Le Général de division de Villemalet (1760-1795)
Première édition : 1912 - Auteur : S. C. Gigon

La révolution, en donnant un avancement immodéré aux militaires patriotes, n'avait pas détruit chez beaucoup de ces favorisés le sens du devoir et de l'honneur militaires. Ces qualités puisées dans les rangs de l'armée royale, étaient peu appréciées des Représentants en mission aux armées. Pour ces derniers, l'obéissance aveugle aux décrets inhumains de la Convention et à leurs propres arrêtés, était seule admise. Ces sectaires, surtout pendant le ministère de l'hébertiste Bouillotte, semaient à plaisir l'indiscipline dans la troupe en jetant la suspicion aur les généraux et en provoquant contre eux les délations. Les généraux modérés, furent naturellement les plus exposés, Kléber et Marceau, pour ne parler que des plus illustres, sentirent le poids de la disgrâce au moment où la Terreur était à son comble. A ce moment même, d'ailleurs des généraux Sans-Culottes étaient brisés, s'ils montraient quelque répugnance à approuver le système des délations, imposé par les Représentants et s'ils osaient défendre leurs officiers.

L'histoire du général Villemalet montre un exemple bien frappant du désaccord forcé, entre les vertus civiques des sectaires de 1793, et les vertus militaires de toutes les époques. A ce titre, une moralité peut h encore en être tirée de nos jours.

Pierre Furaud de Villemalet est né (1) à Villemalet, commune de La Rochette, canton de Jauldes (Charente), le 20 mars 1760. Il appartenait à une famille de propriétaires aisés et il reçut une certaine instruction constatée par ses lettres et son écriture. La vocation militaire ne se déclara pas chez lui de bonne heure, car il n'entra au service qu'à 22 ans. Le 28 janvier 1782, il s'engageait au 6eme régiment de Chasseurs (2) à cheval, mais il permuta bientôt pour entrer au Bataillon de Chasseurs des Ardennes où nous le retrouverons caporal en 1785. Il quitta le service actif par congé absolu le 1er octobre 1788 et rentra dans son pays. Au moment où Villemalet revint à La Rochette, il trouva le Bataillon de la Garde Nationale du canton de Jauldes en formation; on chercha naturellement pour commander ces milices les anciens gradés de l'armée active, Villemalet, dont la famille était connue dans le pays fut naturellement désigné au choix de ses concitoyens. Il avait embrassé, comme la plupart des jeunes gradés inférieurs de l'armée les principes révolutionnaires qui devaient ouvrir à tous l'avancement et il manifesta alors dans les réunions populaires des sentiments attestés par le certificat de civisme (3) qui lui fut délivré à Jauldes en 1794. Ce certificat s'exprime ainsi : « Il fut nommé commandant du Bataillon du Canton par un scrutin qui lui donna généralement tous les suffrages, il fit le serment d'être toujours fidèle à la Nation et à la Loi, de soutenir, et défendre de tout son pouvoir la Liberté, l'Egalité et la Constitution française et de faire la guerre au despotisme jusqu'à sa mort... Il le fit faire également (le serment) à tout le Bataillon, qu'il s'est acquitté de sa charge avec tant de régularité, d'assiduité et a enseigné avec une si grande patience et douceur les défenseurs de la Patrie, sa conduite a été si régulière qu'il est estimé de tout le Bataillon d'une manière incomparable, il a donné des preuves de son véritable civisme de son courage puisqu'aussitôt que l'Assemblée a demandé des Compagnies de Volontaires, il s'est enrôlé le premier et a engagé par son exemple et ses discours les citoyens de le suivre, sa bonne conduite était tellement connue qu'il fut nommé Capitaine de 3eme Compagnie dans le 1er Bataillon de la Charente. »

Villemalet n'était pas seulement un orateur de club, c'était un soldat instruit et zélé aussi, on comprend que ses services antérieurs lui aient valu le 17 octobre 1791, les suffrages de ses camarades de la 3me Compagnie du 1er Bataillon de la Charente. Villemalet avec sa compagnie suivit le sort du Bataillon et prit part avec lui à la campagne de l'armée du Nord. Sa conduite comme Capitaine fut assez estimée, ses principes de républicain exalté aidant, pour le faire élire Lieutenant-Colonel en second, le 28 février 1793, en remplacement de Rochette-Pluzet destitué pour absence illégale. Le 1er Bataillon de la Charente se trouvait alors cantonné à Aix-la-Chapelle.

Villemalet participa donc à tous les combats de la campagne de Dumouriez, de Jemmapse, à Nerwinde, et vint s'enfermer avec son bataillon dans Valenciennes. Pendant la retraite de Nerwinde il fut blessé au bras gauche au combat du 7 avril, livré entre Condé et Valenciennes, au siège de cette dernière place, le 23 juillet, il fut blessé à la joue gauche.

Le Bataillon de la Charente, après la reddition de Valenciennes, fut dirigé sur l'armée des Alpes chargée du siège de Lyon; en route Léchelle, commandant du Bataillon, fut mandé, le 14 août, à Paris, par le Ministère de la Guerre, et nommé Général de Brigade. Le commandement du Bataillon resta donc entre les mains de Villemalet qui amena sa troupe devant Lyon à la fin d'août et itablit au camp de Caluire (4).

La similitude des convictions politiques avait certainement rendu intimes les deux Lieutenant-Colonels du 1er Bataillon de la Charente, Léchelle nommé général par l'influence du Conventionnel Bellegarde, dut appuyer son camarade auprès du Ministre Bouchotte, non seulement en raison de ses qualités militaires, mais surtout pour la pureté de ses principes républicains. Le Général en chef de l'armée de Lyon, Doppet, bon Sans-Culotte lui-même, avait du bien noter le Commandant Villemalet. En tout cas, le le 7 octobre 1793, Villemalet fut nommé Général de Brigade par le Conseil exécutif provisoire. Le 15 octobre, il accusait réception de sa lettre de service au Ministre (5), et il remettait aussitôt son commandement au Capitaine Lacroix, élu chef de Bataillon à sa place.

Le siège de Lyon terminé, Villemalet connu pour son ardeur republicaine, reçut du Général Doppet, la mission d'inspecter les départements du Puy-de-Dôme et de la Lozère, où des tentatives d'insurrection avaient été signalées et où quelques bataillons de l'Armée des Alpes étaient envoyés; le Général se dirigeant vers la Lozère se trouvait à Saint-Etienne le 21 octobre. Ici se place un épisode caractéristique de l'époque qui faillit tourner bien mal pour Villemalet.

Après la prise de Lyon, les Conventionnels en mission s'étaient partagé la besogne de répression et de vengeance; les uns restaient à Lyon, les autres opéraient dans les départements voisins. Le 20 octobre, deux des plus féroces missionnaires de la Convention, Javogues et Bassal, un légiste et un moine défroqué opéraient à Saint-Etienne (6).

La suspicion et la délation démocratiques étaient à l'ordre du jour (7) dans l'armée républicaine, surtout depuis l'installation de Bouchotte au Ministère de la Guerre; celui-ci avec ses adjoints et ses Commissaires spéciaux aux armées n'avait cessé de pousser à la désorganisation en excitant les soldats contre les officiers en faisant distribuer des journaux démagogiques aux troupes, en proclamant la délation le plus saint des devoirs, la plus haute vertu républicaine. Il n'est pas étonnant de constater à cette époque de tristes défaillances dans l'armée. Parmi les Représentants en mission, Javogues s'était fait remarquer par son exaltation, ses cruautés et son cynisme, il devait inspirer confiance aux délateurs.

Le 20 octobre, le 1er Bataillon de la Charente, faisant étape à Saint-Etienne alors nommée Armeville, un sergent de la 2me Compagnie, nommé Vové, vint dénoncer son Capitaine aux Représentants. Le Capitaine Jarriges, en effet, avait fait marcher dans les rangs de sa compagnie un émigré et trois soldats de Précy. Ces hommes probablement faits prisonniers le 9 octobre, devaient à la pitié du Capitaine, d'avoir échappé à la mort. L'indignation de Javogues fut sans bornes, il fit arrêter de suite Jarriges et cita devant lui le Commandant du Bataillon : l'attitude du Commandant Lacroix stupéfia les Représentants qui écrivaient au Comité de Salut public que cet officier : « Dans le cours d'une longue conversation ne manifesta d'autres sentiments que beaucoup d'intérêt pour le Capitaine coupable et un grand ressentiment contre le Sergent du Bataillon qui nous avait donné connaissance de la perfidie de son Capitaine. » Le Sergent Vové qui avait été envoyé par les Représentants à la recherche de deux des Lyonnais qu'on n'avait pu arrêter, fut rencontré par les hommes de sa Compagnie et menacé en raison de la délation qu'il venait de commette « Croiriez-vous, écrivaient les Représentants, que la dénonciation qu'il nous avait faite avait déjà excité la haine de quelques-uns de ses camarades, qu'il a été menacé et que nous avons été obligés de le soustraire à la vengeance. »

Cette indignation des Représentants en présence des sentiments d'honneur et de pitié des soldats charentais, devait s'augmenter encore beaucoup le lendemain. « Aujourd'hui matin, écrivent-ils, est arrivé le Général Villemalet sorti depuis quelques jours de ce bataillon dont il était Commandant, et nommé par le Général Doppet pour aller surveiller les contre-révolutionnaires de la Lozère. Nous avons raconté à ce Général, avec l'indignation dont nous étions pénétrés, l'événement de la veille, nous lui avons témoigné nos inquiétudes sur son bataillon, dont les officiers montraient tant d'intérêt pour un homme qui recevait dans sa Compagnie des émigrés et des traîtres et où on ne pouvait les dénoncer sans danger. »

Evidémment, des gens qui méprisaient et menaçaient des délateurs ne pouvaient être que des traîtres et la stupéfaction des Représentants du Peuple augmenta en constatant que le solide montagnard Villemalet, choisi spécialement par le Sans-Culotte Doppet, pour une mission plus politique que militaire était encore un soldat loyal.

Javogues continuait donc sa lettre, en disant: « Le Général ne m'a paru occupé que du soin de justifier le Capitaine coupable, et pour mieux sonder s'il n'était pas plus animé de l'Esprit de corps que des intérêts de la République, nous lui avons demandé si cet officier qu'il cherchait à justifier sur sa droiture et ses bonnes intentions n'était pas au moins inutile dans son corps, puisqu'il n'avait jamais fait la guerre et que pendant le siège de Valenciennes il n'était sorti de sa chambre ou de son lit. » On voit que les Représentants avaient soigneusement recueilli les propos du sympathique sergent Vové, propos sans doute démentis par Villemalet, car la lettre continuait ainsi : « Ses réponses nous persuadèrent que la plupart des officiers ne sont guidés que par l'Esprit de corporation et ne comptent pour rien le salut de la République. »

Les Représentants, déjà inquiets sur la mentalité de Villemalet, lui firent connaître qu'ils gardaient près d'eux le sergent Vové pour le soustraire aux mauvais traitements de ses camarades et qu'ils récompenseraient son civisme en le nommant officier dans l'armée révolutionnaire organisée par eux, pour la sûreté du pays, la dispersion des malveillants et la garde des biens séquestés. »

Villemalet, en apprenant cette décision des Conventionnels, ne put se tenir de leur écrire une lettre (8) où la modération forcée de la forme laissait transparaître son indignation. Javogues et Bassal ne s'y trompèrent pas, car ils joignirent cette lettre à une dépêche au Comité et ils spécifiaient : « La lettre que le Général Villemalet nous a écrite à cette occasion vous donnera la mesure du civisme de ce Général et des officiers. Nous avons cru devoir l'arrêter à Saint-Etienne et empêcher qu'il aille commander dans un pays où il faut être si sévère contre les émigrés et les réfractaires. »

Le Bataillon charentais ne pouvant être emprisonné, les Représentants lui laissèrent continuer sa route, avec son mauvais patriote de commandant. Jarriges lui-même, le Capitaine coupable d'humanité eût la chance rare d'échapper à la guillotine, car il mourut à Toulon, le 21 Thermidor an II (8 août 94). Villemalet, moins heureux que ses anciens officiers, resta emprisonné à Saint-Etienne, à partir du 21 octobre.

La plainte des Conventionnels avait aliéné au Général le Ministre de la Guerre, car celui-ci lui cacha la faveur dont il était l'objet à ce moment même. En effet, pendant que les Représentants arrêtaient Villemalet à Saint-Etienne, ses amis du Ministère de la Guerre l'avaient présenté pour un avancement extraordinaire, le 26 octobre, le Conseil exécutif provisoire nommait Villemalet Général de Division. Le Comité de Salut public n'avait pas encore reçu la plainte des Représentants Javogues et Bassal.

Le 27 février 1794, après une détention de plus de quatre mois, Villemalet obtint sa liberté de la Commission de surveillance établie à Lyon par les Représentants du peuple, en mission, Fouché, Laporte et Meaulle (9). Il était tombé malade et les Conventionnels lui accordèrent au mois de mars 1794, une permission d'un mois pour aller se soigner à La Rochette, à charge pour lui d'en prévenir le Ministre de la Guerre. Villemalet adressa donc au Ministre copie de la décision des Représentants et dans sa lettre rédigée avec le tutoiement républicain; il expliquait sa situation et réclamait la prolongation de sa permission jusqu'à la fin de Germinal (avril 1794), se déclarant d'ailleurs prêt à se rendre au poste qu'on lui assignerait avant cette date si sa santé le lui permettait.

La captivité de Villemalet n'avait pas été longtemps ignorée du Ministre de la Guerre, car le 9 novembre 1793, le Comité de Salut public lui avait transmis la lettre des Représentants, datée du 21 octobre et qu'accompagnait la copie de la lettre du Général aux Représentants. La lettre du Comité signée Carnot et Billaud-Varennes, porte les traces d'une enquête ultérieure sur Villemalet et aussi sur l'esprit de son bataillon. Une conclusion en marge détermine la situation de l'affaire. « Villemalet, dit-on, n'a pas été suspendu par les Commissaires, il a au contraire été fait Général de Division le 6 Brumaire (27 octobre 93), les Représentants du Peuple ne disent pas qu'ils l'ont suspendu, mais l'on't fait arrêter à Saint-Etienne. »

En tout cas, suspendu ou arrêté, Villemalet, pendant sa détention, n'avait plus communiqué avec le Ministère de la Guerre; ses amis des bureaux qui avaient favorisé son avancement, doutaient sans doute de lui en présence des accusations d'incivisme venant des Représentants; on trouva bon de lui laisser ignorer sa dernière promotion..

Villemalet arrivé à La Rochette dans le courant du mois de mars, rentra de suite en communication avec les autorités influentes du pays. Le 3 avril 1794, il assistait à la séance de la Société populaire de Ruffec, patrie d'un grand nombre de ses anciens soldats, et il fit le tableau des persécutions qu'il venait d'éprouver (10).

A la fin de sa permission, Villemalet n'ayant reçu aucune communication officielle, vint à Paris chercher à être employé. Se défiant de la bonne volonté du Ministre, il.demanda au Comité de Salut public de lui faire obtenir une audience de Bouchotte afin de se justifier et d'obtenir de l'emploi. Cette lettre ayant été envoyée le jour même avec avis favorable par le Comité au Ministre, celui-ci l'adressa à son adjoint Vincent, chef de la 1re Division, avec l'annotation suivante: « Le citoyen Villemalet est employé à l'Armée des Alpes, tu peux lui expédier son passe-port pour s'y rendre. » Bouchotte voulait éloigner Villemalet sans lui faire connaître sa promotion au grade de Général de Division. Le Charentais était tenace, il persista à réclamer son audience au Ministre, qui mis au pied du mur, ne put continuer à lui refuser justice; la lettre écrite par Villemalet au Ministre, porte en marge l'abrégé de la réponse qui allait apprendre enfin au Général sa véritable situation. « Cet officier a été nommé Général de Division à l'Armée d'Italie le 4 Brumaire, la lettre de service a été adressée au Général de cette armée, le même courrier qui emporta les lettres de cette armée était chargé de remettre une lettre d'avis au Général Villemalet, sans doute le courrier ne l'a pas trouvé, puisqu'il ignorait sa nomination. » Villemalet reconnu enfin Général de Division, reçut une lettre de service pour l'Armée d'Italie, et il obtint une prolongation de congé jusqu'à la fin d'août 1794.

La Terreur était arrivée à son apogée pendant le congé de Villemalet; celui-ci rendu méfiant par une pénible expérience personnelle, pensa à se garantir d'accidents toujours possibles au moyen d'une manifestation populaire en sa faveur, constatée dans un certificat de civisme indiscutable. Très populaire dans son canton, sympathique aux ardents patriotes de Larochefoucauld, Villemalet sut faire organiser en sa faveur une grande manifestation régionale.

Le 30 Messidor an II (8 juillet), les maires du canton de Jauldes, les agents nationaux, les officiers et les soldats du bataillon sédentaire de la Garde-Nationale et de nombreux patriotes se réunirent : « sur la place d'Armes de Jauldes » et spontanément un certificat de civisme des plus chauds fut rédigé par les compatriotes de Villemalet. On y affirmait qu'il était: « un vrai Sans-Culotte, un sincère Montagnard, un véritable républicain. » Les Administrateurs du district de Larochefoucauld, le Comité révolutionnaire de cette ville donnèrent leur approbation à cet acte. Pour plus de garantie, Villemalet se fit encore délivrer un certificat de civisme particulier par la commune de la Rochette (11).

Le Général, muni de ces moyens de défense, put attendre en paix chez lui la fin de son congé, et nous le trouvons à l'Armée d'Italie seulement à la fin d'août 1794 (12).

L'armée d'Italie destinée aux opérations offensives occupait alors la crête des Alpes, de Briançon à Savone. Depuis la reprise de Toulon (27 décembre 1793), une 'Division côtière avait été créée dont le commandement territorial comprenait les côtes de Nice au Rhône, ainsi que les départements adjacents, le quartier-général de la Division était à Nice. Au centre de ce commandement trop étendu, la ville de Marseille et ses dépendances était confiée au Général de Division Voulland.

Depuis la répression si dure du mouvement fédéraliste de Marseille pendant laquelle Barras et Fréron avaient fait couler tant de sang, (mai 1793), la Provence supportait difficilement le joug des terroristes. La Révolution du 9 Thermidor rendit plus visible les sentiments du pays, des bandes royalistes s'organisèrent, courant sus aux Patriotes, campagnes et villes étaient en fermentation permanente. La grande Marseille ruinée par la politique économique de la Convention et par la guerre étrangère, aspirait à la chute d'un pouvoir ennemi de la liberté et insensible aux intérêts naturels des populations du Midi. Cet état de révolte imminente inspira de telles craintes aux Conventionnels en mission, qu'ils se décidèrent pour mieux surveiller et tenir le pays à former deux Divisions côtières. La première garda le pays de Nice à Toulon, la deuxième comprit le littoral de Toulon à l'embouchure du Rhône, plus le territoire des départements de Vaucluse et des bouches-du-Rhône.

Le 1er septembre 1795, Villemalet fut mis à la tête de la deuxième Division avec quartier général à Marseille. Le Général ayant retrouvé à la Ciotat le premier Bataillon de la Charente récemment, arrivé de la Lozère, eut la satisfaction d'y choisir ses aides de camp, le Capitaine de Grenadiers Mondion et le Lieutenant Fayon. L'effervescence méridionale croissant toujours surtout à Marseille. Les Représentants du Peuple, en mission, Auguis et Serres (13), quoique modérés, se virent contraints de faire proclamer l'état de siège le 15 septembre 1794; le Général commandant le territoire dut en exercer les pouvoirs exceptionnels.

Les premières libertés à supprimer étaient la liberté de Réunion et celle de la Presse, puisqu'elles ne s'exerçaient pas en faveur du pouvoir établi, on commença par dissoudre les assemblées populaires. Dans la nuit du 25 au 26 septembre, Les locaux de la Société populaire de Marseille furent cernés, on opéra vingt arrestations; un membre de la Société, en voulant s'évader par une fenêtre, tomba et se tua. Le lendemain Marseille était soulevée, et une troupe de deux mille émeutiers vint à l'hôtel des Représentants, réclamer la liberté des personnes arrêtées et le retrait des décrets attentoires aux libertés du pays. Villemalet avait peu de troupes à sa disposition, il montra de la prudence, dégagea les Parlementaires fortement rudoyés, et finit par dissiper l'émeute sans verser de sang. Cette victoire pacifique remplit d'orgueil le Général, qui le 23 septembre, rendit compte de son succès au Ministre de la Guerre dans un rapport d'une naïveté et d'une emphase presque méridionales. « Je dois vous entretenir aussi, écrivait-il, des troubles qui agitent cette commune. Ils ont été grands, Citoyens, et pendant quelques jours le cri de « Vive la République une et indivisible, signe de ralliement de tout bon républicain, a été méconnu, et dans la Société populaire, et au Temple de la Raison ». Suit le récit pathétique des événements de la Société populaire et de l'émeute du lendemain. « Le moment faillit être terrible, lorsque, au nom de la Loi, à six heures du soir, les Représentants m'ont sommé d'arrêter une trentaine des plus opiniâtres qui auraient désiré être massacrés pour que le bon peuple prit leur défense. » Le flair de Villemalet lui permit de déjouer cette machination étonnante, et notre Général put finir le récit de cette importante victoire par cette modeste appréciation de son rôle : « J'espère que cette heureuse journée aura encore une fois sauvé la République dans le Midi (14). » Villemalet, pour finir dans la note du temps, annonçait la constitution de tribunaux militaires pour juger les conspirateurs.

Le brave Villemalet eut dès lors un commandement paisible, mais il ne pouvait laisser ignorer son éclatante victoire sur la Réaction à ses fidèles du pays natal. Il adressa son rapport officiel à la Société populaire de Ruffec, et ce document fut lu à la séance publique de cette Société, le 18 Vendémiaire, an III (9 oct. 1794).

Une belle carrière s'ouvrait devant Villemalet, âgé seulement de 34 ans, mais il mourut à Marseille le 27 Pluviôse, an III (15) (15 février 1795).

La mort du Général Villemalet ne put passer inaperçue au Ministère de la Guerre, puisqu'il fut remplacé le 19 février dans son commandement par le général Bagdelaune, mais la cinquième Direction, par une négligence inexplicable, continua à maintenir Villemalet sur les contrôles des Officiers généraux. Cette négligence amena même quelques mois plus tard, un épisode administratif assez piquant.

Le trop grand nombre d'officiers de toute provenance qui encombrait alors l'armée, appelait une révision des grades ; le gouvernement par décret du 30 mars 1795, ordonna cette opération. Les titres de chacun furent examinés, ceux de Villemalet, ayant sans doute été trouvés légers, la Commission décida de le rayer des contrôles. Le 13 juin 1795, le Comité de Salut public porta cettte décision à la connaissance de l'intéressé, en le priant de ne pas quitter son poste avant l'arrivée de son remplaçant et de prévenir le Général en chef Kellermann. Villemalet n'avait garde de désobéir. Il reste d'ailleurs inexplicable que l'avis de réforme revenu au Ministère n'ait pas alors éclairé la cinquième Direction sur le sort de Villemalet.

La mort du Général continua à être ignorée, car un notaire de la Rochette, ayant réclamé en 1806, l'extrait mortuaire de Villemalet, le Ministre fit réponse « que cet officier ayant cessé d'être employé depuis le 15 Prairial, an III, le décès de cet Officier-Général n'est pas constaté dans mes bureaux. »

Le dossier personnel du Général, aux Archives administratives de la Guerre, continue à ignorer le sort de Villemalet.

Notes :

1. L'extrait de naissance relevé le 27 Messidor an II (15 juillet 1794) indique — Furaud de Villemalet (Pierre), né le 20 mars 1760, à Villemalet, commune de la Rochette, canton de Jauldes, de Pierre Furaud sieur de Villemalet et de dame Anne Constantin.

2. D. C. A. A. — Dossier Villemalet. — Etats de service.

3. D. C. A. A. — Dossier Villemalet. — Certificat de civisme.

4. D. G. A. II. — Le 25 août il passait à Mâcon. Il occupa le camp de Caluire dans le mois de septembre. Le Bataillon charentais se distingua spécialement à la poursuite de la colonne, de Precy, le 9 octobre 1793.

5. D. C. A. A. — Dossier Villemalet. — Villemalet au C*» Joùrdeuil, I Adjoint au Ministre de la Guerre.

6 .Javogues (Claude), né à Montbrison, député de Rhône et Loire à la Convention prit part au complot de Babœuf et fut fusillé à Grenelle le 9 octobre 1795. Jean Bassal, prêtre de la Congrégation des Missions, curé constitutionnel à Marseille en 1790, député de Seine-et-Oise à l'Assemblée Législative puis à la Convention,  — mort à Paris en 1802.

7. Voir. Ct Rousset, Les Volontaires, chap. XXIV.

8. A St-Etienne, le 21 octobre 1793. Copie de la lettre du Général de brigade Villemalet aux Représentants du Peuple dans le Département de la Loire : « Le citoyen Vouvé, sergent au Ier Bataillon de la Charente vient de m'apprendre Citoyens, que pour récompenser la dénonciation qu'il vous a faite il venait d'être nommé par vous à une place d'officier dans un autre corps; vous ne trouverez pas mauvais que j'en rende compte au Général Doppet chef de l'armée des Alpes comme aussi de l'arrestation du Cien Jarrige, Capitaine de la 2e compagnie au dit Bataillon dénoncé par le dit Vouvé. Signé : Villemalet. — Pour copie conforme à l'original, Claude Javognes-Bassal.

9. Fouché (Joseph), né à Nantes en 1763, mort, à Trieste en I820. — Laporte, avoué au tribunal de Belfort se signala par sa dureté dans les missions aux armées. Après la Convention, devenu fournisseur à l'Armée d'Italie, il fut accusé de malversations et disparut avec la caisse. Mort en 1823. — Meaulle (Jean), Député de la Loire-Inf. à la Convention. — Régicide, fut magistrat sous l'Empire. Mort en exil en 1816.

10. Boissonade. — Histoire des Volontaires du Dt de la Charente. - Angoulême, 1890.

11. A. A. — Voir ci-après le certificat.

12. A. II. — Le nom du Général Villemalet ne figure dans les Situations de l'Armée d'Italie qu'à partir du 1er septembre 1794.

13. Auguis (Pierre), 1745—1746, né à Melle. — Fut membre de la Législative. — Membre de la Convention (non régicide) fut membre du Corps Législatif sous l'Empire. — Seres (Jean), 1762-1830. Les Hautes-Alpes l'envoyèrent à la Convention (non Régicide), fut sous-préfet sous l'Empire et la Restauration.

14. D. C. A. A. — Dossier Villemalet. — Lettre adressée au Ministre de la Guerre le 28 septembre 1794.

15. D. G. A. H. — Situation générale de l'Armée d'Italie du 1er Ventôse An III (19 fév. 95). — Acte de décès. — Mairie de Marseille. — L'acte de décès de Pierre Furaud Villemalet, natif de la commune de la Rochette, district de La Rochefoucault, département de la Charente, âgé de 35 ans, dont on n'a pu savoir les noms de ses père et mère. Général divisionnaire, commandant la 2e division de la Cote de l'Armée d'Italie — a été inscrit le 28 Pluviose An III, dans le registre de l'état-civil de cette ville.

Certificat de civisme :

Canton de Jauldes, district de Larochefoucauld, département de la Charente.

Nous, Maires, et officiers municipaux, agents nationaux et membres des Comités de surveillance révolutionnaire du canton de Jauldes et nous, officiers et troupes des Compagnies qui forment le Bataillon du dit Canton; certifions à tous ceux qu'il appartiendra qu'aussitôt que l'Assemblée générale a la décrété (sic) — qu'il n'y aurait qu'un Commandant chef par Canton que le citoyen Pierre Fureau Villemalet, du lieu dit de Villemalet commune de la Rochette, qui avait servi pendant huit ans dans le Bataillon de Chasseurs des Ardennes, avec une conduite irréprochable fut nommé Commandant du Bataillon du dit Canton par scrutin qui lui donna généralement tous les suffrages. Il fit le serment d'être toujours fidèle à la Nation et à la Loi, de soutenir et de défendre de tout son pouvoir la Liberté, l'Egalité et la Constitution française et de faire la guerre au despotisme jusqu'à sa mort. En présence des Municipalités on en dressa procès-verbal, il le fit faire de suite également à tout le Bataillon. Qu'il s'est acquitté de sa charge avec tant de régularité, d'assiduité et a enseigné avec une grande patience et douceur les défenseurs de la Patrie, que sa conduite a été si régulière qu'il a été estimé aimé de tout le Bataillon d'une manière inexprimable. Il a donné des preuves de son véritable civisme et de son courage puisqu'aussitôt que l'Assemblée a demandé des Compagnies de volontaires, il s'est enrôlé le premier et a engagé par son exemple et ses discours les citoyens à le suivre, sa bonne conduite était tellement connue qu'il fut nommé capitaine de la troisième compagnie dans le Bataillon de la Charente. Nous disons la plus sincère vérité qu'il est un vrai Sans-Culotte, un sincère Montagnard, un véritable Républicain.

En foi de quoi nous lui avons donné et signé pour lui valoir et servir ce que de raison.

Fait sur la place d'armes, le 20 Messidor, l'An II de la République Française une et indivisible (8 Juillet 94).

Suivent de nombreuses signatures.

Les Administrateurs du district de Larochefoucauld, certifient la signature du présent et ajoutent qu'ils connaissent que le citoyen Villemalet a mené dans ce district une conduite digne d'exemple et agréable aux républicains. 26 Thermidor. (13 août 94). Suivent sept signatures.

Le Comité révolutionnaire de Larochefoucauld ajoute son adhésion le 11 Fructidor. (28 août 1794). Suivent quatre signatures.