M. A. de Laborderie donne lecture de la note suivante : « L'ouvrage que M. de Longuemare vient de faire paraître sous le titre d'Histoire d'un vieux château, Cromières-en-Poitou, est conçu suivant un plan parfaitement logique, qui mériterait d'être adopté pour la description des châteaux, non seulement de la région limousine, mais encore de la France entière. Ce plan consiste à suivre pas à pas l'évolution archéologique du château qu'on veut étudier et l'évolution historique des familles qui ont habité ledit château.

« A Cromières, le sujet était particulièrement intéressant. Non point que la famille de Cromières, première occupante de ce lieu noble, ait fait beaucoup parler d'elle, ni qu'elle ait été extrêmement ancienne. C'est en 1298 seulement que ses membres font leur apparition dans les chroniques locales. Mais les relations de ce lieu noble avec les vicomtes de Rochechouart, avec les seigneurs de Montbrun, puis avec la puissante famille de Pompadour le mêlèrent de très près à tous les épisodes de l'histoire limousine pendant le xive et le XVe siècles.

« Du repaire primitif de la première maison de Cromières, nous croyons qu'il ne reste rien, et nous ne saurions partager l'avis de M de Longuemare qui fait remonter au XIIe siècle le donjon semi-circulaire de Cromières. Les archères de cette tour, dont M. de Longuemare nous donne une description très précise, sont trop perfectionnées pour être d'une époque aussi reculée. Nous attribuons la construction de ce donjon à la famille de Pompadour, .qui a possédé Cromières de 1345 à 1519, et il est probable que ce donjon faisait partie d'un château complet avec tours d'angle, courtines, machicoulis, dont il est malheureusement fort difficile aujourd'hui de se figurer l'ordonnance.

Mais c'est avec Jean de Selves, premier président du Parlement de Bordeaux et plus tard du Parlement dé Paris, diplomate célèbre, fin lettré, que Cromières connut sa plus brillante période de prospérité. C'est ce Jean de Selves qui fit édifier la belle tour octogone qui renferme l'escalier en spirale, de 82 marches, conduisant aux divers étages du château. C'est lui qui rapporta d'Italie les médaillons de marbre qu'un sculpteur de la Renaissance avait exécutés à l'imitation de l'antique, médaillons qui ornaient autrefois la porte de la tour, et qu'on voit aujourd'hui dans la salle à manger du château. Mais en 1656, la terre et le château de Cromières cessèrent d'appartenir à la famille de Selves et ils passèrent entre les mains des Bermondet, qui l'occupent encore aujourd'hui.

M. de Longuemare, qui avait de bonnes raisons pour cela, a étudié avec infiniment de soin les origines des Bermondet, famille connue à Limoges dès le XIVe siècle, célèbre par le meurtre d'un de ses membres en 1513, par le vicomte de Rochechouart Pontville. Lorsque Louis de Bermondet acheta Cromières « il prit suivant l'usage, le titre de la seigneurie qu'il venait d'acquérir. Le vendeur, Jean-Baptiste de Courlay, voulut le lui contester, on ne sait pas pour quelle raison. Il perdit son procès. L'ordonnance rendue à Poitiers, par M. de Barentin, en 1645, qualifie en effet Louis de Bermondet seigneur de Saint-Basile et de Craumières ».

Ce fut le fils de Louis, Jean, qui, le premier, prit le titre de marquis de Cromières. Conformément aux traditions de la noblesse française, les Cromières ont servi aux armées du roi pendant tout le xvurC siècle. Plus d'une fois, le roi et la reine signèrent leurs contrats de mariage, par exemple au mariage de Philippe-Armand et de Marie-Hortènse Moreau des Isles, riche créole originaire de Saint-Domingue. M. de Longuemare nous dit que lorsque la nouvelle marquise vint au château de Cromières, elle était accompagnée de plusieurs de ses femmes mulâtres amenées de Saint-Domingue ; leur teint et leur costume frappèrent vivement les gens du pays. « C'est au marquis Philippe-Armand que furent dus la plupart des aménagements intérieurs du château que l'on admire aujourd'hui, telle la voûte de la salle à manger, aux gracieux ornements, et surtout le très beau plafond, du salon, avec ses reliefs formant deux grands caissons. Au centre du premier est représentée la guerre sur terre avec un fort armé de ses canons ; au centre du second, la guerre sur mer avec une galère portant l'étendard fleurdelysé ; aux angles extérieurs des caissons, les attributs des quatre saisons ; aux angles intérieurs, les attributs des arts qui font le charme de la campagne ; la musique, la peinture, l'architecture, l'art des jardins ».

Mais survint la Révolution et la ruine complète des propriétaires de Saint-Domingue. L'ère des épreuves était arrivée pour les Cromières ; la haute tour de leur château fut découronnée et réduite à sa hauteur actuelle. Les pages que M. de Longuemare consacre aux vicissitudes des Cromières et de leurs alliés, soit pendant les guerres de la Révolution, soit pendànt celles de l'Empire, sont particulièrement intéressantes.

Quand le marquis Armand-Philippe de Cromières reprit possession du château de ses pères, de nombreuses réparations étaient nécessaires. « Toutes ne furent pas heureuses, nous confie M. de Longuemare : la démolition du reste des fossés de l'enceinte primitive et des tours derrière le château, le toit en terrasse à l'italienne, les faux créneaux, si on peut donner ce nom aux pierres dentelées qui bordent les toits du château et des tours, sont d'un effet déplorable., de nombreuses tapisseries d'Aubusson et de Beauvais qui ornaient le salon furent enlevées et servirent aux usages les plus vulgaires, tels qu'à protéger les cloches à melon. Elles furent remplacées par des papiers peints, les premiers, paraît-il, qui parurent- dans le pays, ce dont la marquise de Cromières était très fière. Le parc fut dessiné à la française avec, au milieu, un bassin et un jet d'eau ; il paraît même que les auvents des fenêtres furent peints en vert, si nous en croyons un tableau qui représente le marquis en chapeau haut de forme et la marquise avec la capote cabriolet, se promenant au milieu de leur parterre qu'ils admirent ».

Comme le dit M. de Longuemare, ces aménagements étaient dus surtout à cette tyrannie qu'exerce sur tous les esprits la mode, le goût du jour. N'en rions pas trop fort : se serait injuste.

Actuellement, c'est le IXe marquis de Cromières qui habite la vieille demeure de ses pères. Il s'occupe, comme nous avons pu le constater au cours de notre excursion de l'année 1926, de restaurer avec beaucoup d'intelligence les vieilles pierres dont il a la garde, pierres qui restent, comme le dit excellemment M. de Longuemare, « le témoin immuable d'un glorieux passé ».

(Bulletin de la Société archéologique et historique du Limousin, 1932)