L'exemplaire de la Coutume d'Angoumois de Vigier (édition 1720) qui fait l'objet de la présente communication contient, intercalées dans les pages imprimées, des pages manuscrites de la main de Mr Pasquet de Lartige, Conseiller au Présidial, où sont relatés des événements locaux et des décisions judiciaires, applications pratiques des doctrines correspondantes. Plusieurs de ces additions sont intéressantes et curieuses.

Le volume en question porte, aux premières pages, deux vieux noms du pays : Pasquet de Lartige mentionné ci-dessus et Normand de la Tranchade. D'abord Pasquet de Lartige, avec cette annotation : Conseillier au Siège Présidial d'Angoumois, 25 Février 1724. Puis, ces quelques lignes avec la signature de Normand de la Tranchade, au bas : « j'ai hérité de cette coutume l'année 1774 de feu mon père, je désire qu'elle ne me soit d'aucune utilité ; les procès me font trembler non pas au point de me laisser enlever umon bien sans me défendre. Dieu me fasse , grâce de n'en faire jamais usage ».

Le voisinage de ces deux noms s'explique : Jeanne Pasquet, fille du Conseiller, avait épousé, en 1742, Jean Normand IIIe du nom, qui, devenu veuf, se remaria. De sa seconde union, il n'eut pas d'enfants. C'est sans doute un des fils du premier mariage, l'aîné, Louis Normand de la Tranchade, petit-fils du conseiller, qui a écrit les lignes citées. Il fit partie de l'assemblée de la noblesse d'Angoumois en 1789 et mourut à Angoulême en 1829. Il fut témoin et victime de la dépossession ; par les lois révolutionnaires, du château de la Tranchade. Cette demeure fit retour à la famille en 1816, en la personne de son neveu. La Coutume dont il s'agit a subi, elle aussi, les vicissitudes de ces temps troublés, et après plusieurs déplacements, est tombée dans un long oubli, d'où elle méritait d'être tirée.

• Ce qui suit est l'histoire d'un conflit (on dirait aujourd'hui une grève), entre Messieurs les Avocats du Présidial d'Angoumois et ses magistrats :

« On ne doit pas douter que Messieurs les Avocats ne méritent pour la plupart de grands égards du public et bien des ménagements dans la Société civile. Mais qu'ils se croient dans une indépendance absolue des magistrats, c'est une erreur. Cependant, ceux de ce siège y ont donné à plein collier.

Je croirais même qu'ils avaient raison dans une partie des démélés qu'ils eurent avec Messieurs du Présidial en ce que Messieurs les officiers du siège excédèrent leurs pouvoirs et que les uns et les autres n'étaient pas exempts de blâme.

Le 6 Septembre 1734, à la dernière audience présidiale, Monsieur Chaniau de la Gravière, avocat, portait la parole au siège et à mon côté était Monsieur Sauvo du Bousquet. Il était 11 heures 3/4, quand l'avocat commença son plaidoyer. Je dis à Monsieur du Bousquet : je suis à jeun, la chaleur m'accable, voilà une cause qui nous mènera loin. Pour loi, Monsieur du Bousquet dit à Monsieur Chaniau : finissez donc, Maître la Gravière, vous répétez cent fois la même chose. Il s'agissait d'une provision qui fut adjugé à la partie de la Gravière. L'audience leva. En descendant, Maître Chaniau apostropha en termes durs Monsieur du Bousquet. Je ne les ouï point. L'après-dinée cet officier se plaignit à la Chambre des termes peu ménagers et insultants dont Monsieur Chaniau s'était servi en lui parlant et en descendant de l'audience, et dans la salle on délibéra de mander cet avocat. Je représentai que le corps des avocats était un corps libre. Monsieur Fé de Fontdenis, lieutenant Particulier, ajouta qu'il était persuadé que cet avocat ne viendrait point quand il serait mandé et que son refus ne serait pas honorable à la Compagnie. Monsieur Perrier de Gressignac, conseiller, se chargea de dire à Monsieur Chaniau, son ami, que la Compagnie par ménagement pour le corps des avocats et par considération pour lui passait sur sa vivacité et sur ce qu'il avait dit à Monsieur du Bousquet. Mais qu'il lui devait une politesse sur les termes dont il s'était servi contre cet officier.

Dans la conversation que Monsieur de Gressignac eut avec Monsieur Chaniau, il lui lascha que peu s'en était fallu qu'il n'eust été mandé à la Chambre. Aussitôt Monsieur Chaniau alla sonner l'alarme chez ses confrères : Monsieur Boisseau, homme peu mesuré, Monsieur Joubert le Jeune, homme dur et farouche se joignent à lui, représentant à leurs confrères que tout est perdu, que leur profession est avilie, que MM. les officiers du Présidial se croient en droit de les mander, qu'ils ne pourront plus voir lever le soleil avec honneur, s'ils ne soutiennent l'indépendance de leurs corps dans son lustre et s'ils ne la transmettent sans tache à leurs descendants. Les plus sages se laissèrent entraîner à ce discours, tous disparurent à la Saint-Martin, ils firent des mémoires contre nous, nous en fismes contre eux. Monseigneur le Chancelier, Monsieur le Procureur Général, Messieurs les Avocats généraux en furent inondés. Mais nos Messieurs firent une faute extrême par un jugement d'audience, Monsieur du Tillet Avocat du Roy portant la parole, ils donnèrent pouvoir aux procureurs de plaider et d'écrire dans toutes les affaires.

En arrivant de la campagne, je trouvais tout ce beau charivari ; je blasmai nos Messieurs de leur jugement. Ils rirent de nos remontrances. Le mal était fait. Monsieur le Procureur Général les blasma en termes humiliants de leur jugement et en effet qui n'aurait senti l'idée ridicule de nos magistrats de se croire en droit de licencier 60 procureurs.

Au mois de Février 1735, le tout fut concilié au gré des parties par Monsieur Chérade, lieutenant général, Monsieur Bareau, Procureur du Roy, Monsieur du Tillet, avocat du roy, et moy, pour Messieurs. Messieurs Mioulle, Joubert l'aisné, Vigier pour les avocats. Sans autre explication.

Depuis peu et au commencement de ce mois de juillet cet air d'indépendance vient d'être un peu rabattu au parlement. A la 4eme Chambre des Enquestes, Monsieur Gilbert des Voisins avocat général portait la parole pour un de ses amis. Monsieur Le Roy, avocat, la portait pour la partie adverse et voulut se mettre en égalité de palce avec Monsieur l'avocat général alléguant l'usage, que lorsque Messieurs les Avocats Généraux portaient la parole pour des parties, les avocats du parlement qui plaidaient contre avaient une place égale. Sa demande lui fut refusée, il se retira. Il alla porter ses plaintes aux Bâtonniers qui le menèrent à la Communauté pour poser son cas. Messieurs les Avocats soutinrent de se retirer de cette chambre.

Or Monsieur Le Normand, l'un deux, ayant été plaider à cette Chambre fut durement tancé par la Communauté. Ils apprirent que le 8 de ce mois la Cour avait rendu un arrêt pour les mander. Ils désertèrent le palais et ne vont plus aux audiences et pour montrer leur répugnance du terme de Mander, ils s'assemblèrent au nombre de plus de 300 allèrent chez Monsieur le Premier Président, Monsieur du Hamel à leur tête, pour remettre leurs matricules. Ce magistrat ne voulut pas les recevoir et leur dit d'y réfléchir et qui voudrait s'élever serait peut-être abaissé.

La chose s'est pacifiée. Mais voici le dispositif de l'arrêt que le Parlement a rendu. La Cour, attendu le rétablissement du service dans son intégrité et la Soumission des avocats, Les Bâtonniers et les six anciens s'étant rendus aux ordres de la Cour, les chambres assemblées, les ai dispensées d'être Mandés en exécution de l'arrêt de la Cour du 8 de ce mois de Juillet 1735. Fait le Juillet 1735-11. Monsieur Pasquet de Lartige.

Après cet arrêt, le terme de mander n'effarouchera pas si fort Messieurs les avocats et peut-être ne voudront-ils pas s'attirer une explication plus précise sur leur prétendue indépendance dans la suite. »

• Une autre note manuscrite du même auteur mérite d'être rapportée. Elle a trait à un usage dont la mise en pratique donna lieu à quelques difficultés. On va voir comment elles furent résolues par le Présidial.

Monsieur Pasquet de Lartige donne comme titre à sa note La soupe à l'oignon et il raconte :

« Le 13 juillet 1748, fut plaidée une cause, appelée La soupe de l’оіgnon.

Voici le fait : Par un usage abbuzé establi angoulême, dès que de jeunes gens sont mariés les autres qui sont leurs coteries leur porte une souppe qu'ils appellent la souppe à l'ognon après l'avoir promenée par la ville au flambeau, au son dès viollons et des tambours, brize souvent les portes et les fenêtres, escaladent les murs pour entrer dans la chambre des mariés à qui ils la présente et la mange avec eux ; la meilleure est celle où on a fait le plus de bruit, et où on a cassé le plus de verres et de bouteilles et où on a lâché le plus de sottises, cette souppe est accompagnée de beaucoup d'autres mets et coute chair aux mariés qui estoient d'uzage de la payer.

Il arriva que le nommé Rigaillaud procureur au Présidial épousa la fille de Boussiron, aussi procureur, les jeunes procureurs commandèrent une soupe à l'ognon au nommé Noël traiteur pour la porter à Rigaillaud, ce qui fut exécuté, la souppe fut receüe et mangée chez Boussiron.

Les jeunes procureurs contant de leur prouesse crurent en être quittes et que Rigaillaud suivant l'uzage payerait Noël.

Rigaillaud refusa et dit que cestait à ceux qui avaient commandé la souppe de la payer à Noël ; Noël fit appeler les jeunes procureurs, ceux-ci appelèrent Rigaillaud et Boussiron à leur garantie, partyes plaidantes, Rigaillaud et Boussiron furent envoyés de la garantie contre eux prise et les jeunes procureurs qui avaient commandé la souppe, condamnés à payer Noël avec des pens envers toutes partyes.

Les nouveaux mariés ou la plupart pourront dormir à leur aize. »

• Evènement d'un tout autre genre raconté par le même auteur :

« Le Lundy, 29 Avril 1726, arriva en cette ville d'Angoulême un jeune homme âgé de 30 ans de petite taille, blond, marqué de petite vérole, natif du pays de Liège en la comté de Chimay près des Ardennes qui s'appelait le Chevallier de Saint-Hubert et prétendait estre l'un des descendants de ce fameux protecteur des chasseurs qui vivait dans le six ou septième siècle. C'était un grand seigneur qui fut béatifié et qui est encore honoré dans une ville qui porte son nom.

Ce jeune seigneur touchait les gens pour les préserver de la rage avec deux clefs d'argent qui avaient l'image de Saint-Hubert ; je me fis toucher.

Il avait une chasse dans laquelle étaient des reliques de Saint-Hubert qu'il exposa au culte public dans l'Eglise de Saint-Antonin et dans celle des P. P. Cordeliers par permission de M. l'Evesque, les Boiteux pourvu que les infirmités ne fussent pas de naissance, il les guérissait par les mérites de Saint-Hubert. Quoique on ait voulu dire, ce qu'il opérait sur les infirmes était prodigieux et tenait du miracle, j'en ai veû marcher aprèz qu'il leur eût fait les iñpositions des mains et les prières sur eux, proternèz devant la chasse qui ne pouvaient se soutenir auparavant, mais ils marchaient mal à la vérité.

Depuis le 29 Avril jusqu'au 10 de Mai qu'il sortit d'Angoulême, il guérit plus de douze personnes entièrement et en soulagea un grand nombre, disait-on. Mais je n'en vis aucun de guéri parfaitement.

Ces prodiges attirèrent en cette ville une grande multitude de personnes de tout âge, de tout sexe, il y eût des jours qu'il y en eut jusqu'à six et sept mille ; ils venaient de 14 et 20 lieües.

Il disait ce chevallier que pour éprouver s'il était véritablement de la race de Saint-Hubert on l'avait exposé à l'âge de sept ans, en présence de quatre Evesques, à un taureau enragé, qui avait mis en pièce un criminel condamné à mort et destiné à cet usage, qu'après que ce taureau eut fait cette cruelle expédition, il s'avança et fit les prières et les bénédictions qu'il avait aprises, que ce taureau s'apaisa et mourut à ses pieds.

Ce récit me parut bien fabuleux ou romanesque ; mais on ne raisonne point sur un fait de religion ou d'usage.

Il disait que la chasse de Saint-Hubert était promenée tous les cent ans par le monde pendant trois ans toujours par l'aisné de la famille de Saint-Hubert, et qu'aprèz ce pélerinage il était mis en possession de l'abaye de Saint-Hubert qui valait 30.000 de rente avec une permission du Pape pour se marier afin qu'une race si utile ne se perdit point.

Je crois que ce jeune seigneur aurait bien fait de taire tous ces contes, mais les hommes sont ainsy faits, ils veulent du merveilleux et ils fuient la simplicité.

26 Mai 1726. On a découvert que ce chevalier était un chevallier de l'industrie et un véritable imposteur qui trompa notre évêque et nous séduisit. Que nous fumes de bonnes gens ! de bons simplars ! et que nos descendants nous prendront pour cruches d'avoir donné dans ces contes à dormir debout ! »

(Société archéologique et historique de la Charente, 1920)