Du mardi 12 jusqu'au samedi 16 mai 1778.

Cette espèce de ville, toute méchante et toute vilaine qu'elle est, se trouve toujours sur mon itinéraire, parce que ma sœur de Constantin y est établie. Cette fois-ci, j'avais un motif de plus pour y passer. Il y a un subdélégué, le pire de tous ceux de la généralité, comme M. Bouriot, de Bazas, en est le premier. Il s'appelle M. Dubosfrand. Son âge de quatre-vingts ans a achevé de lui ôter le peu d'esprit et de sens qu'il avait reçu en naissant.

Pour établir une filature à l'hôpital de Nontron sous la direction de la sœur Bussac, supérieure, il m'a fallu bien de la peine pour persuader cet imbécile de subdélégué de l'utilité de l'établissement, et flatter sa petite vanité en engageant les habitants les plus distingués de la ville à s'assembler chez lui, quoiqu'il en soit détesté. Après bien des débats, bien des objections plus bêtes les unes que les autres, messieurs de Nontron ont bien voulu souffrir qu'on prenne des mesures pour faire travaller et nourrir leurs pauvres sans qu'il leur en coûte rien. MM. Mazerat, surtout le fils aîné, se sont montrés du beau côté dans cette circonstance-ci; et c'était important, parce que, tout jalousés qu'ils sont, ils ont beaucoup d'influence dans les assemblées.

J'écris à M. l'Intendant pour qu'il veuille bien envoyer de Bordeaux les fonds nécessaires pour le coton, les rouets, cardes, etc. J'espère que l'établissement réussira, malgré les criailleries de quelques mauvais sujets. Un acte capitulaire, signé des principaux habitants, a constaté le vœu général, et MM. Savignac et Boyer ont été nommés administrateurs.

Il y a dans Nontron sept tanneurs, dont quatre seulement en plein commerce. Les eaux du Bandiat noircissent les cuirs forts, aussi les fait-on venir de La Rochefoucauld; mais elles sont excellentes pour les autres genres de tannerie, car elle ramollissent singulièrement les cuirs, au point qu'en quatre jours elles opèrent davantage que celles de La Rochefoucauld en douze; aussi ajoute-t-on du son à celles-ci pour les rendre plus douces.

Il y a trois foulons pour les serges, cadis et étamines, qui se fabriquent soit dans le pays, soit à Brantôme et à Bourdeilles. Le sieur Nouran est le marchand le plus accrédité.

Il y a quelques sergeurs, mais qui ne travaillent pas pour leur compte. Il peut se fabriquer dans Nontron environ 200 pièces par an. Les étamines ne valent pas celles de Bourdeilles. Cependant tant celles de Nontron que [celles] de Bourdeilles et de Brantôme sont forts recherchées à Bordeaux, et l'on ne peut assez en fabriquer dans le pays pour les demandes.

Il y a beaucoup de moulins à huile de noix sur le Bandiat. On écrase, sous une meule très épaisse et verticale, les noix dépouillés de leur écaille. Ces noix écrasées, moulues, sont portées dans une chaudière établie sur un petit four échauffé; lorsqu'elles sont très échauffées, on les porte sous le pressor, et l'huile découle dans un case par un canal de fer.

La coutellerie est l'art le plus cultivé à Nonton. Elle n'est à la vérité que fort commune, mais c'est une branche d'industrie lucrative, à cause du voisinage des forges.

Il n'en manque pas dans le pays, puisqu'il y en a 27 dans la seule subdélégation de Nontron. La plus belle est celle de la Jommelière, à une lieue de Nontron, en descendant le Bandiat. Quand l'aspect du pays ne l'annoncerait pas aux voyageurs, il est aisé d'en conclure que la mine de fer doit y être abondante.

A une lieue de Nontron, au lieu appelé Saint-Estèphe, est un rochet immense posé sur un autre, tellement en équlibre que le mondre mouvement de la main le fait balancer. On l'appelle Casse-noisette. Je ne l'ai pas vu, mais le fait est sûr. (Je l'ai vu depuis, plusieurs fois.)

Il y a environ 1,500 personnes dans Nontron.

Deux couvents, l'un de Cordeliers, et l'autre de Clarisses.

La paroisse est fort ancienne; c'était autrefois un couvent de Bénédictins.

La ville doit aussi être d'une grande antiquité, puisqu'elle était considérable en 769 lorsque Roger, neveu de Charlemagne, et sa femme en firent cession à l'abbé de Charou. La terre de Nontron passa depuis aux vicomtes de Limoges, ensuite à la maison d'Albret, d'où à la couronne de France. Le président de Lavie en est actuellement seigneur engagiste.

La ville de Nontron obtint en 1654 un arrêt du Conseil, très honorable, par lequel le roi lui remet la moitié des impositions pour avoir fourni un bon nombre de vaillants hommes qui contribuèrent infiniment à la prise de Brantôme, de Bourdeilles et d'autres petites villes des environs.

C'est à Nontron (c'est-à-dire immédiatement au delà du Bandiat) que commencent les granites, car, à Saint-Martial, village qui est en deça, finit la pierre calcaire. Les cailloux roulés qui tapissent le fond de la rivière à ce passage, offrent le mélange des deux genres de pierres. Ce ne sont d'abord que des couches immenses et assez irrégulières de schistes d'un brun verdâtre, et remplies de mica. Le quartz et surtout le spath s'y mêlent peu à peu en montant vers Nontron.

Il y a des vignes sur ces coteaux schisteux et graniteux, mais elles produisent peu, et le vin n'y vaut rien. Le châtaignier et le chêne y réussissent le mieux.

Source : Journal de tournée de François-de-Paule Latapie, inspecteur des manufactures de Guyenne.