L'émigration angoumoisine, qui se dirigeait presque exclusivement vers le Canada (6) depuis 1650, s'en détourna au milieu du XVIIIe siècle, sitôt que s'y précisa la menace anglaise. Dès lors, le flot des colons charentais s'écoula vers les Antilles, avec une nette préférence pour Saint-Domingue.

Certes, les Angoumoisins n'avaient point attendu la guerre de Sept ans pour fréquenter cette île, mais la période s'étendant de 1753 à 1774 marque vraiment l'apogée de leur immigration. Durant ces vingt années, on partit pour les Isles d'Amérique comme, cent ans plus tard, on allait s'embarquer pour la Californie ou le Klondike. Mais, dans cette préfiguration de la ruée vers l'or, celui-ci était représenté à Saint-Domingue par la canne à sucre, le pétun, le café, la cacao et l'indigo.

Les archives notariales de la Charente nous ont permis de suivre l'évolution de cet exode et d'en mesurer l'ampleur.

Dans les dernières années du règne de Louis XIV, quelques précurseurs avaient pris passage pour les Antilles, après avoir minutieusement réglé leurs affaires en France, pour le cas, toujours possible, d'une disparition prématurée, car les mers étaient peu sûres et le climat torride des îles passablement meurtrier. Plusieurs de ces pionniers y avaient effectivement trouvé une mort obscure. D'autres, plus heureux, après y avoir édifié leur fortune, étaient revenus en France pour y acquérir de bonnes terres, comme ce capitaine Gabriel Delavigne, commandant du Cul-de-sac-François, à la Martinique, qui s'était offert, vers 1700, pour 65.000 livres, la belle seigneurie de la Mothe- Charente, en Angoumois.

D'aucuns, désireux d'étendre leur exploitation, avaient chargé quelque correspondant de la Métropole de leur recruter de la main-d'œuvre spécialisée. Ainsi, s'était conduit Alexandre Cazeau de Roumillac, gendre de François Benoit des Essards, riche marchand de soie et banquier d'Angoulême. Installé dans l'île de Grenade, sur la côte de Saint-Domingue, il avait confié à son beau-père la mission de lui procurer des ouvriers.

Les colons se recrutaient dans toutes les classes de la société, mais à leur tête venait naturellement la noblesse, plus soucieuse généralement de rétablir une fortune dangereusement ébranlée par le système Law ou le faste de Versailles, que véritablement tentée par le risque de l'aventure.

Ces gentilshommes, qui fournissaient les cadres du gouvernement, de l'armée et du clergé coloniaux, constituaient l'élite de cette société policée, frivole et aimable qui s'était organisée au Cap-Français, à l'image de la Cour.

L'aristocratie de l'Angoumois y était très honorablement représentée, si l'on en juge par ceux de ses membres que nous connaissons.

Charles de Devezeau, chevalier, seigneur de Rancogne, était lieutenant de marine à Saint-Domingue lorsqu'il s'engageait, le 24 avril 1701, à y transporter, sur les vaisseaux du Roi, les 6.074 livres de marchandises acquises par Louis Guiton, écuyer, seigneur du Tranchard et de Fleurac (en Angoumois), et à les écouler dans cette île, moyennant participation aux bénéfices réalisés.

Charles de Devezeau se maria en 1702, à Saint-Domingue, avec Marie-Charlotte de La Place, que nous présumons apparentée à l'ancien gouverneur de la Tortue, Frédéric de La Place. Il avait eu un fils, François-Louis de Devezeau, né et mort à la colonie (1704-1750).

Charles Guyot, chevalier, seigneur de la Mirande, gouvernait pour le Roi au Port-de- Paix, en 1710.

Pierre de Mons commandait au quartier du Port-au-Prince. Sa fille Marie-Louise- Jeanne, qu'il avait fait élever aux Tiercelettes d'Angoulême, se maria en 1765 avec Charles-Henry David, comte de Lastour, officier au régiment de Boulonnais.

Jacques de Conan, seigneur de Fontenille (en Champniers, Charente), épouse Catherine-Pantaléon de La Flèche-de-Grandpré, dont la famille richissime résidait, en 1772, au quartier Morin, paroisse Saint-Louis à Saint-Domingue.

Joseph-Alexis-Jérôme Robuste, écuyer, seigneur de Frédilly, chevalier de Saint- Louis, fut capitaine du détachement de la marine à Saint-Domingue. Il mourut à Angoulême en 1744. Son épouse, Catherine-Rose Thomin de la Ville-Laroche lui avait donné un fils, Jean-Louis-Joseph, qui demeurait à Saint-Domingue, en 1772, auprès de sa tante une demoiselle Robuste, mariée au sieur Lecomte, frère du curé de Tourriers (Charente).

Louis-Honoré de Froger, chevalier de Saint-Louis, lieutenant du Roi à Saint-Domingue, se maria en 1765 à Louise Achard-Joumard-Tizon d'Argence.

Le chevalier Alexandre de Culant, né en 1726, officier de marine, mourut aux Iles d'Amérique, célibataire.

François Vidaud du Dognon, dit l'abbé du Carrier (1764-1845), vicaire apostolique à Saint-Domingue pendant la Révolution, finit son existence à Angoulême, étant chanoine de la cathédrale depuis 1828.

Jean-Bernard Desmier d'Olbreuse était lieutenant de la marine du Roi d'Espagne lorsqu'il tomba aux mains des Barbaresques. Captif à Alger, il fut racheté par Charles IV et passa à Saint-Domingue vers 1792, où il décéda en 1800. De Jeanne-Marie de Fieux, il avait eu un fils, Jean-Eugène-Bernard, qui se réfugia en Charente après le soulèvement de la colonie. Sa sœur, Félicité-Eléonore, avait épousé Jean- Jacques de la Martellière, sous-commissaire de la marine et secrétaire général du gouvernement de Saint-Domingue.

(Les Cahiers de l'Ouest, 1954)