Un impertinent écrivit à la porte du maréchal de Tonnerre, qui était le chef du tribunal des maréchaux de France : Séjour de l'éternelle paix ! Mais, comme pour infliger un démenti à cette plaisanterie, il se tint tribunal ce jour-là même, mardi 4 avril, où l'on condamna à un an et un jour de prison M. de Rouffignac. Voici le fait : le dimanche 2 avril, M. de Rouffignac, se trouvant chez M. du Muy, y vit M. de Montalembert avec lequel, depuis plus de vingt ans, il avait des discussions d'intérêt, et qui effectivement passait pour avoir abusé, contre ces gens-là, et de son crédit et de ses intrigues. Il y avait environ huit ans que M. de Rouffignac avait osé réellement l'insulter par écrit, et lui avait proposé de se battre. Montalembert avait porté cet écrit au tribunal, et l'avait fait condamner à vingt ans de prison; elle ne dura que sept ans et fut adoucie. Pendant ce temps-là, M. de Montalembert imprimait qu'il lui demandait, le pistolet sur la gorge, ce qui ne lui était pas dû. Cependant, par arrêt rendu postérieurement, M. de Montalembert avait été condamné à lui payer 22,000 livres; mais on avait retranché les intérêts, et Montalembert, depuis cette époque, avait profité de son crédit auprès de M. d'Aiguillon pour se faire payer 1,800,000 livres par le Roi, et avait bénéficié de ce qui eût dû appartenir aux créanciers : en général, cet homme avait très mauvaise réputation; il s'était réhabilité par le moyen de sa femme, et en donnant chez lui de très jolies comédies où toute la Cour allait.

Le comte de Rouffignac, toujours enragé contre lui, le rencontre donc chez le ministre; on parle de la singularité du temps : « Ce que je trouve ici de plus singulier, dit-il, c'est de voir chez un ministre de la guerre de mauvais militaires, et chez un maréchal de France des j... f..... » Montalembert l'entend, prend à témoin ceux qui étaient avec lui, et demande qui il a voulu désigner. M. de Rouffignac lui répond : « Mettez la main sur votre conscience et jugez-vous. » Montalembert descend; Rouffignac le suit et lui dit : « Je vais dans tel endroit au juste; j'y resterai jusqu'à huit heures du soir. » Montalembert court trouver Commarieu, qui sur-le-champ se rend chez les maréchaux de France, lui fait donner des gardes ainsi qu'au jeune Rouffignac, et les fait ajourner au tribunal.

Le duc de Chartres et le prince de Condé sollicitèrent tous les maréchaux de France en faveur de M. de Rouffignac. Le duc de Chartres alla au tribunal, les fit tous sortir, et leur adressa les plus fortes recommandations. Les parties furent entendues; le tribunal, plein de mépris pour le Montalembert, ne put se dispenser de condamner M. de Rouffignac.

Le corps des chevau-légers, dont M. d'Aiguillon était lieutenant, exigea que M. de Montalembert donnât sa démission; on prétendit que M. de la Roche du Maine ayant été député pour la lui demander, il avait déclaré qu'il ne la donnerait qu'après s'être battu contre tous les officiers. M. de la Roche du Maine s'offrit pour commencer, mais l'autre répondit qu'il voulait suivre l'ordre du tableau. Mme de Châlon, avec laquelle je dînais le lendemain chez Mme d'Andlau, me dit : « M. d'Aiguillon fait une grande infamie : il abandonne son ami, M. de Montalembert. » Je lui répondis : « Madame, il est de votre rôle de tenir ce langage; aussi diriez-vous , si M. d'Aiguillon prenait le parti de M. de Montalembert : « M. d'Aiguillon fait une grande infamie. »

Source : Souvenirs de Jacob-Nicolas Moreau.