A Louis-Napoléon, sa fidèle Charente ! Vive Napoléon III ! Vive l'Empereur !

M. Gustave de Champagnac, sous-préfet de Barbezieux, l'un des jeunes administrateurs les plus distingués, était arrivé hier dans cette ville pour y organiser, de concert avec M. le maire, la brillante réception qui attendait S. A. I. Malgré le mauvais temps qui a duré toute la matinée, toutes les populations des cantons d'Aubeterre, Brossac et Chalais se sont rendues à la gare, bannières en tête, et elles se sont groupées sur les abords de la voie.

M. Rivière, préfet du département, est arrivé à huit heures pour recevoir le Prince; il était accompagné de M. Baroche, vice-président du conseil d'État; de MM. Ernest de Girardin, sénateur; des généraux Gélibert et Lemaire; de MM. Lemercier et André, députés, et de M. Tesnière, ancien député, à la tête du conseil général dont il est président.

S. A. I. est arrivée à une heure et demie. Le convoi s'est arrêté sous un élégant arc de tri'omphe, orné de deux aigles magnifiques. Quoique le Prince ne dût pas stationner à Chalais, les immenses acclamations de : Vive l'Empereur ! Vive Napoléon III ! qui l'ont accueilli l'ont profondément touché, et il a bien voulu donner une vingtaine de minutes à l'arrondissement de Barbezieux. Les principaux fonctionnaires ont été présentés à S. A. I. par M. le préfet, qui a pris place dans le wagon présidentiel avec M. Baroche. M. le maire de Chalais a prononcé quelques paroles, auxquelles le Prince a gracieusement répondu, et une députation de jeunes filles est venue lui offrir des fleurs. Le Prince a remis un bracelet à celle qui a prononcé le compliment, puis il a quitté Chalais au bruit des mêmes acclamations d'enthousiasme qui avaient accueilli son arrivée.

En prenant congé de S. A. I., le vice-président du conseil général de la Gironde, M. le marquis de la Grange, a témoigné au chef de l'Etat les vœux que le conseil général tout entier faisait pour la perpétuité de ses pouvoirs.

Le Prince a répondu :

« Je remercie le conseil général dela double démarche qu'il a faite en venant au-devant de moi et en m'accompagnant jusqu'aux limites du département. J'en garderai un profond souvenir. Je n'ai qu'un regret : c'est qu'il ne m'ait pas été permis d'avoir de plus fréquentes relations avec vous, messieurs, et de n'avoir pu, en conséquence, apprécier complétement chacun de vous en particulier. Mais quand la voie de fer sera terminée de Paris à Bordeaux, j'espère revenir dans votre belle cité et revoir des hommes qui ont toute mon estime et toute ma sympathie. »

De Chalais, le convoi s'est dirigé sur Montmoreau, où le Prince s'est arrêté quelques instants sous un arc de triomphe. Montmoreau a une physionomie brillante et pittoresque. De vertes prairies entourent de toutes parts une colline gracieuse sur laquelle de jolies maisons aux toits rouges semblent se grouper autour du château de M. Tesnière, auquel ses tourelles et ses vastes proportions donnent l'apparence d'une construction féodale. M. le maire a exprimé au prince les vives sympathies de son canton, et les jeunes filles sont venues offrir des fleurs. Le Prince a repondu avec cette grâce qui semble toujours nouvelle, et il est bientôt parti aux cris mille fois répétés de : Vive l'Empereur !

A quelques kilomètres de Montmoreau, le chemin s'enfonce dans le long souterrain de Livernan, qui franchit le faîte qui sépare la vallée de l'Isle de celle de la Charente, et ressort à travers d'immenses tranchées taillées à pic dans des roches calcaires, dans des plaines riantes qui s'étendent jusqu'à Angoulême.

Rien de charmant comme ces campagnes charentaises ! Leur aspect repose l'âme et les regards. On dirait les fantaisies harmonieuses d'un immense jardin anglais. Des ruisseaux dont les bords sont plantés de peupliers à l'étroit corsage dessinent, comme à plaisir, les courbes les plus capricieuses à travers des prairies dont la verdure fine et délicate ferait honte aux plus frais gazons de nos jardins. Si la nature a fait les principaux frais de cette décoration, le goût des propriétaires l'a encore embellie. Nulle part nous n'avons vu de plantations distribuées avec plus de coquetterie. On devine dans ces campagnes que si la Charente est un pays de culture, c'est aussi un pays de luxe et d'élégance qui tient toujours à faire quelque chose pour le plaisir des yeux.

Par intervalles, sur le bord de ces gracieux ruisseaux, on aperçoit d'importantes usines. La plupart sont des papeteries mécaniques que de puissantes chutes d'eau ont permis depuis longtemps d'établir. On sait que le génie de Turgot imprima une vive impulsion à cette industrie, qui est aujourd'hui la plus grande richesse de la Charente.

A Mouthiers, on passe au pied des ruines d'un vieux château, ruines austères et sombres qui contrastent avec l'aspect presque riant des ruines d'une église abbatiale qu'on aperçoit bientôt à la Couronne, avec leurs chapiteaux élégants que dévorent la ronce et le lierre, leurs rosaces à jour, encore conservées dans leur pureté primitive, et leurs faisceaux de colonnettes brisées par le sommet.

Enfin, sur une haute colline isolée, apparaît Angoulême avec ses maisons blanches et coquettes, et les hautes terrasses qui l'annoncent au loin. Mais on ne fait qu'entrevoir les édifices de la ville, et l'on se perd bientôt dans le sombre souterrain qui la traverse dans toute son étendue.

Les salves d'artillerie, qui, de la place Beaulieu, avaient annoncé l'arrivée du Prince, aussitôt que des hauteurs on avait aperçu la fumée des locomotives, résonnent sourdement sous les voûtes du tunnel qui, ainsi que le souterrain de Livernan, a été exécuté par M. l'ingénieur Saige.

Enfin le convoi s'arrête, à trois heures, dans la gare située au faubourg l'Houmeau.

Source : Voyage de sa Majesté Napoléon III Empereur des Français, de François Laurent.