La cité de La Rochefoucauld au XVIIe siècle

Au XVIIe siècle, La Rochefoucauld était, à six lieues d'Angoulême, en bordure de la rivière Tardoire, une ville active, tant sur le plan religieux que sur les plans économique et intellectuel.

Les communautés catholique et protestante étaient parvenues à une cœxistence pacifique après les débordements des guerres de Religion commis, en particulier, par le futur Henri IV lui-même, dans la petite cité, en 1568.

Avec le retour au calme, la ville était redevenue le carrefour des produits de l'Angoumois et du Limousin : bestiaux, fourrage, grains, châtaignes, truffes, eaux-de-vie, vins, sans oublier deux spécialités rupificaldiennes : la culture du safran et la tannerie. En plus des vingt-deux foires ordinaires par an, se tenaient deux grandes foires royales de trois jours chacune, l'une à la Saint Barnabé en juin, l'autre à la Nativité de Notre-Dame en septembre. Culturellement, deux collèges, l'un protestant, l'autre catholique, attiraient la jeunesse de la région. Notaires et avocats, médecins et apothicaires florissaient au sein de la cité apaisée.

La prospérité de La Rochefoucauld accusa une régression à partir de la révocation de l'édit de Nantes. Un rupificaldien note dans son journal, à la date du 29 septembre 1685: « Il arriva dans cette ville deux compagnies de dragons rouges conduits par M. le marquis d'Argenson, lieutenant général d'Angoumois. M. l'évêque et M. l'intendant arrivèrent deux jours après, et firent convertir plus que quatre cents huguenots tant de la ville que des environs. » Cette méthode provoqua l'émigration du négoce protestant et porta un coup fatal à l'activité locale. L'élite s'étant réfugiée à l'étranger, « le reste des habitants, note Jean Gervais, conseiller au présidial d'Angoulême, dans son Mémoire sur l'Angoumois, n'est que du bas peuple, appauvri par l'excès des impositions, qui y ont continué ; au surplus, gens forts inquiets, brouillons et chicaneurs à l'excès, et se faisant naturellement une continuelle guerre. »

Les Hérauld

L'abbé Chevalier, auteur d'une étude sur la famille de Gourville, note que dès le XVe siècle vivaient, à La Rochefoucauld, des Hérauld ayant assez pignon sur rue pour donner leur nom à une des portes de la ville. Des membres de cette famille allèrent s'établir dans des villages voisins, tel Pierre Hérauld, bourgeois de Saint-Angeau, inhumé dans l'église, dont le blason, attribué par le juge d'armes d'Hozier, portait « d'or à trois heaumes d'azur, deux en chef et un en pointe, les deux de chef affrontés ».

La famille Hérauld fut appelée « de Gourville » ou « Gourville » très tôt : en 1622, la sœur aînée de Gourville est désignée par le vicaire de Notre-Dame de La Rochefoucauld, dans l'acte d'un baptême où elle était marraine, sous le nom de « Marye de Gourville ». En 1640, l'abbé de La Rochefoucauld, parrain à un baptême, est accompagné de son maître d'hôtel, lequel signe « Gourville ». En octobre 1647, leur sœur, Marguerite, à son entrée dans la confrérie du Saint-Sacrement, établie en l'église Notre-Dame de La Rochefoucauld, est dite fille de « Madame Gourville ». Et cette dernière elle-même est dite veuve de « Me Pierre Hérauld, sieur de Gourville. »

L'usage s'était donc établi de désigner cette branche de la famille Hérauld par le nom de son lieu d'origine, c'est-à-dire le village de Gourville, situé de l'autre côté d'Angoulême, entre Aigre et Rouillac, siège d'une vieille châtellenie, qui comptait alors plus de cinq cents habitants. Pierre Hérauld y vivait modestement, avec ses parents et sa femme, vers le milieu de XVIe siècle. Il y possédait une maison et quelques lopins de terre. Il eut trois fils, dont l'aîné, né vers 1585, fut prénommé Pierre comme son père.

Pierre Hérauld et Souveraine Mesturas

Ce Pierre Hérauld vint s'établir à La Rochefoucauld, au début du XVIIe siècle, pour s'y adonner au commerce du drap. À l'époque, « le paysan d'Angoumois s'habille, selon les détails donnés dans la France pittoresque, de serge ou de droguet, ordinairement de couleur grise, étoffe grossière fabriquée localement. Un gilet ou deux, suivant la saison, une veste sans parement et des culottes sans boucles ni bretelles, composent son habillement. Une même pièce d'étoffe, qu'on achète à Pâques ou à la Saint Jean, sert à vêtir toute une famille, hommes et femmes, à faire les gilets, les culottes, les brassières, les jupes, qui sont confectionnés d'après des modèles invariables et d'une antiquité immémoriale. »

Pierre Hérauld et sa femme, Souveraine Mesturas, épousée vers 1612, issue d'une famille de notables de Saint-Claud, bourgade d'Angoumois, habitaient dans la rue principale de La Rochefoucauld. Au bout de la rue, au-delà du vieux pont qui enjambe la rivière Tardoire, s'élève le château construit sur la Rupes Fucaldi ou Roche à Foucauld, masse rocheuse renfermant des grottes. Sa maison, dotée d'un étage, comprenait, au rez-de-chaussée, la boutique, l'arrière-boutique et trois chambres. La lecture du contrat de mariage de sa fille Antoinette nous apprend que Pierre Hérauld avait réussi à cumuler son activité de marchand avec l'état de receveur des taxes et droits seigneuriaux de la duché-pairie de La Rochefoucauld, situation qui donne une idée de la confusion entre commerce et finances publiques, et explique un atavisme familial pour le maniement de l'argent.

Le couple eut huit enfants : Marie, Pierre, Hélie, Antoinette, Marguerite, Jean, Anne et Marie. À la mort prématurée de son époux, âgé d'à peine cinquante ans, le 6 décembre 1634, Souveraine géra efficacement le patrimoine qu'il lui laissait, veilla à l'éducation de sa progéniture à qui elle fit apprendre à lire et à écrire ; elle dota ses filles, les maria dans le réseau de notables de la région, et fit entrer ses trois fils au service de la maison de La Rochefoucauld.

Source : Gourville le magnifique, d'Alain Mazère.