Non contens de voir les gardes nationales formées dans Paris et dans les principales villes de France, les chefs de la révolution voulaient que toutes les communes fussent armées. Dans ce but, on imagina de répandre partout un certain effroi, par des moyens divers appropriés à chaque division du territoire. Ainsi le même jour, à la même heure, on fit partir de Paris un grand nombre de courriers, porteurs d'instructions secrètes, qu'ils devaient laisser partout sur leur passage. Dans les environs de la capitale, c'était des brigands qui brûlaient les meules de blé et de foin ; au nord, c'était une irruption d'Allemands ; à l'ouest, une colonne de dix mille Anglais qui ravageaient le pays par le meurtre et l'incendie. Le trouble des esprits rendait tout croyable ; le tocsin des communes de campagne portait l'alarme, de proche en proche, dans les chaumières comme dans les châteaux. Je me trouvais ce jour-là à Nexon. Dans l'après-dinée, étant allé voir M. le curé Desthèves, je le trouvai assis sur un banc, au fond de son jardin, avec M. l'abbé Doudet, curé voisin ; je ras invité a prendre place entre eux. Nous causions ensemble de la révolution que nous ne voyions pas tout-à-fait du même œil, lorsque nous vîmes apparaître, au bout de l'allée en face de laquelle nous nous étions placés, M. Labesse, vicaire, qui venait de dîner chez un curé voisin et s'avançait vers nous à grand pas. Aux armes ! aux armes ! s'écria-t-il du milieu de l'allée, d'un ton moitié plaisant et moitié sérieux. Il nous raconta qu'au moment où l'on allait commencer une partie de jeu, il était arrivé, en très grande hâte, un domestique de la maison des Cars, portant pour nouvelle qu'un corps de dix mille Anglais s'avançait de nos côtés, laissant partout la désolation sur son passage. Les villes de Confolent et de Rochechouart avaient été brûlées, et déjà Châlus était en feu ; le tocsin de Saint-Hilaire et des environs sonnait lorsqu'il en était parti. Je rentrai bientôt à la maison et fis part de cette étrange nouvelle à mes vieux parens, qui n'en parurent guère affectés ; je l'étais assez peu moi-même. Ce commun sang-froid me donna l'idée de monter dans ma chambre, examiner une procédure, dans laquelle je devais plaider le lundi suivant, pour un M. Puimoulinier.

A peine s'était-il écoulé un bon quart d'heure, que j'entendis sonner le tocsin ; je quittai alors la plume et me mis à la fenêtre, pour voir, sur la place publique, ce qui se passait. J'y aperçus un groupe nombreux de personnes que pérorait notre estimable pasteur ; j'y accourus et je pus entendre les dernières paroles d'encouragement à nous défendre, proférées par M. Desthèves. L'arrivée inopinée du chevalier de Laplace-Rongeras, qui venait de Limoges, confirma l'alarme. Il avait laissé la ville dans le plus grand émoi ; il n'avait pu en emporter qu'une quantité limitée de poudre et de plomb, dont il venait nous faire part. On convint que le soir après souper, tous les hommes en état de s'armer comme l'on pourrait, se réuniraient au château, pour de là s'aller poster sur les hauteurs qui dominent le village du Courden. Comme nous montions au-dessus du Châtenet pour aller prendre des positions, le baron des Etangs, nouvellement arrivé de voyage, était venu nous joindre en bottes et éperons. Il broncha si fort dans un mouvais sentier, qu'il ne put s'empêcher de tomber. Le Français rit de tout, en toute occasion : Ah ! dit-il, en se relevant, cen est fait des Anglais, s'ils passent par là, nous n'aurons aucun coup à tirer. Quand nous fûmes arrivés au poste, dominant un défilé par où l'ennemi devait arriver, la nuit était déjà très-obscure. D'autres habitans venaient par d'autres sentiers se joindre à nous. Au moindre bruit, on s'avançait pour les reconnaître, en leur criant : Ey co vautreix ? Il était plus de deux heures après minuit et rien n'avait encore apparu ; je pris le parti de me retirer tout doucement et chacun, je crois, en fit de même un peu plus tôt ou un peu plus tard. Une lampe brûlait dans la chambre où mon père et ma mère dormaient paisiblement ; à côté de leur lit, étaient un fusil et une petite hache à long manche, que nos Pères appelaient hachoupy. Je montai me coucher ; je ne me réveillai que lorsque le soleil était déjà haut sur l'horizon, et rien n'avait bougé. Cette alerte eut lieu dans nos contrées un jour de mercredi du mois d'août 1789. Elle était arrivée au marché de Piégut, vers les onze heures du matin, et dès les deux heures après midi elle était parvenue à Nexon, distant de huit bonnes lieues detraverse.

Peu de jours après cette grande panique, un gentilhomme des environs de Saint-Angel (Corrèze), peu favorable au nouvel ordre de choses, fut accusé de vouloir faire une contre-révolution. La multitude égarée se porte à son manoir ; elle y trouve quelques fusils, quelques vieilles armures, notamment une grande arquebuse propre à tirer les canards sauvages. En voilà plus qu'il n'en faut, comme pièces de conviction : mon gentilhomme est aussitôt saisi pour être conduit à Limoges avec une forte escorte. A son approche, je promenais sur la terrasse de M. l'avocat Boissou (boulevart du Saint-Esprit). Un détachement du régiment de cavalerie avait été envoyé à l'avance de l'escorte corrésienne. La population s'était portée en foule au-delà du pont Saint-Martial, pour la voir arriver ; l'intendant lui-même, M. Daine s'y était rendu à pied. Je vis commodément, de l'endroit où j'étais, passer le cortège. Le conspirateur marchait tristement entre deux haies de gardes à cheval, portant en trophée les armes saisies, notamment une vieille conlevrine qui fixait tous les regards. Malheur au prévenu s'il se fût échappé au milieu de la foule ; tant était grande l'irritation. Dans une telle circonstance, par une innovation heureuse, le tribunal criminel voulut que l'accusé subît en public son interrogatoire. Il fut reconnu que l'accusation n'avait aucune espèce de fondement ; chacun eut à rougir d'avoir un moment partagé l'erreur populaire, et le prévenu dut s'en retourner dans son castel, bien surpris de l'honneur qu'on lui avait fait de le croire si redoutable.