Broglie (Charles-François, comte de), diplomate et homme d'Etat français, né le 20 août 1719, mort à Saint-Jean d'Angély le 16 août 1781. Il était le second fils du second maréchal de Broglie, et le frère du vainqueur de Bergen. Il commença par servir dans l'armée, ou de brillantes qualités et la faveur de Louis XV le firent rapidement arriver aux grades les plus élevés. Il était brigadier, quand, en mars 1752, il fut nommé ambassadeur en Pologne près de l'électeur-roi Auguste III. Il avait pour mission d'empêcher l'accession de la Pologne au traité d'alliance récemment conclu à Pétersbourg entre Elisabeth de Russie et Marie-Thérèse d'Autriche, et de préparer secrètement l'élection au trône de Pologne du prince de Conti. L'habileté avec laquelle il sut déjouer les intrigues russes et reconstituer le parti fiançais en Pologne, la discrétion qu'il mit à assurer le secret du roi, en firent promptemenl un des agents les plus importants de cette diplomatie occulte de Louis XV, dont les ressorts n'ont été mis en pleine lumière qu'assez récemment. Il venait de faire approuver à Versailles un projet de traité dont le but était de détacher la maison de Saxe de l'alliance anglaise pour la rapprocher de la France, quand le brusque changement du système d'alliances politiques, imposé à Louis XV en 1756 par le traité anglo-prussien de Westminster, vint bouleverser ses plans. Loin de se laisser abattre par des événements qui ébranlaient l'influence que quatre ans d'efforts suivis lui avaient acquise en Pologne, il fit hardiment face à la nouvelle situation : l'un des premiers il conseilla l'alliance autrichienne, limitée toutefois, dans son esprit, de manière à ne pas compromettre la liberté d'action de la France. C'est sur ses conseils implorés par la cour de Dresde dans la détresse causée par la subite invasion de la Saxe par Frédéric II, qu'Auguste III se réfugia avec son armée dans le camp retranché de Pirna, où il sut prendre une attitude qui en imposa au roi de Prusse, et permit aux troupes autrichiennes de se concentrer. Resté à Dresde pour prêter appui à la reine de Pologne, le comte de Broglie dut rentrer en France quand la défaite des Autrichiens à I.obkowilz et la capitulation d'Auguste III à Pirna lui eurent rendu tous rapports impossibles avec Frédéric II.

Il revint à Varsovie en 1757, après avoir passé à Vienne et donné à Marie-Thérèse sur les opérations militaires des conseils qui ne furent pas sans influence sur l'heureuse issue de la bataille de Kollin. Mais ce second séjour en Pologne n'eut pas le succès du premier. C'est en vain que le comte essaya de rassurer le parti national polonais et de prendre sa défense contre les Russes; il obtint bien la révocation de Stanislas Poniatowski, attaché au parti opposé à la France, que Catherine II avait réussi à faire venir près d'elle comme envoyé saxon ; mais la bataille de Kosbach ruina irrémédiablement le prestige du roi et le crédit de son ambassadeur. Contrecarré par le cardinal de Bernis, mal soutenu par Louis XV, désespérant d'arracher la Pologne à la faction russe de plus en plus puissante, il demanda son congé et l'obtint.

A la prière de Louis XV, il n'en continua pas moins à diriger de Paris la correspondance secrète relative à la Pologne, désormais sans but. Après la défaite de Fillinghausen, il prit parti, pour son frère dans ses démêlés avec le prince de Soubise et Choiseul, et fut enveloppé dans la disgrâce du maréchal (1762). Doué d'une inépuisable activité d'esprit, il ne se rebuta point; battu en Pologne, il prétendit vaincre en Angleterre. Quoique le paix eût été signé, il combina un plan de descente en Angleterre qui fut agréé par Louis XV, mais dont la préparation lui attira une foule d'embarras. Rentré en grâce, il devint en 1767, après la mort de Terrier, qui avait succédé, lui-même au prince de Conti, le véritable ministre des affaires étrangères du cabinet secret. Dans cette situation sacrifiée qui provoquait toutes les défiances, toutes les attaques, où il ne pouvait se défendre qu'en découvrant le roi, et qui ne lui valait ni honneur ni argent, il déploya de prodigieuses ressources d'imagination pour tenter de prévenir le démembrement de la Pologne. Un moment, en 1771, il crut qu'il allait enfin pouvoir donner librement carrière à son esprit politique, et échanger son ministère in partibus contre le pouvoir lui-même; Choiseul était tombé; l'opinion publique ne lui désignait que deux successeurs, le comte de Broglie ou le duc d'Aiguillon. Après une lutte de six mois, ce fut le dur d'Aiguillon qui l'emporta. Précipité du haut de ses espérances, le comte de Broglie dut reprendre le rôle ingrat, presque louche, auquel le condamnait la fantaisie de son souverain. Mêlé à toutes les grandes affaires de l'Europe, consulté dans toutes les occasions, il n'exerça en réalité aucune action sérieuse. La multiplicité des intrigues poursuivies par le roi finit par mettre le duc d'Aiguillon sur la piste du secret; des agents subalternes, Dumouriez et Favier, furent mis à la Bastille; la malignité de ses adversaires fit impliquer le comte de Broglie dans le procès qu'on leur intenta. La hauteur de son caractère, la raideur de ses manières, qui l'avaient déjà mal servi en plusieurs circonstances, tournèrent encore contre lui; le 24 sept. 1773, Louis XV profita d'un dissentiment qui s'était élevé entre son confident attitré et son ministre officiel, pour exiler celui-là dans sa terre de Ruffec, sans toutefois que la correspondance ordinaire avec les autres agents secrets fut interrompue. La mort de Louis XV mit fin à ce singulier mystère qui commençait à être percé à jour. Louis XVI ordonna la cessation immédiate de la correspondance et la dissolution du cabinet secret. Le comte de Broglie obtint du roi la justification solennelle de sa conduite, fut rappelé à Paris, mais ne reçut aucune faveur. C'est en vain qu'il sollicita, après que la guerre eut éclaté entre la France et l'Angleterre, le commandement de l'état-major du camp formé sur la côte de Normandie pour préparer une descente en Angleterre; on ne lui confia que la lieutenance intérimaire des Trois-Evêchés. Le dépit qu'il éprouva de ce refus lui fit intenter contre un prétendu calomniateur un procès qui tourna à sa propre confusion. Il échoua de même dans diverses négociations qu'il avait entreprises avec les Etats-Unis, où il espéra un moment retrouver la fortune qui l'abandonnait dans sa patrie. Découragé, il se retira dans sa terre de Ruffec et mourut d'une fièvre pernicieuse. — Il usa à se débattre contre les exigences d'une situation fausse et la manie d'un souverain indécis une vie qui, consacrée ouvertement au bien de l'Etat, eût pu être féconde et glorieuse. Il ne fut que le témoin, agile et irrité, d'événements qu'il se croyait propre à diriger.

Bibl. : Boutaric, Correspondance secrète de Louis XV; Paris, 1866, 2 vol. in-8. — Duc de Broglie, le Secret du roi; Paris, 1878, 2 vol. in 8. — Doniol, Histoire de la participation de la France à la constitution des Etats-Unis; Paris, 1887-89, 3 vol. in-4.

Source : La Grande encyclopédie, de Marcellin Berthelot.