Ma famille avait été engagée à m'empêcher d'aller de quelque temps à Nontron ; quand je le sus, je ne pus différer ce voyage. Outre qu'il m'était précieux de faire voir que j'étais sans crainte, j'avais un prétexte dans une grave maladie que venait d'essuyer l'avocat Duchassing, avec lequel on savait que j'étais extrêmement lié. Je partis donc pour ce petit voyage, seul, à cheval et bien armé. En descendant à mon auberge, je quittai une ceinture de pistolets, mais je gardai mon sabre. En suivant une assez longue rue, je remarquai sans avoir l'air d'y faire attention deux personnes qui cherchaient à m'éviter. Pendant les 4 ou 5 heures que je passai chez mon ami, je reçus les visites de M. Dumas, avoué, et de dom Menut, ancien bénédictin. Ce dernier m'exprima en particulier tout son étonnement de me voir à Nontron. On sait, me dit-il, que vous êtes ici, et les gens du fort sont disposés à vous insulter ; je répondis que je devais m'en retourner ce soir même, et que j'espérais ne pas les trouver sur mon passage. En effet, après avoir pris congé du convalescent, j'allai reprendre mon cheval et je revins tranquillement à Puiraseau. Avant d'en partir avec mon frère pour nous rendre à Nexon, prévoyant bien que tout le pouvoir allait tomber dans les clubs, je crus devoir écrire au président de celui de Nontron une lettre où j'exprimais ma surprise et ma peine sur les préventions qui s'étaient élevées contre moi. Je suis revenu, lui disais-je, le même que lorsque j'étais parti pour Paris ; à mon retour d'un voyage indispensable que je vais faire dans ma famille, je me présenterai à la société, pour détromper les hommes de bonne foi ; quant aux autres, je m'estime trop pour descendre à une justification pour eux : ces dernières paroles avaient pour but de signaler deux hommes influens, dont j'avais beaucoup à me plaindre. J'indiquais dans cette lettre le jour précis où j'espérais me présenter, et je signai bravement : le citoyen libre Verneilh.

Dans l'intervalle, j'avais rédigé un précis des événements de 1792 ; quelques mois plus tard, j'aurais dû le faire avec moins de franchis et de bonne foi. N'importe, au jour que j'avais indiqué, je me présentai à la société, et j'y lus, dans une réunion nombreuse, l'écrit que j'avais préparé ; je m'étais surtout attaché à expliquer mon vote sur le général Lafayette. Je fus écouté dans un silence flatteur, et, sur la proposition de M. l'avocat Excousseau, il fut déclaré que j'avais toujours conservé l'estime et la confiance de la société. Mais bientôt les jours devinrent plus mauvais ; on s'occupa d'épurer la société ; malheur à qui subirait ce stigmate, à moi surtout, ancien député et Fayétiste ! cependant je n'y pensais pas, lorsque deux amis de Nontron, MM. Boyer et Forien, me firent sentir tout le danger de rester chez moi à l'écart, et m'engagèrent à me présenter au plus tôt, à certain jour convenu entre nous. Me voilà donc de nouveau à la tribune, et cette fois la poitrine en quelque sorte découverte, pour recevoir les traits qu'on voudrait y lancer. Un ancien avoué me reprocha mon vote pour Lafayette ; je crus d'abord que c'était pour me servir, tant la chose me semblait simple. Bientôt je fus désabusé ; il insista avec aigreur. Cependant je fus maintenu à une très-grande majorité ; mais l'attaque pouvait se reproduire ; quel parti prendre ? Je me concertai avec quelques personnes de mon voisinage pour élever, comme on dit, autel contre autel, et nous formâmes une société populaire à Piégut, lieu d'un marché hebdomaire, très-fréquenté ; c'est ainsi que nous nous affranchîmes de la domination un peu incommode de nos voisins. On faisait peu de motions dans ce nouveau club ; on y lisait seulement les journaux, c'est-à-dire les exploits de nos armées avec les effrayantes listes des malheureux guillotinés ! Le jour de la fête à l'Etre Suprême, je fus appelé à y prononcer un discours qui reçut les honneurs de l'impression, et tout s'y passa paisiblement jusqu'à la chute inopinée de Robespierre. Bientôt après, le club inoffensif de Piégut se dissout de lui-même ; la société-mère et ses nombreux affiliés ne firent plus que languir, jusqu'à leur extinction si généralement désirée.