Bandiat très riches en gisements de minerais d'excellente qualité, elle était, à l'origine, à même de produire les bouches à feu en fonte réglementaire à un prix de revient relativement minime.

Aujourd'hui, l'adoption de l'artillerie en acier et l'abandon presque complet des bouches à feu en fonte n'ont pas diminué les facilités de production de l'établissement. Des ateliers puissamment outillés où tous les procédés mécaniques les plus perfectionnés ont été concentrés mettent Ruelle au premier rang des usines de ce genre de la France et de l'étranger.

Ruelle constitue actuellement l'unique usine où la marine puise son matériel d'artillerie. Les fonderies de Saint-Gervais et de Nevers ayant été supprimées et leur matériel concentré à Ruelle, cette concentration a donné à l'établissement une importance considérable.

800 bouches à feu de tous calibres (depuis le canon de 42 centimètres jusqu'à celui de 65 millimètres), destinés à la flotte, y sont en ce moment en voie de fabrication. L'effectif du personnel qu'y entretient l'Etat est actuellement de 1,000 officiers, employés et ouvriers. Un colonel d'artillerie de marine en a la haute direction.

C'est de Ruelle qu'est sortie toute la grosse artillerie de notre flotte de combat. Ses communications par voie ferrée sont assurées avec chacun de nos ports militaires.

Depuis un an, sur l'impulsion donnée par M. Barbey, les fabrications d'artillerie ont reçu à Ruelle un grand développement par de nouvelles commandes considérables et surtout par la création d'un outillage spécial à la confection des canons à tir rapide nécessaires à l'armement de nos escadres. Nous ne croyons pas devoir nous étendre sur ce sujet intéressant la défense nationale. On comprendra notre réserve. Mais la visite que fait aujourd'hui le ministre de la marine à Ruellë montre l'importance de l'effort que l'on attend du personnel de cet établissement et témoigne de l'intérêt que le gouvernement attache au fonctionnement régulier de cette usine nationale.

Arrivé à Ruelle aujourd'hui mercredi par le train de 5 h. 40 du matin, le ministre a reçu la visite de tout le personnel officier et s'est rendu ensuite dans l'usine qu'il a visitée dans ses moindres détails. Un canon de 32 centimètres a été coulé devant lui. Il a également assisté à un tir d'expérience avec un canon de 10 centimètres transformé à tir rapide. Cette dernière opération a paru vivement l'intéresser.

Sa réussite va en effet amener une révolution complète dans l'armement de la flotte, par la transformation en canons à tir rapide de tout notre armement en canons ordinaires de 10, 14 et même 16 centimètres.

Le ministre a quitté Ruelle dans la soirée, se rendant aux forges industrielles de Commentry.

(Le Figaro, 1891)

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Les industries nontronnaises

La région nontronnaise ayant un sous-sol abondamment pourvu de minerai de fer et étant couverte d'immenses étendues boisées, avait à pied d'œuvre la matière première nécessaire à la fabrication du fer, aussi cette industrie se développa-t-elle dès une époque très reculée et au moyen âge, dut être déjà très florissante.

Sur la rivière le Bandiat et dans le voisinage immédiat de Nontron on trouvait quatre hauts fourneaux et sept forges à martinet, ainsi nommées, du lourd marteau mu par l'eau.

Les maîtres de forge

La forge à haut fourneau de Lavenaud produisait tous les vases en fonte, celle de Jommelières, de Forge-Neuve et de La Chapelle Saint-Robert, fondaient aussi des canons. Des forges à martinet sortaient des instruments divers et surtout un acier particulièrement renommé. Les plus actives étaient celle de Brouillaud, de Lamendeau, du Huisseau-de-l'Etang, qui exportaient jusqu'en Angleterre des poêles à frire particulièrement appréciées.

Une industrie si prospère enrichissait de nombreuses familles, nobles et bourgeoises, et faisait vivre sans aléa un nombre croissant d'ouvriers; jusqu'au milieu du siècle dernier cette industrie connut une prospérité sans éclipse, la forge de Jommelières, pour n'en dire qu'une, employait 110 ouvriers et produisait 12.000 à 13.000 quintaux de fonte. A leur apogée, en 1860, ces forges si florissantes, richesses du pays allaient s'éteindre l'une après l'autre, et disparaître en l'espace de moins de 10 ans. Le traité de commerce que la France signa le 23 janvier 1860 avec l'Angleterre devait ruiner cette industrie. La France passait subitement du régime de la protection douanière au régime du libre échange, qui abaissait considérablement les droits d'importation sur la houille et la fonte anglaise. Les vieux procédés au charbon de bois ne purent tenir devant les nouveaux procédés de traitement des minerais de fer par la houille, qui amenèrent la chute verticale des prix du fer et de la fonte; les voies de communication et la houille manquant dans notre pays, l'industrie locale dut capituler.

Les tanneries

Après celle des maîtres de forge, la principale industrie était celle des maîtres tanneurs. L'annuaire de la Dordogne de 1803 parle de cette industrie en ces termes :

« Les meilleures tanneries sont à Nontron; cette ville en a douze où l'on fabrique parfaitement le veau blanc, la basane, la vache, en croute ou lissée. Tous ces cuirs sont supérieurs à ceux des départements voisins; on attribue en partie cette supériorité aux eaux du Bandiat qui ont la propriété de rendre la matière souple et très moelleusse. »

Plus tard, ces tanneries furent au nombre de quatorze, mais depuis le libre échange, elles ont successivement périclité et la dernière a disparu il y a une soixantaine d'années.

Seule une filiale de ces industries si florissantes a survécu. Les aciers fournis par certaines forges étaient d'une qualité spéciale et il était tout naturel qu'on les employa dans la région; ainsi naquit et se développa la coutellerie nontronnaise, qui, dès la seconde partie du XVIIIe siècle, était déjà appréciée dans toute la France. Aujourd'hui la coutellerie nontronnaise ne pouvant avoir le privilège exclusif de la qualité, s'est spécialisée pour garder un cachet tout à fait propre et particulier.

La coutellerie

Les principales spécialités de couteaux de Nontron sont : le couteau à virole et à manche en buis pyrogravé et de formes particulières, en queue de carpe ou en sabot et les petits couteaux miniature. Cette dernière production de la coutellerie nontronnaise excite au plus haut point la curiosité et la surprise des visiteurs; comment pourraitil en être autrement quand il vous est présenté douze petits couteaux dans une coquille de noix, de noisette et même dans un noyau de cerise, et lorsqu'on s'aperçoit que ces couteaux s'ouvrent, se ferment et coupent comme leurs grands frères.

On peut obtenir un noyau de cerise contenant 150 couteaux ne pesant ensemble qu'un gramme! On avouera qu'il y a là de la part de cette industrie un véritable tour de force.

A côté de cette industrie il faut en citer quelques autres, qui, sans avoir l'originalité de la coutellerie, n'en sont pas moins des sources de richesses pour le pays.

Le chausson de feutre

En premier lieu, la fabrication du chausson de feutre. Cette industrie qui prit naissance tout de suite après la guerre, fait travailler plus de 400 ouvriers, se répartissant dans une douzaine d'usines de différente importance. Se pratiquant comme on le voit sur une vaste échelle cette industrie nontronnaise concurrence les gros centres producteurs de chaussons, tant par ses prix avantageux que par la qualité, ceci grâce à des conceptions de travail toutes modernes qui font honneur aux actifs Nontronnais qui en ont pris l'initiative.

Cette industrie devait en faire naître une autre. En effet, sur le Bandiat, un peu en dehors de la ville, une usine tisse, foule et teint le feutre de laine destiné à la confection des chaussons.

Les paillons

Les pays avoisinants, granitiques, cultivent beaucoup de seigle, il était normal qu'une industrie utilise cette paille spéciale, longue et élastique; c'est ce qui amena la création de trois fabriques de paillons pour bouteilles : une à Saint-Pardoux, une à Jommelières et une autre à Brouillaud, tout près de Nontron. Ces industries bien que touchées par la loi de prohibition en Amérique n'en sont pas moins prospères, et le touriste, que la fabrication du paillon intéresse, trouvera à Brouillaud un site admirable qui le dédommagera amplement des trois kilomètres qu'il aura fait.

Les fers à sabots

Une autre usine a vu récemment le jour dans notre cité; usine modeste certes, mais qui ne manque pas d'originalité, ne serait-ce que par la rareté de ses pareilles; deux centres seulement en France de production rationnelle de fers à sabots : Tours et Nontron. Originale aussi par son mode de fabrication des fers, dont la façon est uniquement et entièrement menée par pression et sans l'aide du feu.

Autres industries

La qualité des roches du pays les font rechercher dans de nombreuses carrières à ciel ouvert; tantôt c'est un calcaire approprié comme à Jommelières, qui sert à faire un macadam spécial pour le revêtement des routes, tantôt c'est un granit ou un grès que l'on extrait de notre sol pour faire des pavés ou pour construire des monuments qui se riront des injures du temps.

Enfin, si on ajoute nombre de petites industries urbaines particulières, telles que la fabrication des sabots, des conserves alimentaires, des biscuiteries, qui méritent une mention toute spéciale pour l'importance de leurs exportations, trois imprimeries (2 journaux hebdomadaires), des eaux gazeuses, des scieries, des minoteries le long du Bandiat, des fabriques de tuiles et de briques près des gisements argileux; si on ajoute que Nontron possède des ébénistes remarquables par la façon moderne avec laquelle ils travaillent les beaux bois du terroir, on se rend compte que le Nontronnais n'a rien perdu de son caractère industrieux, que malgré les revers de ses ancêtres, il a su remonter, puis franchir la mauvaise passe et qu'il cherche à augmenter sans cesse la prospérité de sa ville en même temps que la sienne propre, grâce à ses merveilleuses facultés d'adaptation, à son énergie et à ses connaissances des possibilités du pays.

(Revue économique du Centre-Ouest, 1937)

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02 janvier 2016

Eyriaud des Vergnes

Eyriaud des Vergnes, avec Généalogie Charente Périgord
Famille établie à Javerlhac au XVIIe siècle.

Filiation suivie

I. — Hélie Eyriaud, sieur de Bechemore, marié avec Sybille Dumas, d'où : 1° François Eyriaud, qui suit ; 2° Antoinette Eyriaud, mariée avec Jean Gauthier, sieur de Sauveroche, juge de Varaignes ; 3° Marie Eyriaud, mariée d'après acte du 16 novembre 1676, avec Étienne de Marendat, sieur de Bellevue, capitaine du château de Varaignes.

II. — François Eyriaud, sieur de Bechemore, juge de Varaignes, marié d'après acte du 1 juillet 1660, avec Léonarde Rastineau, fille de François Rastineau, bourgeois, et Marguerite Faure, d'où : 1° Michel Eyriaud, qui suit ; 2° Sicaire Eyriaud, bourgeois, marié d'après acte du 20 février avec 1683 avec Suzanne Veyret ; 3° Marie Eyriaud, mariée d'après acte du 4 février 1712, avec François de Mazerat, greffier.

III. — Michel Eyriaud, sieur de Bechemore, fermier du château de Javerlhac, marié d'après acte du 8 mai 1714, avec Jeanne de Lapouge, d'où : 1° François-Sicaire Eyriaud, qui suit ; 2° Antoine-Sicaire Eyriaud, notaire royal, marié avec Françoise Bazinet ; 3° François Eyriaud-Bechemore, né en 1727, décédé en 1812, officier de santé, maire de Javerlhac, marié avec Marie Jalanihat, d'où Jacques Eyriaud-Bechemore, garde d'honneur de la Dordogne ; 4° François Eyriaud, prêtre ; 5° Marie Eyriaud, mariée d'après acte du 29 janvier 1765, avec Georges Jalanihat, marchand ; 6° Marguerite Eyriaud, mariée d'après acte du 18 juin 1737, avec Joseph Resnier, sieur du Couret.

IV. — François-Sicaire Eyriaud, né en 1715, décédé en 1789, bourgeois, marié avec Marguerite Seguin, d'où : 1° Jean-Joseph Eyriaud-Desvergnes, qui suit ; 2° Michel Eyriaud-Desvergnes, propriétaire, marié avec Marie Paulet ; 3° Marguerite Eyriaud-Desvergnes, mariée d'après acte du 25 février 1783, avec Pierre Soury-Lafond, maître de forges, d'où Marguerite-Honorine Soury-Lafond, mariée d'après acte du 3 novembre 1813, avec Nicolas-Basile Fontpuy-Boulouneix, propriétaire, maire de Javerlhac.

V. — Jean-Joseph Eyriaud-Desvergnes, marié d'après acte du 13 juin 1797, avec Marie-Rosalie Demay, d'où : 1° Richard Eyriaud-Desvergnes, qui suit ; 2° Michel-Chéri Eyriaud-Desvergnes, né en 1806, décédé en 1878, médecin, marié avec Marie-Rose Bouniceau.

VI. — Richard Eyriaud-Desvergnes, conservateur des hypothèques, marié avec Joséphine-Marie-Anaïs Tétiot, d'où : 1° Jean-Joseph-Alfred Eyriaud-Desvergnes, né en 1835, décédé en 1905, ingénieur des ponts et chaussées, officier de la Légion d'honneur, marié avec Gabrielle-Henriette-Thérèse Derode ; 2° Pierre-Eugène Eyriaud-Desvergnes, né en 1836, décédé en 1883, capitaine de vaisseau, écrivain.

Archives départementales

1781. — Prestation de serment, après examen sur le fait de la pratique par le lieutenant-général dans la chambre du Conseil, en présence du procureur du Roi et de tous les juges de Pierre Eyriaud, praticien, pourvu de l'état et office de notaire royal en la paroisse de Javerlhac.

Bibliothèque généalogique

• Publications de la Société des océanistes, 1975.

Eyriaud Desvergnes, Pierre Eugène (1836-1883). — Officier de marine. Né le 9 septembre 1836 à Versailles (Yvelines). Élève de l'Ecole polytechnique, promotion de 1857. Passe dans la marine avec le rang d'enseigne de vaisseau au 24 décembre 1859. En février 1868, demande à remplir les fonctions de résident aux îles Marquises où il arrive, en octobre 1868, ayant rejoint son poste par l'Alceste. Touche sa solde, plus une indemnité de 2 500 F, ce qui lui donne un traitement annuel de 5 460 F. Eyriaud s'installe à Nuku Hiva, la résidence officielle : « une maison au bord de la mer, dans la vallée de Hakapehi. » Il est à la fois ordonnateur, officier d'état civil, commissaire de l'inscription maritime, consul « de toutes les nations », juge de paix et « accidentellement ingénieur et médecin ». Il a avec lui comme personnel européen, un écrivain de marine et une « brigade de gendarmerie, composée d'un brigadier et de deux gendarmes logés à la caserne ». En 1873, il obtiendra en outre « un artilleur de marine avec une pièce en bronze de 12 et des munitions ». « Il est facile de voir, ajoute le résident, que l'administration des Marquises n'offre rien de comparable à celle que l'on est habitué de voir fonctionner en France. » Eyriaud succède aux résidents Laurent et Hippolyte qui ont eu des difficultés avec la mission et Mgr Dordillon. Eyriaud maintiendra la tradition sur ce point et sera « en très mauvais termes avec la mission, ce qui, ajoute avec humour le gouverneur de Tahiti, arrive du reste à tous les résidents ». Son premier geste fut d'accuser le malheureux Père Fréchou « de cacher des barils de poudre dans son presbytère. En l'absence du missionnaire, le résident força les portes de la maison, fit sauter la serrure des deux malles et, ne trouvant rien, s'en alla laissant tous les effets à la merci des pillards ». Un peu plus tard, sous un prétexte saugrenu, il fait détruire un jardin expérimental de cultures tropicales, établi par l'évêque, auquel il suscite des difficultés par sa prétention d'appliquer à la lettre les prescriptions du code civil sur le mariage. Au sujet d'un troupeau local, il cherchera encore noise à la mission. Eyriaud vit aux Marquises l'abandon de l'exploitation du coton commencée vers 1867 par W. Stewart, le gérant d'Atimaono, sous l'impulsion du gouverneur de la Roncière et dont le colon Nichols avait accepté la direction locale en apportant de la main-d'œuvre asiatique. La faillite d'Atimaono, en 1873, vint tout interrompre. L'administration du résident Eyriaud se termina fort mal. Il exerça son commandement d'une manière tellement arbitraire qu'une enquête dut être ouverte en 1873. Bien qu'on lui reconnaisse de fort bien parler le marquisien et qu'on lui accorde, au début de son séjour, « une assez grande influence sur les chefs », on trouve qu'il manque vite « d'initiative et d'activité dans l'exercice de ses fonctions » ; que sa gestion, sous le rapport administratif, laisse à désirer et lui a « occasionné de graves embarras que l'on doit attribuer à son inexpérience en matière de comptabilité ». Il en va de même sous le rapport judiciaire. Si bien que son « administration aux îles Marquises ayant eu des résultats déplorables », et des « déficits » ayant été reconnus contre lui — on se trouve en face de « dettes considérables envers l'État » — il est rappelé en France par dépêche ministérielle le 1er octobre 1874. On l'excuse d'ailleurs un peu : il n'a eu pour société, pendant cinq ans, « que deux gendarmes et quelques marchands européens ou américains qu'il ne peut même pas fréquenter... et, mal avec les missionnaires, il a dû vivre presque exclusivement avec les indigènes dont il a trop adopté les habitudes... Son esprit est, par ailleurs, énervé par l'abus des boissons ». Manquant volontairement le navire sur lequel il aurait dû s'embarquer et s'acoquinant pour cela avec un certain commerçant du nom de McGrath, « homme déconsidéré dans le pays », le départ d'Eyriaud de Tahiti fut marqué d'incidents pénibles pour l'honneur d'un officier. Il arrive à Cherbourg le 1er février 1875. La marine le place pendant un an en non-activité par retrait d'emploi. Après sa réintégration dans les cadres actifs, Eyriaud demande un congé sans solde « pour attendre la retraite ». Par ailleurs, il songe à retourner aux îles Marquises. « M. Edouard Hay, un des premiers fabricants d'huile de Paris, désire m'attacher à sa maison pour recueillir, dans l'archipel des Marquises, les noix de bancoul nécessaires pour alimenter une industrie nouvelle qu'il veut créer. » Ainsi Eyriaud pense-t-il « rendre de sérieux services au commerce de la colonie dont les ressources d'exportation peuvent devenir importantes dans la suite » (lettre au ministre, 21 juillet 1876). En fait, Eyriaud ne repartira pas aux Marquises, car à la suite d'une nouvelle affaire, il sera retraité d'office, le 10 octobre 1879. Il entrera alors dans les chemins de fer. Il s'était marié, le 12 juin 1878, en Belgique, avec une Anglaise née au Brésil, Adèle Broad, qu'il amène en France ; il avait obtenu la même année la permission d'ajouter à son nom celui de Desvergnes. Il mourut à Cherbourg en 1883. — A son retour en France, Eyriaud Desvergnes rédigea, pour la marine, un rapport sur les Marquises qui témoigne d'un esprit observateur et cultivé. Ce rapport fut imprimé sous le tire : L'Archipel des îles Marquises (Paris, Berger-Levrault, 1877, 98 p.). C'est une bonne monographie de l'archipel. Il y décrit avec quelques détails la vie des indigènes, p. 17-59 ; y énumère un certain nombre de plantes usuelles, p. 59-69, et donne ses idées sur l'avenir de la colonisation et du commerce dans l'archipel. On trouverait là un plan de ce qui constituait alors la capitale des Marquises, Taiohae, à Nuku Hiva, p. 91.

• Gazette médicale de Paris, 1878.

Nécrologie. — Nous avons le regret d'annoncer la mort de M. le docteur Eyriaud des Vergnes, président, depuis sa fondation, de la Société locale des médecins de la Charente, ancien chirurgien en chef de l'hôpital d'Angoulême, décédé en cette ville à l'âge de 72 ans, le 20 juillet 1878.

Liens web

- Les émeutes de Javerlhac.

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01 janvier 2016

Du sang, de la volupté et... une cloche

Il y a, dans le clocher de Milhac, deux cloches : une petite et une grosse. La petite a été faite en 1847. Elle pèse de « 4 à 500 livres ». Elle porte sur ses flancs les inscriptions suivantes : « Sit nomen Domini bene- dictum. Parrain : M. Jean-Jules Puibareau. Marraine : Mme Desgorces Dugenet, veuve Astier. Jacques-Augustin Laurique, curé de Milhac. »

La grosse a été faite en 1733. Elle pèse « environ 1 500 livres ». Elle porte comme inscriptions : « Je suis à S. Martin de Milhac, faite par les soins de M. Théophile Ventou Lasserve, prêtre et curé de la présente paroisse. A été mon parrain M. Pierre-Louis Chapt de Rastignac, comte de Puyguilhem, seigneur de Villars, de Milhac et de Firbeix ; marraine dame Anne Suzanne Dulos Dalement, son épouse. » « Santa Maria, Sante Martine, orate pro nobis. » « Hélie Dupuy, sindic fabricien. » « Fecit Louis Bareau. »

Cette grosse cloche a évidemment été fondue pour le clocher de Milhac. Malgré la légende, elle est donc différente de celle — à peu près du même poids : 1,800 livres — qui avait d'abord appartenu à Abjat, puis avait été transférée, en 1641, et par arrêt de justice, d' Abjat à Thiviers. La cloche d'Abjat était encore à Thiviers en 1735, puisqu'elle fut vendue le 24 juillet de cette même année au syndic fabricien de Milhac, Hélie Dupuy, pour la somme de 1,035 livres. On ignore d'ailleurs ce que cette cloche est devenue par la suite. Peut-être a-t-elle été vendue à Dupuy fêlée ou brisée. Le motif de sa vente par les Thibériens fut en effet que le prix en serait « employé aux réparations de la chapelle dont son poids a causé la ruine... ».

Notre Milhacois Dupuy l'aurait alors revendue au poids du bronze en 1735 pour finir de payer celle qui avait été installée deux ans plus tôt dans le clocher de Milhac. C'est de cette manière, par procuration pourrait-on dire, que la cloche arrachée au clocher d'Abjat serait venue, après quelque cent ans de service à Thiviers, sonner à Milhac.

Mais on n'a jamais trop de respect pour les légendes. Elles sont toujours le déguisement d'une vérité. Vers 1730, les Milhacois désiraient une cloche. A la même époque, les Thibériens songeaient à se défaire de la leur. Mais d'abord, à Thiviers, tous n'étaient pas du même avis. Des contestations au sujet de cette cloche y duraient déjà depuis une dizaine d'années entre « les seigneurs de Vaucocour » et « les habitants » de la ville de Thiviers. Devant cet état de fait, il est normal que les habitants d'Abjat aient songé à réclamer une cloche qu'ils n'avaient jamais cessé de considérer comme leur légitime propriété. Les circonstances amenèrent ainsi Milhac à jouer, pour ainsi dire, le rôle d'arbitre entre Thiviers et Abjat. Et comme les circonstances sont l'expression de la volonté du Ciel... toute l'affaire se traduisit en fin de compte par ce pieux apologue, qu'on racontait à Milhac, le soir au coin de la cheminée :

« Autrefois on transportait la cloche d'Abjat à Thiviers. Arrivés à Milhac, les bœufs qui la traînaient s'arrêtèrent et refusèrent obstinément d'avancer. Croyant à une intervention divine, les conducteurs interpellèrent ainsi la cloche : « Sonne pour Thiviers » ; l'airain resta muet. « Sonne pour Abjat » ; il ne s'ébranla pas davantage. « Sonne pour Milhac » ; la cloche cette fois retentit et se fit entendre au loin. Alors un paysan, témoin du fait, s'écria : « La volonté de Dieu est manifeste, il faut que cette cloche soit montée au clocher de Milhac » ; ce qui fut exécuté. »

Voici maintenant dans quelles dramatiques circonstances la cloche d'Abjat avait été amenée à Thiviers.

Pour comprendre les événements qui vont se dérouler, il faut se rappeler que nous sommes en 1640. Les derniers soulèvements des « Croquants du Périgord » et les sévères répressions qui s'en suivirent sont encore tout chauds (1637). Dans un autre contexte historique, aucun des deux partis n'en serait venu à de telles extrémités.

Bref, en ce temps-là vivait au village de Fargeas, sur la paroisse d'Abjat, une jeune fille d'une beauté extraordinaire. « Tout son corps, disent les chroniqueurs, était d'une harmonie parfaite, et la chair de son cou était si diaphane qu'on pouvait distinguer, à travers, le vin ou l'eau qu'elle buvait ».

La réputation d'une telle beauté parvint aux oreilles du Gouverneur de Thiviers, qui avait Abjat dans sa mouvance. François de Vaucocour était capitaine de chevau-légers, et gouverneur de Thiviers depuis 1624. Au mois de mai 1640, il arrivait avec sa troupe dans le bourg d'Abjat. Les habitants, prévenus qu'il se rendait au village de Fargeas pour enlever la fille merveilleuse, « se rassemblèrent indignés sous la halle et l'invitèrent à rebrousser chemin. Il passa outre, traversa brutalement le bourg, et courut vers Fargeas et le Bandiat, où il fut poursuivi par une bande enfiévrée de colère qui, de nouveau, l'arrêta au passage du ruisseau. Un engagement sanglant s'y produisit ». Il y eut « des blessés et un mort de chaque côté ». Du côté d'Abjat, la lutte était menée par Jean Masfranc, le propre fiancé de la Belle convoitée. Un de ses frères, Simon Masfranc, fut tué. Du côté de Thiviers, François de Vaucocour, frappé par Jean, son rival amoureux, tomba raide mort. Suprême injure : « le corps du capitaine fut enterré sous le pont de la Chapelle, dans le lit du ruisseau. »

D'après le nombre des condamnations à mort « par contumace » qui s'ensuivirent, cette bagarre a dû avoir pour acteurs quelque deux douzaines de paysans d'Abjat contre environ une dizaine d'hommes d'armes. On juge de l'ampleur de ce que certains appellent, d'un ton pathétique, un « soulèvement ».

Car il y eut procès. La famille de Vaucocour demanda réparation. Ses avocats, comparant l'affaire aux récentes jacqueries qui avaient ébranlé le Périgord, présentèrent l'événement comme « un acte de félonie et de révolte contre le service du Roi ».

Officiellement, cette thèse prévalut d'autant plus facilement que les inculpés de la partie adverse avaient jugé prudent de s'éclipser dans les bois. Ils firent bien. La plupart auraient été probablement pendus ou roués vifs, avant que la vérité sur le fond ait été établie.

La cour de Nérac rendit son verdict un an après, le 8 mai 1641. Verdict d'autant plus sévère qu'il accablait des gens en fuite, et qu'on n'avait pas l'intention de les pourchasser. Trois ans après, en août 1644, le Roi signera des lettres d'abolition de la sentence de Nérac, et les fugitifs rentreront chez eux sans être autrement inquiétés. Ainsi les Vaucocour étaient-ils apaisés, et les « brigands » d'Abjat s'en tiraient-ils à bon compte. Preuve que la justice royale avait estimé que les torts étaient partagés.

Autre preuve qu'on ne désirait pas traquer les « contumaces » : cette pénalisation collective infligée au bourg d'Abjat. Amende de 5 000 livres « applicables à la réparation du château de Nérac », autre amende de 3000 livres destinées à des messes « pour l'âme du défunt », à Nérac et à Thiviers. Démolition de la halle d'Abjat avec suppression des foires et marchés. Enfin enlèvement des cloches d'Abjat, les plus petites allant à Limoges et la plus grosse à Thiviers, où le corps du Gouverneur avait été transféré.

Les noces de Jean Masfranc, fils de chirurgien, avec la Demoiselle « diaphane » furent certainement, même sans cloches, des plus joyeuses.

Source : Milhac-de-Nontron, de Marc Chassaing.

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