L’année 1814 s’ouvrit sous des auspices plus menaçants encore. La victoire abandonnait les drapeaux de Napoléon qu’elle avait si longtemps suivis. L’étranger avait pénétré sur notre territoire, les armées coalisées marchaient sur Paris; le sort de cette grande ville était bien incertain.

Nous quittâmes Paris; nous nous mîmes en route pour la Rochebeaucourt; nous emmenâmes nos enfants, tout notre monde, dans un lieu inhabité depuis cinquante ans, dans un château sur lequel vingt ans de révolutions avaient passé en laissant des traces de leur passage. Vous pouvez vous rappeler, mon cher fils, quel étrange établissement nous fîmes à la Rochebeaucourt. Vous rappelez-vous que, pour nous rendre dans nos chambres nous traversions les corridors un parapluie sur la tête ? Il me semble encore entendre votre oncle nous raconter qu’il a été tourmenté toute la nuit par un cauchemar horrible, et qu’il a découvert le matin que ce cauchemar avait été causé par un filet d’eau qui, filtrant à travers le plafond de sa chambre, lui était tombé goutte à goutte sur le creux de l’estomac.

Enfin, tout mal que nous fussions, nous pensions être à l’abri des dangers dont nous croyions Paris menacé. Nous attendions les événements sans pouvoir les prévoir. Cette immense fortune qui avait rempli le monde allait-elle tomber ?

Source : Souvenirs de Pauline de Tourzel, comtesse de Béarn (1789-1830).