Charles-Léon Guiton, alias de Maulévrier, n'en était pas à sa première recherche de la richesse quand il aborda à Saint-Domingue en 1775. Il n'avait qu'une trentaine d'années derrière lui, mais d'une vie très active. Les Guiton étaient connus dans la région de Saintes depuis le milieu du XVe siècle. La famille de Guiton était de marine du côté de sa mère, une Beaumont d'Eschillais, petite-fille de Nicolas de Gabaret, ancien lieutenant de roi au gouvernement général de nos îles d'Amérique. Sa mère avait hérité de droits en une plantation à la Martinique. Les Guiton, déjà marins, étaient donc de plus un peu coloniaux quand naquit notre personnage. Cette succession lointaine entraîna un long procès qui finit vraisemblablement à la satisfaction de la famille et par une vente. On est bien forcé de prêter cette heureuse conclusion à ces démêlés : après 1760 il n'est plus d'allusion à ces procès et à ce bien dans les papiers Maulévrier. Et ici, qu'importe ! Une chose compte. Cette carrière navale du père, navale et coloniale du grand-père maternel, cette plantation dont on dut souvent parler devant l'enfant, furent l'ouverture sur le monde des îles. Elles donnèrent une pente à son imagination. En 1758, Charles-Léon avait quinze ans, l'âge d'entrer au service. C'était la guerre sur mer et en Allemagne. Le jeune homme eût pu devenir garde-marine et poursuivre sur les vaisseaux du roi une carrière qui eût prolongé celle de son père. Mais sur mer le service est dur et l'avancement lent. Il se préféra aux Dragons- Dauphin, aide-de-camp du comte de Jonzac, ami de son père. Il y passait cornette au bout de dix-huit mois et faisait en Hesse et sur le Rhin les campagnes de 1760, de 1761 et de 1762. En 1768, à vingt-cinq ans, il en était au grade de capitaine commandant, toujours aux Dragons-Dauphin. Il n'y avait pas gagné fortune, mais il s'y était fait de bons camarades. A un certain âge l'un vaut l'autre. Peut-on se faire des rentes dans une ville de garnison ou en des congés de semestre qui vous ramènent par le détour de Paris et de Versailles au château familial de Saint-Brice, près Cognac, médiocrement pourvu de fermes, de redevances et de bois ? Il fait des dettes. Son père est mort en 1763, sa mère depuis longtemps. Les deux terres de la succession ont été évaluées 150 000 livres et Maulévrier a deux sœurs. Il emprunte, surtout au comte de Lostanges. Il rembourse. Puis remprunte un peu plus et rembourse un peu moins. C'est un grand manieur d'argent et d'affaires. Mais à l'armée il n'a pas toute liberté d'agir. Il demande sa mise en congé à la fin de 1771, et obtient une lettre d'attache qui lui conserve son grade et la faveur de l'exercer en temps de guerre. Il peut ainsi avec son beau-frère La Barre de Larivaux, ancien officier de marine, monter une société pour l'exploitation de minières de cuivre et de plomb à Villeford près de Mende et pour la construction d'une fonderie à Roquemaure en Languedoc. Ces établissements sont estimés 432 600 livres en 1773. La part de Maulévrier est de 100 000 livres, qu'il a empruntées. Nous ignorons le résultat de ces entreprises de gentilshommes industriels. Il faut le croire médiocre, même mauvais. Mais Maulévrier ne s'enferra pas et semble avoir retiré à temps le plus gros de son capital. Après 1776 en tout cas, il n'est pas question de dettes en France, pas même des dettes paternelles. A la fin de 1774 toutes les affaires de la succession paternelle ont été réglées avec ses deux sœurs Mmes de Larivaux et de Nanots. Tout est clair de ce côté. Ses mains et son cœur sont libres. Sa tête aussi. Elle le mène à Saint-Domingue. Il a trente-deux ans, l'âge où l'espérance se fait encore passer pour l'avenir. Mais point de fonds. A coup sûr pas assez pour acquérir une plantation et pourtant la volonté de revenir bientôt en Saintonge jouir de ses revenus frais, en « Amériquain ». La santé est bonne quand elle est celle d'un jeune officier de quatorze ans de service, habitué aux exercices violents, au cheval et aux changements de garnison. Elle lui permettra de rester près de douze ans à la colonie sans un malaise sérieux. Sa fortune, c'est son avenir, son grade, son nom, son bel air et ce titre de marquis qu'il s'est à lui-même donné... Il débarque à Port-au-Prince au début de 1775. Il est curieux de remarquer combien, même en ce milieu de gentilshommes et d'officiers qui ont pourtant fort peu séjourné en leur province natale, est restée vivante l'emprise de la société régionale. Maulévrier, dont les attaches sont à Cognac en Angoumois, est reçu à l'Artibonite chez les Delaville, des Angoumoisins, alliés aux Robuste de Frédilly, autres pays, et quelques mois après son débarquement, sans prendre même souci de faire publier les bans à Saint-Brice d'où il vient, il épouse la fille d'un compatriote d'Angoulême. De l'esprit militaire il avait conservé, avouons-le, au moins l'esprit d'initiative et de décision, et la rapidité des entrées en campagne. Et son mariage le consacrait planteur. Catherine-Rose Lecomte de Montroche, sa jeune femme, ne le faisait pas entrer dans une famille du très grand monde colonial. Elle était fille de « messire Joseph Lecomte de Montroche, ancien major d'infanterie et de Marie Robuste de Frédilly ». Mais le messire dont le notaire avait sur l'acte fait précéder son nom, n'était qu'une « honnêteté de courtoisie » et Lecomte n'avait été major que des milices locales. Il était fils du greffier principal de l'Election d'Angoulême, de bonne bourgeoisie judiciaire d'une petite capitale provinciale. Un de ses frères, licencié en théologie, devait mourir curé de Thouriers, au diocèse d'Angoulême. Sa sœur avait épousé messire Jean Horric, chevalier, sieur de Beauquaire, lieutenant de dragons, demeurant paroisse de Saint-Antoine de Noiré. L'autre de ses frères, Lecomte de Fors, s'était retiré d'un long service, achevé comme major d'infanterie. Il était pensionné du roi, chevalier de Saint-Louis. Ses filles vivaient noblement au village de la Flichière, paroisse de Saint-Amant de Boixe. Toute la famille atteignait au genre de vie de la petite noblesse rurale. Le nom de Madame Lecomte avait plus de consistance à la colonie. Les Robuste de Frédilly étaient venus de l'Angoumois à Saint-Domingue, deux générations précédentes. Les deux frères de Madame Lecomte avaient été planteurs au quartier de l'Artibonite. Leur grand-père, ancien capitaine d'une compagnie détachée de la marine, était cousin des Lecomte. Mais il était des avantages solides à cette union si rapide. Lecomte était dans le quartier de l'Artibonite depuis quinze ans. Il possédait une indigoterie de grandeur moyenne, mais prospère, dans le bas de la plaine. Elle lui venait de sa belle-mère, une Thomin de Villaroche. Dans les hauteurs des Matheux, il avait acquis de grands terrains. Deux filles étaient nées. Mais la sœur de Mme de Maulévrier, infirme de naissance, restait une enfant dont on devait gérer la fortune. Mme de Maulévrier était une manière d'héritière unique. Par le contrat de mariage, signé le 20 avril 1775, le marquis apportait le château de Saint-Brice, la terre de Saint-Trojan et l'habitation que les Lecomte lui avaient vendue la veille. Leur indigoterie des bas de l'Artibonite, de 60 carreaux, avec 28 esclaves, constituait la dot de Mme de Maulévrier. Les futurs époux promettaient à leurs parents une rente viagère de 6 000 livres de la colonie. « L'habitation » acquise le 19 avril n'était pas encore une plantation. L'acte lui prête une superficie de 100 carreaux et l'évalue à 40 000 livres. Le terrain était bien de 100 carreaux, mais l'estimation était un peu forcée. Le notaire dit que la somme fut effectivement payée par Guiton, et il se peut. Il est possible aussi que ce ne soit là qu'une clause de style, une façon d'assurer au jeune homme le poids d'une propriété, le volant nécessaire aux premiers mouvements d'un arrivant qui veut se donner du crédit. Maulévrier avait là le premier élément d'une plantation : un terrain avec quelques cases pour des esclaves, « au lieu appelé les Brûlages dans les hauteurs de la plaine de la Source, paroisse des Arcahayes ». Il était formé de plusieurs parties de concessions achetées par Lecomte, et touchait à d'autres terres demeurées aux Lecomte. La fortune commençante de Maulévrier n'a donc rien du lent développement sur place d'un petit établissement personnel qui s'aménage et s'agrandit à l'aide de ses revenus. Il acquiert, au débarquer, une « habitation » qui n'est au juste qu'une terre presque nue, une réserve à déboiser, à défricher et à planter, mais à côté, son mariage lui donne une exploitation en pleine marche, modeste il est vrai, mais qui pourra détacher dans le morne un petit groupe d'ouvriers, « des nègres de hache » pour les premiers travaux d'éclaircie et d'installation. Voici donc Maulévrier, maître de grands terrains neufs dans un quartier nouveau.

Source : Études antillaises, XVIIIe siècle.