Dijon, le 19 frimaire. — « En Vertu de la loi du 19 fructidor dernier, la commission militaire, séante en notre commune, pour les six départements qui composent la 18e division, a prononcé, les 4 et 7 de cette décade, la peine capitale contre deux individus convaincus d'émigration.

Le premier jugement porte qu'il est constant que François Bardet, dit Larochère, né à Clamecy, département de la Nièvre, ancien officier de milice, âgé de quarante-six ans, est inscrit sur une liste d'émigrés; qu'il est porté sur une liste particulière du département de la Nièvre, et qu'il a été arrêté à Château-Chinon, après les délais fixés par la loi du 19 fructidor.

Les motifs du second jugement sont que Pierre Agnan, dit le chevalier de Rocquard, né à Andoge (sic ?), département de la Charente, ancien capitaine dans Artois, et, depuis la Révolution, officier dans l'armée de Condé, âgé de quarante-sept ans, a émigré; qu'il a porté les armes contre son pays; qu'il n'est rentré que pour voir sa famille, et qu'il a été arrêté près de Beaune, après les délais fixés par la loi.

Tous deux ont marché au lieu du supplice avec le plus grand calme; le dernier surtout a montré un sang-froid et une présence d'esprit qui ne l'a pas abandoné un seul instant; il ne voulait pas même qu'on lui bandât les yeux. La première décharge les a privés tous deux de la vie.

Bardet était sorti de son pays en 1792, et s'était, disait-il, retiré à Lyon, d'où il n'avait aucun certificat de résidence. Il avait avoué à l'administration centrale de la Nièvre qu'il était sorti de la République en 1792 et qu'il savait être inscrit sur la liste des émigrés. Arrêté à Château-Chinon, muni d'un faux passeport sous le nom de Pirot, garçon tailleur, il avait dit à l'agent municipal qu'il n'était rentré en France que pour y revenir chercher quelque agent; que son intention était de retourner en pays étranger pour obéir à la loi.

Bardet a été défendu avec tous les talents qu'on connaît au citoyen Jacquinot, qui, dans cette cause, a encore ajouté à l'idée qu'il avait jusqu'ici donnée de son éloquence. Tous ses moyens dérivaient de ce point de fait que le prénom de l'accusé n'était pas désigné sur la liste des émigrés.

Le chevalier de Rocquard avait quitté la France en 1791; il avait fait contre elle cinq campagnes, dont quatre à l'armée de Condé. Il avait encore dans son portefeuille, lors de son arrestation près de Beaune, son brevet de chevalier de Saint-Louis, dont la croix lui avait été donnée à Mülheim en 1797, des passes signées de Monsieur, du comte d'Artois, du général autrichien, et du duc de Broglie. Il n'était rentré que pour voir sa famille.

Cet émigré n'a point eu, comme l'autre, de défenseur. On a prétendu que la loi ne lui en accordait pas. Mais tout ce qu'elle ne défend pas est permis; les lois pénales doivent surtout être interprétées favorablement, et l'on doit aux malheureux prévenus la dernière consolation d'être au moins défendus. »

(Société d'histoire contemporaine, 1903)