À Bordeaux vit en 1651 Henri de Nesmond, 50 ans, ancien président des requêtes au parlement de Bordeaux devenu président à mortier au parlement de Bordeaux (6e classe). Il est gendre du conseiller de Tarneau. Son frère aîné François Théodore de Nesmond (v. 1598-1664), conseiller au parlement de Bordeaux, maître des requêtes (1624), est devenu second président au parlement (1636), car gendre à partir de 1624 du président de Lamoignon. Ces frères Nesmond sont typiques de l'ascension sociale d'une famille robine provinciale. Leur trisaïeul Guillaume, « honorable et sage maître », licencié ès-lois, est mort en 1557 avocat au présidial d'Angoulême, juge de quelques châtellenies et sa veuve, Marguerite Depont, a été transformée par leurs descendants en Marguerite de Pons, illustre famille de Saintonge. Le grand-père des deux présidents, François l'Aîné, mort vers 1605, avocat au présidial d'Angoulême, conseiller au parlement de Bordeaux (1568), y a achevé sa carrière comme second président (1572) tout en étant gendre du sieur Janvier, riche marchand d'Angoulême. Son frère François le Cadet, mort en 1603, fut échevin d'Angoulême à neuf reprises entre 1570 et 1603. Enfin, les deux présidents sont fils d'André (v. 1553-1616), second (1577) puis premier (1612) président au parlement de Bordeaux. On pourrait donc en conclure que la robe forme un monde uni, homogène, issu de la bourgeoisie, et s'étonner que les présidents à mortier des parlements des provinces soient inscrits en sixième classe avec les plus hauts dignitaires des armées : lieutenants généraux des armées du roi, des armées navales, des galères, de l'artillerie. Et pourtant. Henri (v. 1600-apr. 1651) a trois fils : si l'aîné, Pierre, devient président au requêtes du palais à Bordeaux, le cadet, André (1641-1702), est un des meilleurs lieutenants généraux des armées navales du roi. André, reçu chevalier de l'ordre de Malte en 1659 après avoir caché ses ancêtres sabotiers et parcheminiers et avoir fait des Nesmond d'Angoulême des « d'Esmond » gentilshommes écossais, a été successivement lieutenant (1662) puis capitaine de vaisseau (1667), chef d'escadre (1688), lieutenant général des armées navales (1693). Le Tarif aurait donc eu tort de séparer sur le papier des hommes qui, dans la vie, étaient si proches : André, dit le « marquis » de Nesmond, lieutenant général des armées navales, a un frère, un père, un oncle du nom, un grand-père, un bisaïeul qui ont tous été « président de Nesmond ». Le Tarif qui n'a pas voulu séparer la robe de l'épée, n'a pas davantage voulu séparer la province de Paris. André a un cousin germain, Guillaume de Nesmond, mort en 1693, président à mortier au parlement de Paris, en survivance dès 1658, en pied à partir de 1664. Il a fait rire ses contemporains en faisant graver « Hôtel ci-devant de Nesmond » au-dessus de la porte cochère de sa belle demeure, qui existe toujours quai de la Tournelle et qui a donné l'idée aux contemporains de mettre des numéros dans les rues de Paris, sur les immeubles et maisons. Si l'épée a au sein de chaque classe le pas sur la robe, les lieutenants généraux des armées du roi précédant les présidents à mortier des parlements de province, si Paris a le pas sur la province, les présidents à mortier de Paris précédant les présidents à mortier de province (6e classe), il n'en reste pas moins que tout ce petit monde forme un immense réseau uni par de forts liens familiaux : André, « marquis » de Nesmond profite dans la marine de la protection des Pontchartrain à partir de 1690, car son cousin germain Guillaume de Nesmond a épousé en 1660 leur cousine d'Orléans, Mlle de Beauharnais. Enfin, ces élites d'épée et de robe évoluent au milieu des robes, crosses et mitres de leurs parents : André est le frère d'Henri de Nesmond (1644-1728), évêque de Montauban (1687), archevêque d'Albi (1703) puis de Toulouse (1719). Tous deux ont pour cousin germain le frère cadet de Guillaume, mort en 1715, évêque de Bayeux depuis 1661.

Source : La société française au XVII siècle, de Michel Vergé-Franceschi.