Les journaux étaient avidement recherchés dans les provinces comme dans la capitale : chacun voulait assister, de près ou de loin, au grand drame qui se préparait. J'était abonné au journal de M. Brissot-de-Warville, Le Patriote Français, et j'en ai recueilli les premiers numéros en deux vol. in-4° ; c'était mon maître en Droit public ; c'était pour moi, en ce genre, la loi et les prophètes ; mais cette confiance s'affaiblit beaucoup lorsque je pus voir les choses de mes propres yeux. Depuis que le comte de La Ramière était allé mourir dans son château de Nontron, madame la comtesse (née Pichon-de-la-Rivoire), sa seconde femme, était venue de Paris habiter celui de Peucharneau, dans mon voisinage. Avec un esprit vif et cultivé, cette dame se montrait favorable aux idées nouvelles, tandis que son mari en eût été profondément affecté. J'avais l'honneur de la voir quelquefois, et nous changions ensemble nos journaux, pour mieux voir la marche des événemens. Au milieu de l'agitation des esprits, je revins quelque temps après an barreau de Limoges, afin d'être plus près des événemens. Je m'y trouvais lors de la prise de la Bastille, cette grande victoire du peuple, qui répandit partout l'enthousiasme de la liberté. On avait arboré aussitôt la cocarde aux trois couleurs, et il s'était formé des gardes nationales dans toutes les villes un peu considérables. Un jour que j'étais parti, un peu tard de Limoges, pour me rendre à Nexon, M. l'abbé Labesse, mon compagnon de voyage, me proposa d'aller coucher à l'abbaye de Solignac. Il y avait alors un cours de novices, parmi lesquels je trouvai un jeune homme de Nontron, M. l'abbé Lapouraille. Le prieur nous fit bon accueil, quoique un peu offusqué de la cocarde que j'avais à mon chapeau. Cette révolution, nous dit-il, a été produite par les besoins du trésor ; mais, pour remplir le déficit, on aurait pu s'adresser au clergé ; et notre seul Ordre (celui des Bénédictins) aurait fourni plus de neuf millions.