Julien remplace Dussoulier (fin 1857 ou 1858), il présente toutes les qualités d'un régisseur. Il est lui-même fils de régisseur, et il a fait des études agronomiques ; en dernier lieu, il a dirigé un domaine de 120 hectares en Périgord. Julien est un technicien agricole, conscient des problèmes de son temps. Sa correspondance (J/1.159), à la fois avec Doré et le comte de Béarn, n'a pas la saveur de celle de Caron, mais il pose davantage le doigt sur les difficultés de l'exploitation agricole. Aussi respectueux et déférent que Caron envers le propriétaire, il sait garder davantage son indépendance. Il arrive à La Rochebeaucourt dans une conjoncture déjà moins favorable, et il lui faut affronter des problèmes propres à ce domaine, où le propriétaire poursuit ses dépenses de prestige, sans tenir compte des recettes, avec des méthodes qui restent routinières. D'autre part, les productions agricoles ne s'écoulent plus avec la même facilité que dans le passé. Julien, moins flatteur que Caron, ne tarde pas à mettre l'accent sur les faiblesses et les déficiences d'une gestion qu'il faudrait revoir. En 1857-58, la forge de Combiers va très mal, aux mains d'une société industrielle insolvable, à la veille de faire faillite, d'où un procès, qui traîne, pour obtenir la résiliation du bail en cours. Les choses n'iront guère mieux avec M. Cordebart, qui prend la suite et aurait besoin de 50 à 60 000 F pour mettre la forge en état de marche. « D'un autre côté l'industrie métallurgique perd chaque jour et les forges à louer ne manquent pas dans ce pays-ci », écrit Julien, pressé de conclure au plus vite un nouveau bail, au bout duquel, en 1866, on se retrouvera de nouveau sans locataire, pour une usine qui rapporte un très faible loyer, après des investissements considérables dans la décennie antérieure. Elle est de nouveau louée, à compter du 1er avril 1868, après de nouvelles réparations, et la construction de deux fourneaux cubilots. Julien souhaite que le nouveau fermier y fasse des affaires « afin que M. le comte puisse tirer à l'avenir du revenu d'un établissement qui n'est pour lui qu'un sujet de dépenses... ». S'y ajoutent les travaux d'assainissement des marais de Combiers, imposés par un décret impérial et un arrêté préfectoral, qui incombent principalement, sinon exclusivement, au comte de Béarn. Dans la décennie 60, devant les difficultés d'une situation agricole dégradée, le régisseur égrène ses lamentations. À ses yeux, il y a trop de métayers (onze), pas assez de fermiers (cinq ou six), la culture de ces derniers « est mieux entendue que chez les métayers ». Julien pousse à la mécanisation, en faisant acheter, en 1862, pour le comte, une nouvelle faucheuse que l'on essaie dans les prairies. Il fait entrevoir les nombreux avantages de la machine à battre, sur le battage au fléau traditionnel, qui traîne jusque dans l'hiver, retardant les autres travaux et demandant une surveillance continue pour ne pas être dupé par les métayers. « Il n'est pas possible que la terre de La Rochebeaucourt reste longtemps encore privée d'une machine d'une aussi grande utilité... » Il y a quatre propriétaires de machines à battre dans la région, et il faut retenir la batteuse longtemps à l'avance. Julien revient à deux reprises sur le sujet, dans l'été de 1862, et suggère de faire payer aux métayers la moitié ou les deux tiers des frais de battage. Toujours en 1862, le régisseur est effrayé devant l'ampleur des dépenses : au château pour réparer les malfaçons de l'entreprise Nicolas, les murs, les chemins autour de l'usine du Ménieux, travaux d'agrément aux jardins, plantations de toutes sortes. Par exemple, en mai 1862, une cinquantaine de personnes à la journée, soit 126,80 F par jour... En 1867, on en est encore à des travaux de consolidation et de réfection au château. Julien voudrait changer beaucoup de choses à la régie, en particulier, en avril 1866, à une demande d'argent du comte à la caisse, il répond qu'il faudrait établir un budget annuel, fixant recettes et dépenses à ne pas dépasser. Il suggère aussi d'abandonner l'exploitation directe de la ferme du Parc, qui est un gouffre d'argent, de réduire les travaux d'embellissement, ceux des plantations, et de faire moins d'achats d'immeubles. Il veut orienter davantage vers l'élevage, avec moins de cultures : beaucoup de ventes de porcs, veaux, jeunes bœufs, avec un cheptel important dans chaque unité de production. Les dernières années du Second Empire sont surtout marquées par des difficultés d'écoulement des produits agricoles : blés, vins, bois de stères et de cercles, eaux-de-vie... L'offre est supérieure à la demande, les fermages rentrent mal, les marchands accumulent du retard dans leurs paiements. De tous les régisseurs, c'est Julien qui nous laisse le plus de comptes et d'états financiers d'une grande clarté, sachant distinguer recettes et dépenses ordinaires d'une part, et dépenses extraordinaires ou exceptionnelles d'autre part. Sur la décennie 1855-1865, il a établi un tableau, dont il ressort que, chaque année, le strict domaine rural n'a laissé qu'un revenu net de 9 836 F pour un total, en recettes de 66 320 F, en dépenses de 56 484 F (à l'exclusion des dépenses extraordinaires). Il en conclut que pour arriver à satisfaire la demande du comte d'un revenu annuel de 20 000 F, il faudrait faire de grandes réformes. Certes, le domaine de La Rochebeaucourt avec son château refait à neuf, peut donner l'impression de la prospérité et de la splendeur au visiteur qui ne fait que passer. C'est ce qui est arrivé à un certain docteur Jules Guyot, qui, dans une lettre au comte du 28 mai 1864, s'enthousiasme avec démesure : « ... J'ai tenu à jeter un coup d'œil rapide sur un coin de vos vignes et sur votre splendide château. Ce que j'ai vu... m'a ravi... votre château, votre parc et les alentours de 2 500 hectares m'ont stupéfié. C'est une province, c'est un royaume. Comme artiste, viticulteur et colonisateur, j'y passerais volontiers ma vie, j'y installerais 500 familles ou 2 500 habitants... en en tirant 250 000 l de rentes nettes... On pourrait y vivre et y mourir de génération en génération sans éprouver le besoin d'en sortir... » (J/1.073) Quel jugement rapide, superficiel et faux ! Derrière une façade peut-être brillante, une structure de grande propriété nobiliaire et une exploitation routinière, qui résistent mal aux premiers effets d'une crise agricole longue et cyclique, née de la transformation du monde économique. Les Béarn en sont restés aux valeurs du patrimoine, qui procure une situation de rente, et jamais ils n'ont envisagé d'en faire un outil de production performant. D'ailleurs, une telle transformation eût été périlleuse, et la situation présente, nullement catastrophique, aurait pu se prolonger longtemps encore, sans les folies de Gaston de Béarn après 1870.

Source : Du château d'Angoumois à la faillite parisienne, de Jean Jézéquel.