29 avril 2015

Idée générale du commerce d'Angoulême

Pour donner une idée juste de la manœuvre des dénonciateurs de faits d'usure, pour en faire connaître l'origine, et mettre en état d'apprécier les effets qu'elle a dû produire, il est nécessaire d'entrer dans quelques détails sur la nature du commerce d'Angoulême, et des négociations qui s'y sont faites depuis quelques années.

La ville d'Angoulême, par sa situation sur la Charente, dans le point du cours de cette rivière où elle commence à être navigable, semblerait devoir être très commerçante : elle l'est cependant assez peu. Il est probable qu'une des principales causes qui se sont opposées au progrès de son commerce, est la facilité que toute famille un peu aisée trouve à y acquérir la noblesse en parvenant à la mairie. Il résulte de là que, dès qu'un homme a fait fortune par le commerce, il s'empresse de le quitter pour devenir noble. Les capitaux qu'il avait acquis sont bientôt dissipés dans la vie oisive attachée à son nouvel état, ou du moins, ils sont entièrement perdus pour le commerce. Le peu qui s'en fait est donc tout entier entre les mains de gens presque sans fortune, qui ne peuvent former que des entreprises bornées faute de capitaux, qui sont presque toujours réduits à faire rouler leur commerce sur l'emprunt, et qui ne peuvent emprunter qu'à très gros intérêts, tant à cause de la rareté effective de l'argent, qu'à cause du peu de sûreté qu'ils peuvent offrir aux prêteurs.

Le commerce d'Angoulême se réduit à peu près à trois branches principales la fabrication des papiers, le commerce des eaux-de-vie, et les entreprises de forges, qui sont devenues très considérables dans ces derniers temps, par la grande quantité de canons que !e roi a tait fabriquer depuis quelques années dans les forges de l'Angoumois et du Périgord, situées à peu de distance d'Angoulême.

Le commerce des papeteries a un cours, en général, assez réglé il n'en est pas de même de celui des eaux-de-vie : cette denrée est sujette à des variations excessives dans le prix, et ces variations donnent lieu à des spéculations très-incertaines, qui peuvent ou procurer des profits immenses, ou entrainer des pertes ruineuses. Les entreprises que font les maîtres de forges pour les fournitures de la marine exigent de leur part de très-grosses et très-longues avances, qui leur rentrent avec des profits d'autant plus considérables qu'elles leur rentrent plus tard. Ils sont obligés, pour ne pas perdre l'occasion d'une grosse fourniture, de se procurer de l'argent à quelque prix que ce soit, et ils y trouvent d'autant plus d'avantages, qu'en payant la mine et le bois comptant, ils obtiennent une diminution très-forte sur le prix de ces matières premières de leurs entreprises.

Source : Mémoire sur les prêts d'argent, de Turgot.

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28 avril 2015

Herminie de La Brousse de Verteillac, duchesse de Rohan, poètesse

Dans les premières années de mon séjour à Paris, vers 1875, j'habitais une maison peu éloignée de l'église Sainte-Clotilde. A la fin de la journée, en été, il m'était doux de descendre la rue de Varenne, en méditant et en rêvant, puis de contourner le paisible boulevard des Invalides, et de remonter vers la gare Montparnasse. Il y là de l'air et de l'espace, les passants sont clairsemés, les bruits de la grande cité expirent au loin, et le promeneur, en ces parages privilégiés, jouit de deux biens précieux, le silence et la solitude.

Quels beaux soirs mélancoliques j'ai connus dans ce quartier peuplé d'hôtels aristocratiques, enrichi de vastes jardins, et qui semble abrité, protégé, mis hors de pair par le dôme doré des Invalides où dort le grand Empereur...

En ce temps, si loin déjà, hélas! je ne connaissais presque personne encore à Paris : cette pensée de mon isolement attristait mes promenades, mais la beauté de la nuit descendant sur la ville m'enivrait, je respirais le parfum des plantes, des fleurs, des arbustes répandus en abondance autour des riches demeures et je me sentais moins seul ; la nature m'a toujours consolé de tout.

Au coin de la rue de Babylone et du boulevard des Invalides, je m'arrêtais toujours, et je considérais le bel hôtel Louis XV qui est bâti en cet endroit, entre cour et jardin. Je lui trouvais l'air débonnaire à travers la grille, et j'aurais voulu connaître les maîtres de la maison, dont j'ignorais le nom, mais que je supposais affables, simples, bons, sympathiques.

— Vous ne vous trompiez pas! me répondront tous ceux qui ont franchi le seuil de ce bel hôtel. Le duc de Rohan. la duchesse, leurs enfants possèdent au plus haut point les qualités que vous indiquez, et il n'est personne de leur entourage qui ne les aime, et ne soit honoré et fier de les approcher.

Que d'affinités mystérieuses dans notre vie! Les lettres, la poésie devaient me ramener plus tard en ce coin de Paris qui, dès le début, m'avait captivé, et je devais y trouver uh foyer d'art et d'élégance plein de vie, et la muse douce et riante, la femme si bien douée que tout Paris connaît, respecte et admire, et à laquelle je viens avec bonheur consacrer ces quelques pages. Mes impressions juvéniles me prédestinaient à les écrire.

* * *

La duchesse de Rohan, fille du marquis et de la marquise de Verteillac, est née à Paris. Sa famille appartenait à l'armée. Les Verteillac étaient grands sénéchaux du Périgord de la ville de Verteillac. Son aïeul maternel, le marquis de la Roche du Maine, dont le portrait est au château de Josselin, accompagna François 1er à Madrid, durant sa captivité. Charles-Quint posa un jour cette question au gentilhomme : «A combien de journées sommesnous de Paris? » Il répondit fièrement : « Sire, à autant de journées que de batailles, à moins que vous ne soyez battu à la première ! »

Le marquis de Verteillac, père de la duchesse, était entré à 17 ans à l'Ecole Polytechnique. Il fit partie à Versailles de la Maison-Rouge, et entra dans le corps des pages de Napoléon pendant les Cent Jours. Il en fut le dernier survivant, quand il mourut à l'âge de 89 ans. Il servit son pays dans l'artillerie, fit les campagnes d'Espagne, de Grèce, du siège d'Anvers, fut porté à l'ordre du jour de l'armée, et fut décoré de la Légion d'honneur.

Après une brillante éducation, qui porta à leur plus haut point de culture les dons brillants de cœur et d'intelligence qu'elle tenait de la nature, Herminie de Verteillac fut mariée très jeune au prince de Léon qui, à la mort de son père, prit à son tour, en sa qualité d'aîné, ce nom fameux de Rohan, qui s'est si fièrement transmis d'âge en âge depuis le XIe siècle, et qui signale à l'historien une longue suite d'aïeux héroïques.

La jeune femme brilla d'un vif éclat à l'horizon mondain. Nous retrouvons sa trace dans les études documentaires faites sur la société de Paris, il y a une quinzaine d'années.

Voici ce qu'écrivait alors le comte Vasili : « Le prince de Léon s'est adonné de bonne heure à la politique. Envoyé à la Chambre par les électeurs du département du Morbihan, il se montre assidu au Palais-Bourbon et déploie dans les travaux parlementaires un zèle et une activité qui le font remarquer. Il est fort instruit, son esprit est solide et brillant, son jugement très sûr.

« La princesse de Léon est la bonne grâce personnifiée; sa gaîté communicative, sa parfaite simplicité, son naturel et le tour plaisant de sa conversation en font l'une des personnes les plus agréables de la société. Son salon est très hospitalier, elle en fait les honneurs avec une grâce prévenante. Sa physionomie est piquante et jolie. Elle s'habille bien, se parant des joyaux superbes qui sont un héritage de famille, avec beaucoup de goût. Esprit, simplicité, tel est l'air qu'on respire dans cet agréable intérieur. »

La femme aimable et spirituelle qui signait « Etincelle » ses chroniques mondaines, et que tous les salons ont regrettée lorsqu'elle mourut, a laissé quelques pages charmantes sur la princesse de Léon. Combien je m'applaudis de les avoir conservées!

« Le pinceau, dit-elle, qui trace le portrait de la princesse doit peindre les traits d'une personnalité pleine de relief et d'originalité. Mlle Herminie de Verteillac est une vraie Parisienne, et le charme inhérent à cette origine est resté dans ses manières et dans ses goûts.

« Elle a, sous la torsade de ses beaux cheveux, la blancheur, le teint éclatant, les dents de perles, les yeux pétillants d'esprit d'une duchesse de Louis XIV. La physionomie surtout est admirable de mobilité, de sincérité, de naturel et d'intelligence. Ses mains et ses pieds feraient bonne figure en statuettes de Saxe, car ils sont tout petits.

« La princesse possède un de ces esprits couleur de feu et couleur d'aurore, comme eût dit Mme de Sévigné, qui reste toujours brillant et ne saurait demeurer inactif. C'est du repos qu'il souffrirait et non d'un excès de mouvement. »

Je veux citer encore un troisième témoin qui vit la duchesse de Rohan dans les premières années de son rayonnement et de sa maîtrise mondaine : je veux parler de M. le comte de Puiseux, qui a publié sur elle une notice fort intéressante, fort bien écrite, mais malheureusement devenue introuvable. Voici quelques passages caractéristiques :

« Le fond de votre caractère est l'indépendance, dit-il en s'adressant directement à la princesse : c'est là la note caractéristique de votre tempérament moral. Voulez-vous savoir maintenant d'où vient en grande partie le charme que vous exercez ; pourquoi tous ceux qui vous connaissent, sans être même de votre intimité, recherchent attentivement ce qui peut vous causer une joie, vous procurer un plaisir? Uniquement de la conviction que l'on a que vous êtes sincère, que vous êtes vraie, et que derrière la pensée que vous exprimez, ne s'en cache pas une seconde, en contradiction avec elle. Vous aimez la comédie sur la scène d'un théâtre, mais vous la détestez dans le commerce habituel de la vie, et vous l'avez impitoyablement chassée de la vôtre. »

Plus loin, je note ces détails qui ont leur importance : « Restée fille unique, vous aviez concentré sur vous toute, la tendresse, toutes les câlineries d'une mère qui vous adorait, et d'un père très fier de retrouver en vous, dès le premier âge, les reflets de sa haute intelligence. C'est à l'école d'un parfait gentilhomme et d'un homme d'esprit que vous avez grandi. »

Voilà, à mon sens, des lignes précieuses : je les reproduis bien volontiers, car, par elles, nous pouvons constater une fois de plus l'influence heureuse des parents pour former l'intelligence d'un fils, le caractère d'une fille, bref pour donner aux enfants qui doivent perpétuer leur race des qualités solides, un haut sentiment de l'honneur, l'amour de l'humanité, un entraînement généreux vers le Beau, le Vrai, le Bien.

« Ceux qui veulent vous plaire, dit encore M. de Puiseux, doivent laisser à la porte de votre hôtel cet esprit de critique quand même, qui pénètre partout. En votre présence, il faut être bon, équitable, sincère et vrai. On est récompensé de ce carême en emportant avec soi la conviction que l'on vous a été agréable, et ce qui dédommagera les plus mauvaises langues d'avoir pour un moment cessé de l'être, c'est la certitude que vous aurez découvert chez elles quelques bonnes qualités jusqu'ici ignorées de tous et d'elles-mêmes. »

Ce passage ne manque ni de finesse, ni de malice, et prouve que M. de Puiseux connaît bien la société. Mais. quel hommage rendu à la femme qui nous occupe! Elle veut ignorer le mal, la méchanceté, tout ce qui divise et peut nuire, et elle a su acquérir assez de prestige pour qu'on s'en souvienne toujours quand on l'approche. Ce trait prouve mieux que de longues pages l'excellence de sa nature. Les âmes douées de la sorte sont rares. Forcer par sa seule présence les mauvaises langues à se taire, mais c'est presque un miracle : J'en appelle à M. le comte de Puiseux !

Par ce côté, et par d'autres encore, la duchesse de Rohan nous rappelle une des femmes les plus captivantes du XVIIIe siècle, la douce, la bonne comtesse d'Houdetot qui jamais ne prononça une parole aigre et malveillante, et qui fermait les yeux pour ne pas voir les défauts et les vices de l'humanité, mais les ouvrait doublement et longtemps pour admirer les heureuses qualités, le bon naturel, les belles actions, la vertu.

Ah! ne craignons pas de faire hautement l'éloge des cœurs d élite, hommes ou femmes, qui sont doués ainsi de cette puissance et de cet amour du bien, car leur exemple est une consolation au milieu des vanités et des déceptions du monde.

Estimons-nous heureux si nous en rencontrons quelques-uns sur notre route, et entourons leur souvenir de vénération, d'affection et de respect. Ils sont dignes de vivre dans la mémoire d'une époque, autant, sinon plus, que les savants, les lettrés, les artistes.

* * *

La duchesse de Rohan surveilla avec un grand soin l'éducation de ses trois filles et de ses deux fils. Poussée à l'action, au mouvement par son tempérament et ses goûts, elle fut et elle est encore une grande voyageuse. Elle a visité tous les pays de l'Europe. Elle possède un livre précieux qui l'a suivie dans ses voyages, et qui renferme des autographes des personnages célèbres, princesses, souverains, ministres, hommes d'Etat, poètes, musiciens. C'est pour elle un guide éloquent à travers ses souvenirs. Il lui suffit de feuilleter les pages de ce livre, de relire telle pensée et tel nom, pour revoir avec précision les splendeurs et les attraits de ses voyages.

Sa vie se trouve partagée, d'autre part, entre Paris et le château de Josselin, dans le Morbihan. L'ancien hôtel de Verteillac, devenu l'hôtel de Rohan, est un véritable musée où chaque œuvre d'art est un souvenir de famille.

« Quand on a gravi le perron de l'hôtel, et traversé deux salons, où les portraits d'ancêtres vous sourient au passage, on ne peut se défendre d'une impression de solennité en franchissant la porte du grand salon de réception, qui tient toute la largeur de la maison. Les boiseries blanches sculptées avec art, les meubles en vieux Gobelins, la vaste cheminée surmontée d'une royale pendule Louis XVI, le beau portrait historique placé en face, tout a l'air grave et très noble. »

C'est Etincelle qui a écrit jadis ces lignes. Elles expriment exactement l'impression que ressent le visiteur accueilli pour la première fois dans cette demeure aristocratique. L'aspect du grand salon est vraiment imposant.

Le beau portrait, que mentionne Etincelle, est celui de Mme Dubarry, par Mme Vigée-Lebrun. La favorite est coiffée d'un chapeau d'été qui donne à sa physionomie un air de douceur rayonnante et de bonheur apparent.

L'œuvre que j'ai le plus admirée dans ce vaste salon, c'est un buste en marbre de Mérard, représentant le prince de Conti. Cousin du roi, on le sait, doué d'une haute intelligence, ami de Jean-J acques Rousseau et de Beaumarchais, il donnait au Temple et à l'Isle-Adam des fêtes magnifiques, dignes de la cour : sa physionomie est restée dans l'histoire comme l'incarnation du véritable grand seigneur au XVIIIe siècle; ce n'est pas peu dire : aussi, je me suis incliné devant son image, et j'ai salué sa mémoire. En examinant ses traits, je me rappelais les admirables lettres qu'il écrivit à Rousseau, lettres où il lui témoigne l'affection d'un frère, et où on constate qu'il le protégea comme il aurait protégé son propre fils. Il fut, avec la maréchale de Luxembourg, l'ami le plus dévoué du philosophe.

Dans le cabinet du duc, qui fait suite, le souvenir de ce prince est rappelé encore par un tableau d'Ollivier, le Salon du Prince de Conti au Temple, dont une réplique appartient au Louvre. C'est une toile exquise où nous voyons, dans le salon des Quatre-Glaces, au Temple, les familiers du prince, au nombre desquels se trouvent le comte de Chabot et le comte de Jarnac. Au premier plan, debout, apparaît dans toute sa grâce sémillante et pimpante, la jeune comtesse d'Egmont, l'amie de Gustave III. Mozart, enfant, est au clavecin, l'acteur Jéliotte va chanter. Nous sommes au commencement de l'année 1764.

Au nombre de ces grandes dames, la duchesse de Rohan actuelle eùt fait bonne figure, à côté du prince de Beauvau, de la maréchale de Mirepoix, de la comtesse de Boufflers. Oh ! l'élégante et aimable société ! Le tableau d'Ollivier est plus précieux qu'un livre. D'un coup d'œil, nous pouvons saisir la vie de cette heureuse époque.

Que de merveilles encore j'aurais à signaler dans l'hôtel de Rohan, des tapisseries anciennes, des portraits et des miniatures de famille, des estampes rares, des bonbonnières, des écrans, des œuvres d'art de toute sorte ! Sur le bureau de travail du duc, j'ai remarqué un buste du grand Condé, vraiment digne du héros de Rocroy. Tout le prestige de Monsieur le Prince rayonne dans ce vieux bronze.

Parmi les œuvres modernes, je ne puis oublier de mentionner un tableau de Chartran, représentant le maître et la maîtresse de la maison. Le duc est assis; la duchesse, près de lui, est debout. Tous deux, est-il besoin- de le dire, ont fort grand air.

J'aperçois aussi du même artiste le portrait d'Anne de RohanChabot, comtesse de Périgord, la fille aînée de la famille, enlevée si prématurément à l'affection des siens, en 1903. C'était une véritable sainte, elle soignait les pauvres avec une sorte de volupté surhumaine, sa vie ne fut qu'une suite de bonnes œuvres, et tous ceux qui l'ont connue ne peuvent évoquer son souvenir sans une émotion affectueuse, et sans l'idée d'une perfection idéale. Elle s'en est allée avant l'heure : telle une fleur de choix, orgueil d'un parterre embaumé, qu'on trouve un matin brisée par un vent d'orage. Sa mort, on le comprend, amena la désolation dans la famille de Rohan. Elle y sera à jamais pleurée. Qualité rare, la sainteté qu'elle pratiquait n'altérait en rien son enjouement, sa grâce, sa bonne humeur.

En résumé, Etincelle le disait justement :« L'hôtel du boulevard des Invalides, plein de luxe et de goût, modernisé par les recherches à la mode et gardant pourtant son grand air d'habitation seigneuriale, offre à Mme de Rohan les plaisirs du monde, les réceptions qu'elle organise avec tant d'art, les conversations qu'elle dirige avec tant de tact, enfin l'étourdissement délicieux de Paris. »

Les réceptions de la duchesse resteront célèbres. Son bonheur était d'avoir dans son entourage des esprits distingués, des savants, des lettrés, des artistes. Son ambition s'était réalisée, elle était devenue l'âme d'un cénacle intellectuel, lorsque le deuil cruel, dont nous venons de parler, ferma le salon si vivant du boulevard des Invalides.

Maîtresse de maison accomplie, Mme de Rohan a l'œil à tout, rien n'échappe à sa vigilance et à son activité, aussi les services sont admirablement réglés autour d'elle; sa volonté, que rien ne fatigue, préside à la belle ordonnance au milieu de laquelle elle apparaît, et qui semble être son atmosphère naturelle. Mais ce qu'elle aime par dessus tout, c'est l'art, musique, peinture, déclamation. Dans sa jeunesse, il fallait ajouter le chant et la danse. Elle parle quatre langues.

Quand elle quitte son cadre parisien, où tant de précieux souvenirs la retiennent et l'attachent, la duchesse se rend dans le Morbihan, au château de Josselin, le vieux manoir gothique qui, depuis des siècles, appartient à la race, et dont l'aspect imposant fait mieux comprendre sa devise fameuse :

Roi ne puis,
Prince ne daigne,
Rohan suis !

On pourrait écrire un livre, en racontant l'histoire du château de Josselin, de ces tours féodales qui disent la puissance d'une lignée illustre, de ces pierres qui racontent ses hauts faits, de tout ce magnifique domaine qui enferme et conserve sa gloire. Il semble que la fierté et la fidélité légendaire de la Bretagne soient incrustées à jamais dans ce castel qui porte gaillardement le poids des siècles -il date de 1026 — et brave les injures du temps.

Là, comme à Paris, comme partout où elle a été et partout où elle ira, la duchesse est aimée. Qui n'aimerait, en effet, une femme qui est affable et compatissante, qui répand discrètement ses bienfaits, trouve une parole consolante pour chaque tristesse, ne dit de mal de personne, comprend le sort de chacun et les passions de tous, loue les uns, plaint les autres, bref, pour laquelle, suivant le mot de Térence, rien d'humain ne paraît étranger? Aux champs comme à la ville, une pareille femme sera chère au cœur des grands et des petits, des riches et des pauvres, des savants et des ignorants. Le cri de l'opinion sera partout le même. Dans les palais comme sous le chaume, on dira :

— C'est la meilleure des femmes !

C'est ce qu'on dit de la duchesse de Rohan dans l'arrondissement de Ploërmel et dans tout le Morbihan. Là, a-t-on écrit avant nous, elle sent l'amour de toute une population l'envelopper de reconnaissance et de dévouement. La châtelaine, dans ses simples robes de laine, est restée pour ses paysans une reine des temps évanouis. Elle les connaît tous par leurs noms, comme eux la connaissent par ses bienfaits.

* * *

Maintes fois le château de Josselin a été décrit par les érudits et les archéologues. Une étude récemment parue dans une revue illustrée montre le duc et la duchesse de Rohan accueillant leurs invités, et rendant eux-mêmes tous les devoirs de la vieille et bonne hospitalité française.

« Afin, écrit M. Camille Gronkowski dans ce travail, de ménager à votre surprise la vue saisissante des tours et de la façade moyen âge, le duc de Rohan vous fera traverser le parc dans sa largeur, descendre le raidillon qui conduit à l'Oust, et c'est là, sur cet étroit chemin, resserré entre la rivière et les murailles, que vous contemplerez avec une sorte d'effroi, la formidable masse de granit qui se dresse, cyclopéenne, jusqu'aux nuages blancs, tout là-haut. — Vrai Dieu, ils étaient en sécurité dans ce nid d'aigle, les seigneurs féodaux, et sans risque ils pouvaient narguer le roi d'Angleterre! La muraille noirâtre monte, monte à pic et nue au-dessus des rochers; trois tours colossales la coupent à intervalles réguliers, et se terminent en toits coniques que la hauteur fait paraître ridiculement pointus du basfond où nous sommes. On distingue trois étages de fenêtres à meneaux, et la pierre marque en cet endroit quelque velléité d'élégance, au-dessus de cette noble et impressionnante sévérité. »

Josselin fut un moment fief royal, sous Philippe le Bel. Jean II le donna ensuite à Charles de Valois, son oncle. En 1370, Pierre, comte d'Alençon, et Robert, comte du Perche, vendirent le château à Olivier de Clisson, qui le fit embellir, et y mena une large existence. Il faudrait tout un volume pour raconter dignement les destinées de cette demeure célèbre.

Dans l'intérieur du château de Josselin, comme à l'hôtel du boulevard des Invalides, les chefs-d'œuvre abondent. Là aussi, il y a un grand, très grand salon où les portraits des ancêtres, dus au pinceau des maîtres, et pieusement conservés, semblent prendre part à la vie de leurs descendants.

Voici un majestueux Louis XIV, d'après Rigaud, et un solennel amiral du Casse, revêtu de la Toison d'Or. Plus loin, Henri, duc de Rohan, mort en brave en 1638; la fille du grand Sully, Mar- guerite de Béthune, duchesse de Rohan; une nièce de Louis XIV, Charlotte d'Orléans, duchesse de Lorraine; Françoise de Roquelaure, princesse de Léon; la princesse de Rohan-Soubise, par Nattier; Elisabeth de Montmorency, par Gérard; le cardinal prince de Rohan, grand aumônier de France; le grand-père du duc actuel, Anne-Louis de Rohan-Chabot,prince de Léon, duc de Rohan. Les poutres du plafond sont décorées d'écus armoriés qui rappellent les alliances de la famille, et en disent la noblesse et la grandeur.

Dans la bibliothèque, de nombreux portraits de femmes attirent le regard. Voici une première Marguerite de Rohan, fille d'Alain VII, puis une seconde, qui fut la femme de Alain IX, enfin une troisième qui épousa Jean, comte d'Angoulême, et fut la grand'mère de François Ier. « Pauvre bouquet de Marguerites, écrit d'une plume émue M. Gronkowski, jolies quand même dans leurs vertugadins, mais envahies chaque jour par l'ombre et les craquelures de la toile,— ces rides inévitables dont l'ironique morsure va poursuivre encore celles qui pensèrent fixer un jour, en pleine beauté, leur image définitive. »

A côté de ces Marguerites, deux Annes revivent sur la toile, Anne de Rohan-Chabot, duchesse d'Epinay, vêtue en guerrière, et Anne-Julie de- Rohan, princesse de Soubise, tenant dans sa main un lis.

A la vue de ces grandes dames qui furent belles, rayonnantes, aimantes et aimées, et qui brillèrent d'un vif éclat dans les Avrils défunts d'un passé si lointain, la pensée est émue, et un sentiment saisit l'âme, celui de la fuite rapide des jours, celui de nos fragiles destins.

Quel charme, quel regret d'une beauté passée,
Devant ces vieux portraits saisissent la pensée !
Quel espoir séducteur, quelle plaie à guérir,
Quel rêve enseveli, quelles secrètes flammes
Se rallument soudain devant ces grandes dames
Qu'une toile légère empêche de mourir !

L'artiste qui vous fit de son pinceau fidèle
Dut souvent, j'en suis sûr, en face du modèle,
Interrompre, troublé, la tâche qu'il aimait,
Pour causer avec vous, pour s'envelopper l'âme
De ce frisson divin qui l'imprègne et l'enflamme,
Et de l'art immortel lui montre le sommet.

Vos attraits, vos printemps vivent dans ma mémoire :
Je trouve une douceur mystique en votre histoire;
Je songe à vous parfois le long de mon chemin,
Et, captivé longtemps par votre frais sourire,
C'est pour vous émouvoir que je voudrais écrire
Ces vers que l'oubli sombre emportera demain !

Revenons au château de Josselin qui renferme bien d'autres objets d'art. Il faudrait faire une longue halte au musée, rempli de souvenirs et de curiosités historiques, tels qu'une miniature de Henri IV donnée par Sully à Henry de Rohan, des émaux de Petitot, l'escabeau fringant de la bibliothèque de Mme de Pompadour, le missel du cardinal de Rohan, la lorgnette de MarieAntoinette, celle que Napoléon portait à Austerlitz. Parmi les souvenirs modernes, le fanion du général Voyron, commandant en chef de l'expédition de Chine, en 1901 : le prince de Léon actuel, fils aîné du duc de Rohan, fut porte-fanion du général dans cette expédition.

La duchesse a été la créatrice de ce musée. Comme beaucoup de nos contemporains, elle est collectionneuse. L'archéologie, les faïences, les armes, les costumes la passionnent, même les costumes de femmes, les costumes pittoresques des provinces et des pays étrangers. Sa collection, composée de poupées habillées, est fort intéressante; elle s'enrichit tous les jours et finira par devenir une source précieuse de documents qui diront ce qu'ont été les temps révolus dans la parure et le vêtement féminin.

Si les réceptions de Paris ont fait époque, que dire de celles de Josselin? L'hospitalité du duc et de la duchesse est vraiment royale. Aussi, bien des princes y ont été reçus ; citons, entre autres : LL. AA. R. et I. le comte et la comtesse d'Eu et l'archiduc Charles d'Autriche. La bonté préside à ces réceptions, le cœur s'y épanouit, l'affection y règne. N'est-ce point là le suprême attrait! Les élégances mondaines y abondent par surcroît, sans compter les grands souvenirs du passé qui colorent toute chose d'une impression magique. Aussi, dans la haute société de tous les pays, à l'étranger comme en France, il n'est pas rare d'entendre ces paroles : « Nulle part on ne reçoit comme à Josselin! »

* * *

A l'exemple d'une aïeule de sa famille, Anne de Rohan-Soubise qui vivait au xvie siècle et a laissé des vers touchants ; à l'exemple aussi d'une comtesse de Verteillac, sa grand'mère, qui, au XVIIIe siècle, avait un salon de beaux esprits, et dont les strophes furent justement appréciées, la duchesse actuelle, en dehors de ses collections et de ses bonnes œuvres, a une autre passion, celle de la poésie. Il ne faut pas s'en étonner, car il résulte de ce que nous avons dit que tout en elle est harmonieux, ses paroles, ses actions, ses jugements. Longtemps elle se contenta de dire les vers des autres, et c'était un plaisir de l'entendre, car sa diction est vraiment remarquable, et sa voix musicale fait tressaillir les auditeurs. Un de ses amis, fin connaisseur, lui dit un jour :

— Vous qui déclamez si bien les poésies d'autrui, pourquoi n'en composez-vous pas vous-même? Vous écririez des pièces charmantes! Essayez!

Elle hésita d'abord, puis se mit à l'œuvre avec timidité, comme tous ceux qui ont le respect de la muse. Bientôt, de son âme sincère et droite, jaillirent des strophes émues, pleines d'aperçus ingénieux et de pensées délicates. Une philosophie douce y est répandue, la bienveillance y respire, des vœux d'affection, de bonheur y sont exprimés avec grâce.

Je viens de lire ces premiers essais : L'impression ressentie est pareille à celle qui nous vient d'une riante aurore, ou de l'aspect d'un beau jardin. La pièce du début, souvent citée, a pour titre les Branches. La noblesse d'âme du poète s'y révèle déjà tout entière. La duchesse procède par images pour arriver à la pensée sérieuse qu'elle veut exprimer. Le spectacle de la nature lui fournit des comparaisons qu'elle rapporte à l'homme, et de ce rapprochement naît une attrayante et utile émotion. Dans cet ordre d'idées, le petit poème intitulé l'Automne est un modèle du genre. Que de grâce en ces vers :

Voici venir l'Automne et l'arrière-saison
Qui voit mourir les roses,
Se faner toute fleur et jaunir le gazon
Au fond des parcs moroses.

La brise qui s'élève emporte loin de nous
Les fougères dorées,
Au pays de la ronce et des buissons de houx,
Mourantes et fanées.

Et quel charme pourtant, quelle austère beauté
Dans ce naissant Automne,
Charme que n'auront point le printemps ni l'été,
Quand tout germe et frissonne !

Automne aux jours si beaux, malgré les feuilles mortes,
Saison aux tons pourprés,
Reste encor près de nous, et de tes senteurs fortes
Embaume encor nos prés !

Automne de la vie, ô jours de paix pour l'àme,
Ralentissez vos pas;
Soleil, réchauffe-les des rayons de ta flamme,
Et que l'hiver ne vienne pas !

Comme tous les poètes, la duchesse de Rohan est impressionnée par la fuite rapide des années, dont nous parlions plus haut, et sa plainte mélancolique voudrait en arrêter le cours.De là dans ses vers cette douceur attristée qui correspond si bien au sentiment intime que nous avons de nos faiblesses et de nos misères.

Voici encore deux pièces dont les lecteurs de cette étude auront la primeur. L'une a pour titre : A ma Bretagne. C'est un cri d'amour pour ce pays qui impressionne si fortement ceux qui l'observent et l'étudient.

J'aime les landes violettes,
Les piquants verts de ses ajoncs,
Les bruyères, roses fleurettes,
Et sur l'eau les flexibles joncs.

J'aime les toits couverts de chaume
Les sveltes clochers ajourés,
La senteur forte et tout l'arome
Qui sort des bois, monte des prés.

J'aime entendre sous la feuillée
Les chants d'Arvor, tous nos vieux chants,
Et les récits qu'à la veillée
Fait une aïeule à cheveux blancs.

J'aime les cal vaires de pierre,
Antique granit aux tons roux,
Et je suis très noblement fière
De ma Bretagne aux ciels si doux!

La seconde pièce est un chant de bonté à l'égard de l'humanité tout entière. Tels devaient en faire entendre, en s'accompagnant du luth, les ménestrels et les trouvères des vieux âges.

Semez, semez toujours du soleil en passant
Au bord de la rivière !
Semez, semez toujours du soleil en parlant
Au seuil de la chaumière !

Semez, semez toujours du plaisir en dansant
Dans les bois, sur la mousse !
Semez, semez toujours du plaisir en chantant
De votre voix si douce !

Semez, semez toujours le bonheur en prenant
Les cœurs par tant de grâce !
Semez, semez toujours le bonheur en aimant,
Temps fuit, jeunesse passe!

Se montrer humain, sentir, aimer, c'est là le premier secret de toute poésie : Pour peu qu'on sache y joindre la clarté du style, la magie du verbe, le rayon pur de l'art, on est sûr de plaire et d'émouvoir. En naissant, Mme de Rohan a reçu tous c dons en partage; la haute situation sociale qu'elle a toujours occupée a été un cadre merveilleux pour leur développement et leur floraison.

Cette aimable femme a donc été favorisée des Dieux, mais sa volonté a beaucoup fait pour seconder leurs desseins : De là son mérite personnel, de là aussi la grande place qu'elle tient si dignement au milieu des hautes personnalités de Paris, et de toute la société française.

Hippolyte Buffenoir

Paris, juin 1904.

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Le château d'Athis et les trois Scudéry

L'hypothèse d'Alain Niderst a ceci de piquant que, si la ressemblance des noms plaide pour la superposition de Mérigène et Mériguat, l'identité du personnage réel n'est pas moins inconnue que celle du personnage fictif. Il serait de bonne méthode de chercher celle du premier avant celle du second.

Or de précieux documents inédits fournissent l'une et l'autre à la fois, confirmant que les deux personnages n'en font qu'un et indiquant même un lieu précis de résidence.

Le 30 mai 1656, au château d'Athis, où il demeurait, le seigneur du lieu, Thibault de La Brousse, chevalier, conseiller du roi en ses Conseils, maître d'hôtel ordinaire de Sa Majesté, faisait donation à Jean de Mériguat, écuyer, gentilhomme ordinaire de la Maison du Roi, demeurant à Paris, rue Champfleury, à l'hôtel du Mans, paroisse Saint-Germain l'Auxerrois, de l'usufruit, sa vie durant, d'une maison située dans le parc du château d'Athis, ayant une sortie sur le parc de M. Boucherat, avec tout le terrain compris entre la muraille du parc du côté du clocher jusqu'à deux toises au-dessous de la maison, en tirant vers le puits, et toute la largeur située de la maison jusqu'à un parterre en terrasse.

La générosité ainsi attestée et l'amitié qui avait été au principe de cette donation sont bien faits pour accroître encore à nos yeux le charme de la résidence de Mérigène.

Mais il y a plus. Le donateur de 1656 étant mort, sans doute en 1659, son fils et successeur comme châtelain d'Athis, qui se nommait aussi Thibault de La Brousse et exerçait les fonctions de lieutenant de la compagnie des Cent Suisses de la garde du corps du roi, confirma, le 11 septembre 1660, le geste de son père, en le complétant par un autre qui en augmentait encore la portée. A la donation précédente s'ajoutait celle d'un petit clos depuis peu entouré de murs, « situé au bout de l'allée d'ormes », contigu à la maison de Mériguat, tenant d'un côté à la ruelle qui jouxtait le jardin du prieuré d'Athis, et de l'autre à l'allée en terrasse du parterre. Jouissance était aussi reconnue au même du puits précédemment mentionné, situé au-dessous de ladite maison et jardin. Donation viagère et non transmissi- ble, comme l'avait été la première, mais non moins généreuse.

Nous possédons un plan manuscrit du « terroir d'Athis », daté de 1750, et se donnant pour en avoir utilisé deux autres établis en 1631 et 1745. On y voit que le château et le parc d'Athis se trouvaient sur la rive gauche de l'Orge, et occupaient un terrain rectangulaire bordé, du côté opposé, c'est-à-dire, grossièrement, à l'Est, par la route de Mons à Juvisy, avec une coupure aux deux tiers environ de sa longueur lorsqu'on arrivait de Mons : là venait s'encastrer la parcelle contenant l'église et le prieuré. Le parc était en pente et dominait la Seine, située au-delà de l'Orge, le confluent se faisant à peu de distance.

Dans ce parc, la maison de Mériguat, proche du clocher, occupait la partie haute. D'où la vue magnifique dont on y jouissait. Sur le plan du « terroir d'Athis », on ne peut que l'identifier avec une construction bordant aussi la route de Juvisy, à la limite de la propriété, dans l'angle Sud. Mais on sait que le donataire des La Brousse avait à sa disposition, pour lui-même et pour ses amis, la totalité du parc.

Où logeaient ces amis, qu'il y a tout lieu d'identifier en priorité avec Conrart et ses visiteurs ? Suivons attentivement la description de la maison de Cléodamas, Carisatis, dans Clélie. Il est clair qu'avec son jardin, elle occupait aussi une pente sur la rive gauche de l'Orge. La vue qu'elle offrait sur la vallée de la Seine ressemble beaucoup à celle qu'avait Mérigène de son pavillon. Reprenons maintenant l'acte d'acquisition du 24 juin 1654. Il renferme une description assez précise de la propriété et en indique, au moins pour une part, les tenants et aboutissants. On sait qu'elle était bordée elle aussi par la route conduisant à Juvisy. On peut assurer qu'elle était située, par rapport à cette route, du même côté que le château. En effet, le terrain concédé à Mériguat touchait au parc de M. Boucherat. Or le jardin de Conrart, occupant seize arpents, se complétait, évidemment dans la vallée, par deux arpents de prés en sainfoin, dont l'un situé « au bout du clos de M. Boucherat », l'autre au bout du parterre de Conrart lui-même. Un chemin joignait les deux prés et en atteignait un autre qui, longeant en partie des vignes, descendait au moulin. Celui-ci était construit sur le cours de l'Orge, un peu en amont, comme le montre le plan du « terroir d'Athis ». D'après ce plan, rien ne séparait le parc du château d'une grande parcelle appartenant à « M. d'Avaugour ». Sa superficie étant au moins double de celle que possédait Conrart, on doit conclure qu'elle englobait à la fois la propriété de M. Boucherat — Jean Boucherat, maître des comptes, père du chancelier — et celle de l'académicien. En venant de Paris, on rencontrait donc successivement, à main gauche, le chateau et son parc, le clos de M. Boucherat et la propriété de Conrart. On était alors au bout du village. La route de Juvisy longeait ensuite, à gauche, un immense vignoble, et à droite, une multitude de parcelles cultivées.

Nous avons la chance que notre plan soit presque exactement contemporain du célèbre ouvrage de l'abbé Lebeuf, Histoire de la ville et de tout le diocèse de Paris, dont les quinze tomes parurent de 1754 à 1758. Dans son étude sur la paroisse d'Athis, l'érudit mentionne, outre le château seigneurial, deux maisons où ont vécu des « personnes distinguées par leur science et par leur goût ». L'une avait appartenu au duc de Roquelaure ; elle était passée de son temps à la maréchale de Villars. Elle est fort bien représentée sur le plan, avec son parc à la française. Par rapport à la route de Juvisy, elle se trouvait au même niveau, mais du côté opposé à celle de M. d'Avaugour. Pour cette dernière, il n'évoque le souvenir ni de Conrart, ni de Boucherat. Sans doute n'en retrace-t-il l'histoire qu'à partir du moment où les deux domaines furent réunis. Nous savons en effet que les héritiers de Conrart vendirent sa propriété, le 24 avril 1676, à un M. Forax. Or le premier nom de propriétaire cité par Lebeuf ne remonte qu'à la fin du XVIIe siècle : c'est celui de Foucault, intendant de Caen († 1721), qui transporta dans cette maison sa collection d'antiquités romaines. Il eut pour successeur M. du Tillet, conseiller au Parlement, puis le marquis d'Avaugour.

Son silence sur Conrart n'empêche pas l'historien de donner un renseignement qu'il avait sans doute recueilli sur place, mais qu'il ne paraît pas s'être expliqué : « Dans la même maison a été conservé, par respect pour la mémoire de Madame de Scudéry, un arbre sous lequel elle étudiait, quoique cet arbre nuise ». Athis aurait-il gardé plus longtemps le souvenir de la romancière que celui de son hôte ?

Il est remarquable que, dans Clélie, les relations de voisinage, si importantes dans la réalité, entre Mérigène et Cléodamas et la constitution d'un groupe incluant l'un et l'autre ne soient pas évoquées, sinon par la ressemblance des vues que chacun pouvait avoir de sa maison. Il s'ensuit que, le plus souvent — mais non pas toujours —, la romancière traite d'une façon autonome chacun des personnages qu'elle emprunte à la réalité. Ou plutôt que, pour elle, l'unité s'édifie moins par la contiguïté que par l'analogie, moins par le discours narratif que par les échos et les correspondances.

Quoi qu'il en soit, nous avons solidement identifié Mérigène à Mériguat et nous avons découvert à ce dernier une relation privilégiée avec la famille des Thibault de La Brousse, dont il a tout lieu de se demander si elle n'est pas présente quelque part dans Clélie. Mais nous savons encore peu de chose de ce personnage capital. Quelques documents complémentaires fourniront des éclaircissements. Les deux Thibault de La Brousse demeurent nos intermédiaires obligés. C'est en 1643 que le père avait acquis la seigneurie d'Athis de la grande famille parlementaire des Viole, faisant aussitôt remettre en état le château et ses dépendances. Mais le père avait exercé de longue date des charges à la Cour : dès 1633, il avait résigné celle de lieutenant de la compagnie des Cent Suisses de la garde du corps du roi. En 1643, il se disait simplement conseiller d'État. Son fils était-il alors déjà majeur, c'est-à-dire âgé d'au moins vingt-cinq ans ?

Avant l'acquisition d'Athis, Thibault de La Brousse le père n'avait guère d'attaches dans la région parisienne, sinon par l'exercice des charges de Cour, qui ne requéraient généralement la présence que par quartier, c'est-à-dire par trimestre. Sa véritable origine ressort de son testament, qu'il passa, en pleine santé, le 17 août 1646. Il séjournait alors à Paris, il était titulaire de la charge de maître d'hôtel ordinaire du roi, mais se disait « demeurant ordinairement en sa maison de Verteillac en Périgord » — au Nord de Ribérac. Il émettait le vœu, s'il mourait à Paris, d'être porté en l'église d'Athis, et s'il mourait en Périgord, lieu de sa demeure, d'être inhumé en l'église des cordeliers de Nontron. Sa femme, Dauphine de Mayac, était certainement de la même région ; et sa fille, Jeanne, avait épousé Isaac de Salagnac, seigneur dudit lieu, situé non loin d'Excideuil. Voilà une famille, non seulement du Périgord, mais de la partie Nord de cette province, touchant au Limousin.

N'est-ce pas aussi de cette région que notre Mériguat était originaire ? N'est-ce pas pour cette raison, à laquelle s'ajoutait peut-être la parenté, qu'il était si attentivement protégé par La Brousse père et fils ? Une réponse positive ne nous semble pas pouvoir faire de doute : c'était probablement une de ses parentes que cette Sibylle de Mérigat qui épousa en 1636 un Bernard d'Abzac de La Douze, d'une famille de la région de Périgueux, mais qui avait essaimé jusqu'en Angoumois et en Limousin. Notre « asiatique » était un Périgourdin. N'allons pas imaginer, de la part de Mlle de Scudéry, quelque transposition géographique. « Asiatique » signifie simplement, par un anagramme approximatif doublé d'un jeu de mots, « habitant d'Athis ». C'est une devinette. Mais, par une sorte de logique ironique, ce produit de la plus pure fantaisie devient ensuite le support de la vraisemblance : de par ses origines, Mérigène sera invoqué comme autorité à propos de Babylone. Revenons au testament de Thibault de La Brousse le père. Le fils y est désigné comme légataire universel de biens qui sont destinés à lui permettre l'achat de quelque charge de judicature ou autre emploi honorable, et aussi à l'aider dans le choix d'une épouse. La charge ne fut pas de judicature. Le fils était manifestement tenté, comme son père, par les offices de la Maison du Roi. Le 11 mai 1649, muni d'une procuration de son père passée quelques jours plus tôt à Verteillac, il achetait une charge d'enseigne au régiment des gardes dans la compagnie du sieur de La Rousselière, gentilhomme de Saintonge. On a vu qu'il devint plus tard lieutenant de la compagnie des Cent Suisses, comme son père l'avait précédemment été.

Si Mériguat obtint aussi un office dans la Maison du Roi, c'est sans doute encore par la protection des La Brousse. Ayant la même cause, l'entrée dans la charge ne précéda sans doute pas de beaucoup la prise de possession de la maison d'Athis en vertu de la donation du 30 mai 1656. Quoi qu'il en soit, il conservera le même office pendant tout le temps où nous pourrons le suivre. Nous reconnaissons maintenant sans hésitation — d'autant plus que d'autres détails nous y aident — le « jeune héros », le « grand prince », nommé Alcandre, dont Mérigène se flattait « d'être né sujet », et que représentait une toile ornant le fameux pavillon d'Athis.

Les actes qui concernent ensuite notre personnage illustrent le plus souvent ses relations avec les La Brousse. Nous le retrouverons en particulier peu de temps après la mort de son premier protecteur. Le 18 décembre 1659, Jean de Mériguat, gentilhomme ordinaire du roi, demeurant à Athis, près Juvisy, de présent logé à Paris, en la maison de La Fleur de Lys, rue des Blancs-Manteaux, passait deux constitutions de rentes portant sur des sommes considérables par procuration de Thibault de La Brousse, chevalier, baron dudit lieu d'Athis, lieutenant des Cent Suisses de la garde du corps du roi. Les prêteurs, qui avançaient 68 000 livres destinées à des remboursements de dettes, n'étaient autres que les membres de la famille de Coulanges, entre lesquels Christophe, abbé de Livry, le « bien bon » de Mme de Sévigné : milieu d'« honnêtes gens » et d'amateurs de lettres, comme Mérigène. La procuration de La Brousse avait été passée à Toulouse, où se trouvait alors la Cour, le 11 novembre précédent. Le seigneur d'Athis était toujours en même temps seigneur de Verteillac, déclaré à cinq lieues de Périgueux, et nous apprenons que la ville de Périgueux lui devait 3 000 livres de rente. La procuration donnée pour des actes si importants confirme la grande confiance mutuelle dont les donations avaient d'abord fourni la preuve. D'ailleurs La Brousse et Mériguat ne vivaient pas seulement ensemble à la campagne ; à la ville, ils logeaient aussi dans la même maison de La Fleur de Lys.

C'est la même adresse qu'indique, sous la date du 22 novembre 1660, une procuration passée par celui qui se donne alors un double prénom, Alexandre-Jean de Mériguat, pour recevoir des arrérages de rentes sur l'Hôtel de Ville. Sans doute avait-il placé de cette manière une partie de sa fortune — apparemment par prête-nom — pour s'assurer des revenus réguliers. Nous le quitterons sur cet acte, à une époque où Clélie est terminée, mais avec la certitude que la recherche pourrait longtemps se poursuivre, tant sur lui que sur la famille La Brousse. Comme on le voit, l'étude parallèle, pour une fois possible, d'un épisode du roman et de quelques pièces de correspondance a permis de constater que l'identification d'un personnage — et d'abord, sa construction par la romancière — repose sur l'exploitation de trois données : le portrait physique et moral, puis les liens de parenté, les événements de détail et tous autres traits caractéristiques, enfin la description d'un lieu associé au personnage. Les trois données ne sont pas toujours présentes simultanément. Lorsque la première est seule, il est difficile de conclure avec certitude. La seconde, sous réserve de correspondance précise avec d'autres documents, peut être décisive. La troisième l'est davantage encore, dès lors que le lieu est lui-meme susceptible d'identification. La recherche doit évidemment porter sur les trois données, au moins sur toutes celles qui sont mises en œuvre.

Source : Les Trois Scudéry, d'Alain Niderst.

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Nicolas de La Brousse, comte de Verteillac, général de Louis XIV

Récit de la vie de Nicolas de La Brousse, élève de Vauban
Première édition : 1735 - Auteur : François Girard

Le comte de Verteillac naquit en 1648, au château de St. Martin en Périgord. Son père après avoir servi s'était retiré dans ses terres pour s'occuper entièrement de l'instruction de la famille : il avait quatre garcons et trois filles, l'aîné prit l'état ecclésiastique. Le comte de Verteillac alors devenu aîné se destina au service ainsi que les deux cadets. Le comte de Verteillac leur père sentit que les avantages du bien et de la naissance sont beaucoup moins considérables que ceux de l'éducation ; la plupart des gentilshommes, n'apprenaient alors qu'à être soldats. On instruisait le jeune Verteillac à être vertueux alors même qu'il n'aurait point d'ennemis à combattre, et on lui inspira tous les principes d'honneur et de raison qui pouvaient l'aider, ou à mériter les faveurs de la fortune, ou à savoir s'en passer avec dignité.

Quand le comte de Verteillac crût avoir suffisamment formé le coeur et l'esprit de son fils, il l'envoya à Paris faire les exercices ; son application et ses succès le distinguèrent bientôt des jeunes gens de son âge, et décelèrent en lui cette envie d'exceller qui annonce les grands talents, et qui l'a caracterisé dans tout le cours de sa vie.

Au sortir de l'Académie, il entra dans les Gardes françaises ; c'était alors comme le noviciat où toute la noblesse de France recevait les premières instructions dans le métier des armes ; à peine y était-il, qu'il en fut tiré n'ayant encore que 19 ans, pour être fait capitaine dans le Régiment Dauphin à sa création. Il servit cette année en Flandre à la campagne de Lille, il fut l'année suivante de l'expédition de la Franche-Comté et on fut si content de ses services qu'à la réforme qui se fait à la paix de 1668, il fut conservé capitaine en pied quoique hors de son rang. Une pareille exception n'est pas une injustice, c'est la récompense due au mérite privilégié.

Ce fut alors que Mr. de Vauban fit les citadelles de Lille, de Tournai, les fortifications d'Ath, d'Audenarde et de Charleroi ; le comte de Verteillac accompagna volontairement partout ce grand homme pour s'instruire à son école : ses amusements pendant la paix étaient un apprentissage de la guerre.

Il fut, en 1670, du camp de St. Germain. Le maréchal de Créquy le commandait et en partit pour la conquête de la Lorraine : Il n'y eut que la Ville et le Château d'Épinal, qui firent quelque résistance. Le comte de Verteillac y fut blessé.

En 1672, il fut aux sièges d'Orloy, de Kimberg, de Kees, de Mevy, d'Osbourg, à la reddition d'Utrecht et au blocus de Maastricht, il fit la guerre presque tout l'hiver sous le maréchal de Turenne. Il tomba dangereusement malade et n'était encore que convalescent alors qu'au commencement de la campagne il joignit l'armée du roi à Courtrai et qu'il alla ensuite au siège de Maastricht. À l'attaque de la contrescarpe, il fut blessé d'un pot à feu qui lui laissa sur le visage toute sa vie une impression d'un rouge vif.

Dans les campagnes de 1673, et 1674, il servit aux sièges de Trèves, de Besançon, de Dole, ou le Régiment Dauphin fait des actions si brillantes qu'à la fin du siège de Dole le roi se fit donner par écrit le nom de tous les officiers de ce régiment, et leur envoya faire des remerciements. Le comte de Verteillac sût se faire remarquer, même au milieu d'une troupe qui se distinguait si fort. Il fut blessé au siège de Dole en trois diverses occasions, le roi lui fit donner trois gratifications, dans un temps où l'usage était de n'en donner qu'une, même pour plusieurs blessures.

Il fut quelque temps malade et servit cependant en 1675, aux sièges de Dinan, d'Huy et de Limbourg.

L'année suivante il eut la survivance de la charge du marquis d'Atis son proche parent et du même nom que lui, c'était celle de capitaine lieutenant des Cent-Suisses de la Garde. On ne la lui accorda qu'à condition que son service militaire n'en serait point interrompu.

Il servit cette même année aux sièges de Condé, de Bouchain et d'Aire, fut ensuite de l'armée que le maréchal de Schomberg conduisit au secours de Maastricht, et sur la fin de la campagne il fut fait major du Régiment Dauphin. L'année suivante, il fut de l'armée qui prit Valenciennes et Cambrai, et servit de major de brigade.

En 1678, il se trouva aux sièges de Gand et d'Ypres, et à la bataille de St. Denis où il fut blessé de deux coups de mousquet.

Il servit en 1679, dans l'armée du maréchal de Créquy. En 1680, il eut l'agrément d'acheter un régiment. Mais sur ces entrefaites étant devenu lieutenant colonel du Régiment Dauphin, tous ses amis lui conseillèrent de ne point sortir d'un corps que le roi honorait d'une faveur singulière et où il avait un grade qui le conduisait à devenir officier général de même que le rang de colonel. Il suivit d'autant plus volontiers cet avis, que tout l'honneur du commandement roulait sur lui : le marquis d'Uxelles colonel de Dauphin était occupé ailleurs par les ordres du roi. Ces mêmes motifs lui firent depuis refuser un régiment qui lui fut offert à la création de ceux de Luxembourg, il y eut plusieurs capitaines de Dauphin qui en obtinrent.

Le comte de Verteillac servit ensuite aux sièges de Courtrai, de Dixmude, et de Luxembourg, et fut de l'armée que le maréchal de Créquy mena contre l'électeur de Brandebourg pour la restitution de la Poméranie.

À la paix le Régiment Dauphin fut envoyé aux travaux de la rivière d'Eure, le roi en fit la revue aux environs de Versailles, il le trouva très beau, mais il parut mécontent d'y voir un officier qui n'était encore qu'un enfant. Le comte de Verteillac dit, que c'était son neveu : je suis persuadé, répondit le roi ( avec un visage d'où le mécontement avait disparu ) que le soin que vous prendrez de le former réparera bientôt ce qui lui manque d'âge.

Le roi lui donna vers ce temps-là une pension de 1500 livres en février 1686. Il fut fait brigadier et employé ensuite dans les camps qui se firent aux environs de Versailles jusqu'en l'année 1688 au mois de septembre de cette même année-là, Monseigneur le demanda pour major général de l'armée qu'il devait commander en Allemagne, et ce fut en cette qualité qu'il servit au siège de Philisbourg, de Frankendal et de Manheim. L'activité et l'étendue de son génie et tous ses talents pour la guerre se développèrent avec tant de distinction dans les opérations de cette campagne, que Monseigneur lui dit en partant de l'armée, qu'il était faché de n'avoir pas son portrait à lui donner, il le pria de porter pour l'amour de lui un diamant dont il lui fit présent, et l'assura qu'il rendrait compte au roi de ses services. En effet, à peine Monseigneur fut-il arrivé à la Cour, que le comte de Verteillac apprit que le roi lui avait donné une nouvelle pension de 3000 livres.

Quelques temps après il fut fait inspecteur général de l'infanterie dans la Basse-Alsace, le Palatinat et les pays conquis par-delà le Rhin, et reçut un gratification de 300 louis.

Le 16 janvier 1689, il arrivait à Heidelberg le jour qu'on y apprit que deux compagnies de dragons et trois du régiment de la reine ( infanterie ) assiégées dans la ville de Berbac sur le Neckar étaient sans pain, et sans munition de guerre, et qu'on n'avait pu ni les secourir, ni les sauver. Mr. le comte de Tessé à la tête de 500 chevaux, et Mrs. de La Lande, et de Gramont, colonels de dragons à la tête de 1200 hommes ( dragons et infanterie ), avaient entrepris de leur porter du secours : ils étaient revenus sur leurs pas n'ayant pu se faire un passage à travers les montagnes couvertes de paysans armés, appelés « chenapans ». Le comte de Verteillac et Mr. de Mélac offrirent de faire une nouvelle tentative, et de partir le lendemain à la pointe du jour, ils ne prirent avec eux que 500 fantassins, et 60 dragons. Ils marchèrent par des sentiers presque inaccessibles, et firent voir combien il est utile aux officiers de s'appliquer à la connaissance du pays, ils laissèrent sur la route 200 hommes en trois postes différents pour assurer leur retraite ; ils passèrent par deux quartiers que les ennemis avaient abandonné à leur approche, arrivèrent vers minuit à Berbac, passèrent le Neckar dans le bac des assiégés, entrèrent dans la ville d'où ils retirèrent la garnison, leur firent repasser le Neckar dans le même bac où ils l'avaient passé, le tout avec tant de diligence que les ennemis qui étaient logés auprès du corps de la place ne s'aperçurent point, et ils rentrèrent le lendemain à Heidelberg avec tout ce qu'ils en avaient emmené d'hommes et tout ce qu'ils en avaient trouvé dans Berbac. Combien l'histoire néglige-t-elle de ces opérations militaires peu considérables par leur objet, et qui ont peut-être été conduites avec plus d'habileté et de courage que les expéditions d'un plus grand éclat.

En 1689, les ennemis se disposèrent au commencement de la campagne à faire le siège de Mayence, le comte de Verteillac eut ordre de s'y jeter, le marquis d'Uxelles était chargé du commandement, M. de Choisy comme gouverneur et maréchal de camp et le comte de Verteillac comme le plus ancien brigadier devaient commander immédiatement apres lui. Le duc de Lorraine accompagné de l'électeur de Bavière, de l'électeur de Saxe et de plusieurs autres princes à la tête d'une armée de 60 mille hommes en forma le siège avec cent pièces de canon. La place était fort mauvaise. Cependant cette armée si puissante commandée par l'un des plus grands généraux de l'Europe, après 49 jours de tranchée ouverte, n'avait pas encore pu s'emparer du chemin couvert ; mais avant de l'avoir perdu, on fut obligée de capituler parce qu'on manquait de poudre. L'ennemi accorda la capitulation telle qu'on la voulut ; le comte de Verteillac eut beaucoup de part à l'honneur d'une si vigoureuse résistance. Son activité et sa valeur le portaient partout, il n'y a point de relation de ce siège qui n'en fasse foi. Le prince de Lorraine qui savait distinguer le mérite et l'honneur jusque dans ses ennemis, voulut quand la garnison française sortit, parler au comte de Verteillac, il l'embrassa plusieurs fois, le combla d'éloges, et lui donna toutes les marques de l'estime la plus flatteuse. La gloire de cette belle defense a été obscurcie pendant quelque temps, parce que le marquis d'Uxelles qui voulait assurer sa fortune, en dût-il coûter à sa reputation, aima mieux soutenir en silence le reproche d'avoir été trop prompt à se rendre que d'accuser M. de Louvois de l'avoir laissé manquer de poudre.

Après la reddition de Mayence, le comte de Verteillac joignit l'armée de M. de Duras près de Landau ; de là il fut envoyé commander à Neustadt.

Les divers commandements, dont il fut chargé, l'empêchant de pouvoir remplir les fonctions de lieutenant colonel du Régiment Dauphin, il jugea n'en devoir plus conserver l'emploi ni jouir de trois cent louis d'appointement qu'il lui rapportait ; son désintéressement allait en toute occasion jusqu'au scrupule. Il renvoya sa commission au marquis d'Uxelles, la Cour ne l'a voulut pas recevoir, il eut ordre d'aller au Montroyal servir en qualité de brigadier d'inspecteur général d'infanterie et des travaux sous M. le comte de Montal lieutenant général.

Monseigneur avait été trop content des services du comte de Verteillac en 1688 pour ne pas vouloir qu'il fut encore major général de son armée en 1690. Il lui fit donner à la fin de la campagne une gratification de 400 louis.

Pendant l'hiver le comte de Verteillac fut envoyé à Ypres et dans toute l'étendue du pays situé entre le Lys et la mer ; ce commandement n'avait pas encore été donné qu'à des lieutenants généraux et renfermait 7 ou 8 places assez mal fortifiées, c'était l'endroit faible par où l'on craignait que l'ennemi n'entamât nos frontières. Le comte de Verteillac non seulement les garantit, mais étendit même nos contributions fort loin.

Il eut ordre en 1691 de venir servir au siège de Mons que le roi prit en personne. Le gouvernement en fut brigué par tous les officiers généraux qui se crurent assez de faveur pour l'obtenir, des maréchaux de France même le demandèrent, cette ville devenait la plus importante de nos places de guerre, on se préparait à y mettre une garnison de dix mille hommes d'infanterie et de quatre milles de cavalerie, le gouvernement du Hainaut y était attaché avec plus de 40 mille livres de rente. Le comte de Verteillac n'était encore que brigadier. Qu'elle fut la surprise quand le roi lui dit, qu'il le nommait gouverneur de Mons, et du Hainaut ? Le roi ne fut guère moins surpris quand il trouva le comte de Verteillac plus sensible au chagrin de se voir à son âge renfermé dans une place, que flatté de la grâce qu'il lui faisait en lui confiant un gouvernement de cette conséquence. S. M. ne lui fit pas mauvais gré de penser ainsi : elle eut même la bonté de trouver un expédient pour concilier la grâce qu'elle lui faisait avec les services qu'il avait envie de lui rendre : ce fut de lui promettre de l'employer dans les armées toutes les fois que sa présence ne serait pas nécessaire à Mons.

Peu de temps après le comte de Verteillac fut maréchal de camp, et conformément à la promesse que le roi avait bien voulu lui faire, il reçut ordre de servir en cette nouvelle qualité au siège de Furnes sous Mr. de Boufflers qui l'avait demandé. Il y porta cette activité ardente et ingénieuse qui l'accompagnait partout, et qui hâte si fort le succès des entreprises les plus difficiles. Il contribua beaucoup à la reprise de cette place. Le marquis de Ximénès lieutenant général avait eu ordre de venir commander à Mons en l'absence du comte de Verteillac, et il en sortit des que M. de Verteillac y entra.

Le roi en 1691 ouvrit la campagne plutôt par des fêtes galantes que par un appareil de guerre. Les princesses et toutes les dames de la Cour étaient à Mons. Deux armées campaient aux environs et ne semblaient être destinées qu'à offrir des spectacles aux Dames. Le comte de Verteillac qui avait toujours fait une grande dépense, l'augmenta si considérablement en cette occasion, qu'il justifia ce que disait un général romain, qu'un « homme destiné au grand par la nature sait être aussi magnifique que brave ».

À la fin de cette campagne, S. M. créa des charges de lieutenants de roi dans les provinces. Le comte de Verteillac eut celle du Périgord.

Enfin, le comte de Verteillac touchait au jour le plus glorieux de sa vie et celui qui devait la terminer. J'en emprunterai le récit de M. de Quincy lieutenant général d'artillerie.

« Le maréchal de Luxembourg qui commandait l'armée de France méditait des entreprises importantes et se trouvait hors d'état de les exécuter, parce que son camp souffrait depuis longtemps une extrême disette de vivres et d'argent. Il avait à Mons un convoi de sept cent charriots de bled, et de dix charettes d'argent, mais la difficulté était de le faire passer à la vue de la garnison considérable que l'ennemi avait dans Charleroi. Le prince d'Orange l'ayant affaiblie par plusieurs détachements, le maréchal de Luxembourg voulut profiter de cette conjoncture, et ne soupçonnant point d'artifice dans la conduite du général ennemi, il manda au comte de Verteillac qu'il s'agissait du salut de l'armée, qu'il ne croyait le convoi en sûreté qu'entre ses mains, et quoique le roi lui eut défendu depuis quelque temps de découcher de sa place, qu'il prenait sur lui la désobéissance ; cette lettre était accompagnée d'un ordre de remettre le convoi au comte de Guiscard, lieutenant général et gouverneur de Namur, qui devait le recevoir à Beaumont, et de rester auprès de lui avec toutes les troupes, si Mr. de Guiscard le trouvait nécessaire. Le comte de Verteillac sortit de Mons la nuit du 2 juillet avec 600 chevaux, et un gros corps d'infanterie, il conduisit le convoi jusqu'à Beaumont, et le remit au comte de Guiscard, qui l'y attendait avec le régiment de Rassant ( cavalerie ), ceux de dragons de Bretoncelle, et de Breteuil, la compagnie franche des dragons de Rodrigues del Frante italien, un bataillon de Bourbon commandé par le marquis de Vieux Pont ; un bataillon suisse que commandait Mr. de Belleroche, et un détachement de la Mark. On fit parquer les chariots, et le comte de Verteillac ayant fait rafraîchir ses troupes, reprit avec inquiétude le chemin de Mons, parce qu'on avait lieu de croire que l'ennemi y voulait pénétrer. Il etait deja aux portes de Mons, lorsqu'il reçut un courrier du comte de Guiscard, qui le priait de revenir au plus tôt sur ses pas, parce que le baron du Puis général hollandais marchait à lui. Le comte de Verteillac laissa à Mons son infanterie, qui ne pouvait pas fournir à une marche si vive, et il arriva à Beaumont vers minuit, avec les régiments de Lagny, et Savary ( cavalerie ), on fit déployer le convoi avant la pointe du jour ; quand on eut passer le défilé de St. Lenrieux, les ennemis parurent sur la hauteur, et se mirent en bataille, il y avait 19 escadrons de cavalerie, un détachement de cuirassiers de l'électeur de Bavière, un tercio espagnol, commandé par Mr. de Pinaiente, beaucoup d'infanterie et tous les volontaires de Charleroi ( gens très aguerris ). Le prince d'Orange qui avait compris de quelle utilité il ferait pour lui d'enlever le convoi qui était à Mons, avait fait la feinte d'affaiblir la garnison de Charleroi, se doutant bien que le maréchal de Luxembourg saisirait ce moment pour le faire passer, et il avait donné au baron du Puis homme d'une grande experience, l'élite de ses troupes pour l'enlever dans le passage. Cependant le comte de Guiscard croyait pouvoir éviter le combat, mais le comte de Verteillac jugea que les ennemis ne s'étaient pas avancés avec tant de force, et mis en ordre de bataille pour ne rien entreprendre, il opina pour commencer l'attaque quoique fort inférieur en nombre, plutôt que de se laisser attaquer avec désavantage ; on forma deux lignes, la première composée de 4 escadrons de Rassant, du régiment de Breteuil, et de celui de Savary, faisant en tout 9 escadrons, Mr. de Lagny était en 2e ligne avec deux escadrons de son régiment, et deux de Bretoncelle. L'ennemi occupait le même front que les français, et avait disposé les troupes sur trois lignes. Le comte de Verteillac voyant qu'il n'y avait que par un effort extraordinaire de valeur, qu'on put suppléer à l'inégalité du nombre, décida qu'il fallait essuyer la première décharge de l'ennemi, et aussitôt marcher à lui l'épée à la main. Ce qui fut exécuté si heureusement et avec tant de bravoure, que la 2e et la 3e ligne des ennemis furent enfoncées, menées battant plus qu'une grande lieue, sans qu'on eut besoin des troupes de notre 2e ligne. Une partie de l'infanterie ennemie qui était dans le village de Bossu voyant toute la cavalerie battue prit le parti d'en sortir. Elle traversa la petite plaine en très bon ordre et se retira par le même bois par lequel elle avait débouché sans qu'on put l'entamer. Pour la cavalerie ennemie elle fut très maltraitée, il en resta 800 hommes sur la place, on fit 200 prisonniers, le reste se retira avec une extrême diligence à Charleroi. Cette action acquit beaucoup de réputation aux troupes qui s'y trouvèrent. Tous les officiers y marquèrent une extrême valeur, surtout le comte de Verteillac qui y perdit la vie, après avoir donné des preuves d'un courage, et d'une conduite digne des plus grands éloges. Il avait été blessé considérablement à la hanche au commencement du combat, et il ne voulait jamais se retirer qu'il ne vit le convoi en sûreté. Il reçut dans la décharge des fuyards un coup à la tempe dont il mourut sur le champ ; le lendemain le convoi arriva à Namur, et mit le maréchal de Luxembourg en état d'agir offensivement le reste de la campagne, de donner la bataille de Nervinde, et de prendre Charleroi ».

Le corps du comte de Verteillac fut rapporté à Mons, et enterré dans l'église des jésuites avec une pompe militaire, moins honorable pour lui que les regrets marqués sur tous les visages. Le recteur des jésuites prononça son oraison funèbre, et on lui érigea un mausolée de marbre où se voit son épitaphe.

Le comte de Verteillac touchant aux plus grands honneurs de la guerre, aimé et estimé de son maître, périt ainsi à la fleur de son âge, dans une action importante par ses suites, dont le succès lui était dû, et où il avait deployé tout ce que les vertus militaires ont de plus brillant.

Il s'était trouvé à 10 batailles, et à 27 sièges, il se distingua toujours par la valeur, par une activité infatigable dans le service, par une attention à faire observer exactement la discipline, par le talent de savoir prendre son parti, et de conserver la présence d'esprit au fort de l'action.

Le comte de Verteillac possédait si éminemment toutes ses qualités, que le roi dit après sa mort à madame de Verteillac, qu'il avait perdu dans le comte de Verteillac le meilleur officier d'infanterie qu'il eut eu depuis le maréchal de Turenne. Un éloge si flatteur aurait été suspect d'exagération dans toute autre bouche que dans celle de Louis XIV.

Pendant tout le temps qu'il a été gouverneur de Mons, il n'a pas passé six nuits entières dans son lit, on lui a reproché un peu trop d'inquiétude, mais il se trouvait chargé de la garde d'une place qui était l'objet de la jalousie de tous les ennemis du roi, sur laquelle on formait tous les jours de nouvelles entreprises, et qui était peuplée d'habitants entièrement dévoués à l'Espagne. Il était d'ailleurs pénétré d'une maxime qu'il répétait souvent : c'est qu'on s'expose à manquer des précautions nécessaires, lorsqu'on n'en a pas quelque fois d'inutiles.

Cette valeur si brillante, cette vigilance si active, décelent d'ordinaire une vive ambition, passion impérieuse qui s'associait les vices et les vertus, et qui quelque fois les maîtrise.

Le comte de Verteillac semblait ignorer l'usage de tous les plaisirs, rien ne paraissait avoir d'agrément pour lui, que ce qui pouvait l'aider à mériter les honneurs militaires. Ses moments même de loisir il les consacrait à la guerre, il était parfaitement instruit de l'histoire de tous les plus grands capitaines, de leurs vertus, de leurs exploits, de leurs fautes même plus instructives que leurs succès.

Cet homme si livré à l'ambition était encore plus homme d'honneur qu'ambitieux. Les instances de sa famille lui fitent prendre en 1685 la résolution de se marier ; il trouva dans mademoiselle de St. Gilles, ce qu'il pouvait désirer pour un établissement, du mérite, de l'esprit, de la noblesse, des alliances, elle a eu un bien considérable ; des raisons de convenance avaient plus de part à cet engagement que l'amour ; quand les paroles d'honneur eurent été réciproquement données, le comte de Verteillac en alla faire part à Mr. de Louvois. Ce ministre craignit que le mariage ne ralentit l'activité d'un officier qu'il croyait si utile au service du roi ; il y marqua une très forte opposition. Le comte de Verteillac sentit combien la resistance à un ministre si impérieux pouvait lui faire tort : il lui déclara cependant qu'il manquerait plutôt à la fortune qu'à la parole. Mr. de Louvois renouvella inutilement ses instances. Enfin il se restreignit à tirer promesse de lui qu'il n'en servirait pas le roi avec moins d'ardeur qu'avant son mariage, et il jugea que la fidélité que le comte de Verteillac marquait à ses engagements était un bon garant de l'exactitude avec laquelle il remplirait celui qu'il prenait avec lui.

Son humanité était égale à sa probité. Après la bataille de Steinkerque on mit dans Mons 700 officiers blessés, il ne se passa aucun jour que le comte de Verteillac ne les visitât tous, et il fit une dépense considérable pour leur procurer toute sorte de secours. Il fut à sa mort regretté dans son gouvernement comme le père commun du soldat, et du peuple, il avait su se faire aimer du soldat et le contenir dans le devoir, protéger un peuple, secrètement attaché à l'Espagne, et s'en faire craindre.

Jamais personne n'a porté plus loin que lui le désintéressement, jouissant de plus de 50 mille livres de rentes des bienfaits du roi, gouverneur d'une province nouvellement conquise, il est mort moins riche qu'il n'était né.

S'il reçut des biens du roi, il les consacra au service de ce prince. Les vertus qui forcent à l'estime ne sont pas toujours unies à celle qui concilient l'amitié. Le comte de Verteillac les rassemblait toutes, et comme il n'y avait point de général qui ne souhaitât de l'avoir pour second, il n'y avait point de particulier qui ne souhaitât de l'avoir pour ami.

Peu attentif à conserver pour lui son crédit, il semblait vouloir l'épuiser pour tous les hommes de mérite qui en avaient besoin ; plusieurs soldats de fortune lui ont dû leur élévation.

Ami solide, bon mari, bon parent, bon maître, il a toujours été fidèle à ses devoirs qui font comme la pierre de touche de l'honnêteté homme par le peu d'interêt que la vanité y prend.

Sa vivacité naturelle était extrême, on ne s'en apercevait guères dans l'intérieur de sa famille que par les efforts qu'il faisait pour la contenir ; il a même toujours maîtrisé son humeur et mesuré ses discours au point qu'il ne s'est jamais battu en combat singulier, mérite rare pour ces temps-là dans un homme d'une vivacité aussi grande, et d'une valeur aussi décidée.

Le comble de la vertu est de mériter la louange et de ne l'a point désirer. Cette grandeur d'ame n'a jamais été en un degré plus élevé que dans le comte de Verteillac ; on a de lui quelques mémoires de ses campagnes, il ne s'y étend que sur le mérite de ceux avec qui il a servi, prodigue de louanges à leur egard, il semble être injuste au sien, à peine croirait-on qu'il eut été présent à des actions, ou l'Histoire lui donne une part considérable.

Il avait l'esprit infiniment vif, et pénétrant, aussi capable de former des desseins que de combiner les details qui peuvent en faciliter l'execution, et en assurer le succes, il pensait finement, et s'exprimait avec grâce, les mémoires qu'il a laissé quelqu'abrégés qu'ils soient, sont écrits d'un style concis, clair, et noble et justifient qu'il etait né aussi capable d'écrire des choses qui méritassent d'être lues, que d'en faire qui méritassent d'être écrites.

Son tempérament était robuste et propre à féconder son activité, et son ardeur dans le métier des armes : il portait dans les yeux et sur le visage ces lettres de recommendation que la nature ne refuse guères à ceux dont elle a avantagé l'esprit et le cœur.

Ses frères et ses soeurs par les alliances qu'ils prirent, augmentèrent le nombre de celles qu'ils avaient déjà avec la plus ancienne noblesse du Périgord. Tous ont laissé postérité.

Sa veuve a épousé en secondes noces le comte d'Hautefort, lieutenant général des armées du roi, gouverneur de St. Malo. De plusieurs enfants qu'a eu le comte de verteillac il n'est resté qu'une fille mariée à son cousin germain, le comte de Verteillac, gouverneur et sénéchal de Périgord.

Fin.

M5020_LP_45A_036A_04 illustration : gravure conservée au château de Versailles.

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Thibaud de La Brousse, seigneur d'Athis, conseiller d'État

Thibaud de La Brousse, écuyer, le plus jeune des fils de Thibaud Ier, sieur de Rubeyroles, naquit en 1575 et devint en 1630 seigneur d'Athis; il fut marié, le 21 juillet 1615, par contrat passé devant Bassinette, notaire à Verteillac, à Dauphine de Ladoire du Mayne dont il eut plusieurs enfants. Il était déjà, lors de son mariage, enseigne des gardes du corps, emploi dans lequel il venait de succéder à son frère Thibaud de Puyrigard.

Le 16 octobre 1616, il reçut une commission du roi pour se rendre sur-le-champ à la Rochelle. De graves différends et d'aigres altercations s'étaient élevés entre les maire, échevins et habitants de cette ville, et le duc d'Épernon, gouverneur de la province.

La cour craignait que l'on se portât de part et d'autre à des voies de fait. Thibaud fut chargé de faire aux deux partis commandement, au nom du roi, de n'entreprendre aucune chose par ladite voie de fait, et défense de faire pour ce aucunes assemblées, ni levées de gens de guerre.

Il s'acquitta de cette mission avec une fermeté qui en assura le succès.

Le 26 novembre de la même année, il reçut du roi une commission pour opérer la démolition des clôtures et fortifications du château de Rochefort.

Le 28 du même mois, il reçut une autre commission du roi pour faire sortir du château de Surgères les gens de guerre qui l'occupaient et de le garder sous l'autorité de Sa Majesté jusqu'à ce qu'il en eût été autrement ordonné.

Thibaud avait obtenu, le 20 mai 1617, des lettres de Committimus qui l'autorisaient à porter devant la cour des requêtes du Palais, à Paris, toutes actions contre ses débiteurs de dix livres et au-dessus, avec défenses aux tribunaux ordinaires d'en connaître.

Le 18 février 1619, il reçut une commission du roi à l'effet de se transporter le plus diligemment que faire se pourrait ès provinces de Limousin, Périgord, Angoumois et autres lieux circonvoisins desdits pays, pour faire commandement, de par sa Majesté, à tous ceux qui se trouveraient assemblés levés en armes, soit seigneurs, gentilshommes ou autres, de, se séparer incontinent et de se retirer en leurs maisons, avec inhibition et défenses de faire ci-après lesdites assemblées, ou lever aucuns gens de guerre sans avoir commission expresse signée du roi, contresignée d'un secrétaire d'Etat et scellée du grand sceau.

En récompense de ses services il avait été gratifié, le 26 mars 1619, d'une charge de l'un des cent gentilshommes ordinaires du roi, compagnie du seigneur de Crévant.

Le roi l'honora, le 29 janvier 1620, de son ordre de Saint-Michel, dont le cordon lui fut conféré par les mains du comte de Tresmes. En 1621, Sa Majesté lui confia le commandement du château Trompette, à Bordeaux, dont les maires et jurats lui conférèrent le droit de bourgeoisie le 12 octobre de l'année suivante. Une commission du roi, du 24 juillet 1621, lui fut donnée pour faire démolir les fortifications qui avaient été élevées autour de la place de Montflanquin. La reine Marie de Medicis, mère de Louis XIII, lui confia, le 10 juin 1623, le commandement des ville, château et faubourgs de Saumur; il obtint, le 30 mai 1626, le brevet de lieutenant français dans la compagnie des Cent-Suisses de la garde du roi, en remplacement du sieur de Contades; et, le 26 juin 1629, celui de conseiller, maître d'hôtel ordinaire du roi, qui lui accorda, le 9 décembre suivant une pension de 1,500 livres. Dans ce brevet, il est qualifié capitaine-lieutenant et prit, à dater de cette époque, la qualification de seigneur d'Athis dans les actes et, plus tard, celle de baron d'Athis. Dans une pièce du 23 juillet 1631, rappelant une fondation faite par lui à Nontron, il est déjà qualifié de seigneur d'Aras et il y est dit qu'il veut être enterré lui et les siens, à Nontron, sous le maître-autel de l'église des Frères mineurs; il maintint cette clause dans un autre acte du 14 février 1654.

Le même roi Louis XIII lui demandait en mariage, en 1659, pour un sieur de Montesson, sa fille Jeanne, dont l'union projetée avec un de Taleyrand, comte de Grignol, n'avait pas eu lieu.

Il fut nommé, sous le règne suivant et pendant la régence de la reine Anne d'Autriche, le 14 juillet 1643, conseiller aux conseils d'Etat et privé. Le 15 novembre de la même année, se trouvant malade à Périgueux, il y déposa chez de la Barre, notaire, son testament écrit sous sa dictée par un sieur Alexandre. Le 15 juin 1655, lui et son fils traitèrent, en faveur de ce dernier, de la charge de lieutenant dans la compagnie des Cent-Suisses, dont était pourvu le sieur de Chambort; et, le 10 juillet suivant, le roi lui accorda une pension de 2,000 livres, dont le brevet fut enregistré au contrôle général des finances le 24 décembre, et à la chambre des comptes le 17 janvier 1656. Enfin Thibaud, son fils, non encore émancipé et par lui spécialement autorisé à cet effet, accepta, en 1658, l'affectation hypothécaire faite par Louis du Plessis de la Merlière, d'une somme de 10,390 livres, résultant d'une obligation du 2 avril 1655. Il survécut peu de temps à ce dernier acte, mourut dans son château de Verteillac en Périgord, le 7 septembre 1658, et fut enterré à Verteillac, bien qu'il eût établi, dans deux actes de fondation de 1631 et 1654, qu'il voulait qu'il fût dressé trois vases ou tombeaux devant le grand autel de la grande église de Nontron, et qu'il y eût également fondé des messes à perpétuité pour lui, ses prédécesseurs et ses successeurs.

A l'extérieur, Thibaud fut souvent employé dans des négociations importantes et spécialement lors du mariage du roi Louis XIII.

Source : de La Brousse de Verteillac... seigneurs de la Tour-Blanche de La Brousse... marquis d'Athis, comtes, puis marquis de Verteillac, Impr. Jules Boyer (Saint-Ouen).

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24 avril 2015

Un pharmacien devenu viticulteur

Un pharmacien devenu « viticulteur » : Jean Fougerat – 1863-1932.

Jean Fougerat est né le 18 avril 1863 à Saint-Mary, dans le canton de Saint-Claud, au sein d'une modeste famille d'agriculteur. Devenu orphelin, il est élevé aux frais de son oncle qui l'inscrit au lycée d'Angoulême. Une fois bachelier, il poursuit ses études à la faculté de Bordeaux et devient licencié ès-Lettres et diplômé de pharmacie. Quelques années plus tard, il se retrouve à Toulouse pour diriger des travaux pratiques à la faculté de médecine. Rapidement déçu, il gagne Paris où il achète une pharmacie. Par ses nombreux contacts avec des physiciens et des chimistes français et étrangers, il s'investit dans la recherche. En 1894, il découvre la formule d'un sirop antitussif qu'il appelle Rami. En deux ans, le médicament obtient un succès retentissant, ce qui lui permet d'ouvrir une usine à Levallois puis à Milan et à Barcelone, des succursales en Allemagne et en Autriche. À 40 ans, il détient une solide aisance financière et une grande célébrité.

Cependant, il ne renie pas ses origines charentaises. En 1897, son cousin germain, Henri Rambaud lui demande de consacrer une partie de sa fortune à la reconstitution du vignoble charentais. Jean Fougerat investit dans les terres abandonnées par les agriculteurs ruinés par le phylloxéra. Il achète des propriétés à Bois-Charente sur la commune de Graves, à Bourg-Charente, au Chillot près de Saint-Preuil et s'offre le domaine de la Chapelle à Champmillon près d'Angoulême. À Lignières-Sonneville, entre 1898 et 1901, plusieurs hectares de terres sont acquis à Bois Barit aux Justices. Ses propriétés de Sologne deviennent des espaces de chasse. En 1906, il se retrouve à la tête d'un vignoble de 350 ha, produisant chaque année 22 000 hl de vin et 3 000 hl d'eaux-de-vie.

Cette prodigieuse ascension d'un homme extérieur au vignoble cognaçais dérange les maisons de commerce de Jarnac et de Cognac. Son désir de s'impliquer dans la vie politique cognaçaise ne lui favorise pas l'ouverture commerciale. Alors, ne pouvant négocier ses récoltes, il s'engage dans d'importantes campagnes de distillation et de stockage au Chillot sur la commune de Saint-Preuil, à Bourg-Charente et à Champmillon ; il y fait construire des chaudières et des fûts s'entassent dans d'immenses chais surveillés par une centaine d'employés. Sur la commune de Graves, à Bois-Charente, il réalise une station viticole où ses collaborateurs préparent les plantations des futurs vignobles et améliorent les procédés de distillation. Ses revenus inquiètent le négoce de Cognac dans la mesure où un personnage jusqu'alors inconnu peut réussir sans commercialiser sa production. Devenu riche, il lui manque l'accès à la notabilité régionale, il pense l'obtenir par la politique, mais le négoce ne lui laisse aucune chance, il subit un cuisant échec électoral dans le Cognaçais. Humilié, il se replie vers l'action sociale et se fixe en Angoumois. Sans charge de famille, il distribue de nombreux avantages financiers à ses employés et protège les mères de famille de Charente. La ligue des familles nombreuses d'au moins quatre enfants du canton de Hiersac où il est conseiller général, reçoit de nombreux subsides ; le président de l'association, père de douze enfants est largement récompensé.

Lorsqu'il décède le 31 mars 1932, ayant bien vécu grâce aux revenus du sirop Rami, il est à la tête d'une fortune évaluée à 120 millions de francs. Sans héritier, il lègue une rente à ses serviteurs, ouvriers et employés, ainsi qu'aux familles nombreuses attachées à la terre des cantons de Châteauneuf et Hiersac. Le reste de ses biens revient au Bureau de Bienfaisance de la ville d'Angoulême, afin d'affirmer son indépendance vis-à-vis du monde viticole cognaçais. La ville doit s'engager à construire un hospice et dans le parc de Bois-Charente, près de son centre de recherches viticoles, un monument de marbre rouge à la gloire de la viticulture charentaise lui servira également de tombeau. Maître Jobit, avocat à la cour d'appel de Paris, exécuteur testamentaire veille à la réalisation des volontés de Jean Fougerat. Des sculpteurs parisiens sont chargés de la décoration de l'édifice. Le transfert de la sépulture en terre charentaise s'effectue le 27 avril 1934, en présence des autorités préfectorales de Cognac et d'Angoulême, du maire du chef-lieu de département et d'une foule nombreuse. Les journaux départementaux, Le Matin Charentais et La Charente réalisent un reportage précis de la cérémonie tandis que l'Indicateur de Cognac ignore l'événement.

Des Charentais, meneurs d'hommes, disposant aussi de moyens financiers furent les artisans de la reconstitution partielle du vignoble. Une vingtaine d'années de persévérance débouche sur une belle récompense. Par la durée de l'épreuve, la vie agricole régionale en sort totalement bouleversée. Les étendues en vigne sont plutôt réduites et localisées principalement dans le Cognaçais. Le renouveau du vignoble souffre aussi de la nouvelle situation économique de la fin du siècle.

Source : Le cognac à la conquête du monde, de Gilles Bernard.

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05 avril 2015

Arnauld de Chesne et sa famille

A propos de la cloche donnée à l'église de Champoulet par le lieutenant Arnauld de Chesne, voici quelques mots sur sa famille :

Jean-Noël Arnauld, seigneur de Chesne et de Saint-Ezoges, lieutenant des maréchaux de. France en la sénéchaussée et siège présidial d'Angoulême, avait recueilli la terre de Chesne, située près de Rogny et de Châtillon-sur-Loing, dans la succession de sa mère Catherine-Angélique Guyot, épouse de Noël Arnauld de Bouëx, le fameux maître des requêtes qui instruisit l'affaire de Cartouche. Celle-ci la tenait de Nicolas Guyot, seigneur de Chesne, avocat au Parlement, secrétaire du roi maison et couronne de France et de ses finances, son père, marié à Antoinette Le Pelletier, mort en 1733.

Jean-Noël Arnauld témoigna un vif attachement à l'église de Saint-Ezoges, qui était située dans sa seigneurie de Chesne. Il servait une pension de cent écus au curé Le Cavelier, qui, grâce à ses largesses, put décorer l'église et y approprier deux chapelles.

Le grand-père de Jean-Noël, auteur de la branche de Bouëx, Jean Arnauld, lieutenant particulier en la sénéchaussée et siège présidial d'Angoumois, maire d'Angoulême, fut assassiné, près d'Orléans, par un sieur Raymond. En décembre 1698, un jugement du Tribunal de votre ville condamna le meurtrier à 1.000 livres d'amende, dont moitié pour la paroisse sur laquelle avait été commis le crime et moitié pour celle de Saint-André d'Angoulême, à l'effet de fonder une messe à perpétuité ; à une indemnité de 60.000 livres envers la famille de la victime et à la publication de cette sentence à 200 placards. Ces faits résultent d'une correspondance dont j'ai eu communication, mais qui n'est plus à ma disposition.

A. Dujarric-Descombes, vice-président de la Société historique et archéologique du Pèrigord.

(Société archéologique et historique de l'Orléanais, 1916)

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Branche des Arnauld de Bouëx

I. — Jean Arnauld, fils aîné d'autre Jean Arnauld, fut l'auteur de la branche de Bouëx. Il conserva la mairie d'Angoulëme qu'avait son père lors de sa mort; il en fut jugé digne, quoique fort jeune encore, et il la garda jusqu'en 1686. Il fut conseiller du roi, lieutenant particulier au siège présidial d'Angoumois. Il avait acquis la réputation d'être fort habile, actif et soigneux dans les affaires. En 1693 il se présenta de nouveau pour remplir la charge de maire d'Angoulême en concurrence avec Chérade. Mais victime de plusieurs dénonciations, il fut éconduit. Il fut tué traitreusement par le sr de Roismond, qui l'attaqua près d'Orléans, sur le chemin de Paris d'où il revenait. Le refus que nos rois ont toujours fait d'accorder la grâce de ce meurtrier, malgré sa noble origine et la puissance de ses protections, est un trait de justice qui mérite de trouver place dans leur histoire. Le 24 mai 1683, il fit l'acquisition du château et de la terre de Bouëx (près Angoulême), avec tous ses droits de justice, et telle qu'elle avait été donnée, en 1452, à Jean de Livenne par François de Roye de Larochefoucault, comte de Roussy, sr de Marthon. Il épousa Jeanne Dexmier de Chenon, dont trois enfants : 1° Arnauld de Bouëx qui suit; 2° Mme de Charras, épouse du marquis de la Laurencie Charas; 3° Mme de Chenon, épouse de Charles-César Dexmier, marquis de Chenon, lieutenant-général d'épée de la province d'Angoumois.

II. — Arnauld de Bouëx, sgr de Bouëx, Mère, Vouzan, Les Bournis, La Bigrie, enclaves de Garat, maitre des requêtes, conseiller particulier du roi en tous ses conseils, fut un des hommes les plus remarquables de son époque. A vingt-huit ans il était conseiller au parlement et à vingt-neuf ans maître des requêtes. Il fut très remarquable dans la grande affaire de Cartouche et de ses complices, affaire dont il était le rapporteur. Très en faveur auprès de Mme de Prie, maltresse du régent, il se rangea de son parti contre le Blanc, ministre de la guerre, et partageant la mauvaise fortune de Mme de Prie, il fut exilé dans sa terre de Bouëx, où il resta jusqu'à sa mort, 1749. Il avait épousé Mlle Guyot de Chenizot, fille du célèbre avocat au Parlement. Il en eut : 1° Arnauld de Chesne, qui suit; 2° Arnauld de Méré, chevalier, sgr de Mère, qui mourut sans être marié, laissant sa fortune à M. de Vouzan, son frère, et à Mlle de Viville, sa sœur; 3° Arnauld de Vouzan, sr de Vouzan, La Bergerie, Le Châtelard, épousa sa cousine, Mlle de Charras. Il perdit ses deux enfants et laissa sa fortune à M. de Chesne, son frère; 4° Mlle Arnauld de Bouëx (Anne-Françoise-Catherine), mariée à son cousin, Arnauld de Viville.

III. — Arnauld de Chesne, sgr de Chesne et de Bouëx, lieutenant des maréchaux de France, épousa Mlle de Puleu, dont il n'eut pas d'enfants. Possesseur de la belle terre de Chesne, près Paris, il fut obligé de la démembrer pour faire honneur aux dettes de son père, et racheter la terre de Bouëx, également compromise. Il resta à Bouëx pendant l'émigration, et fut nommé président de son district. Mort en l'an VIII de la République, il laissa pour héritier de son nom et de sa fortune Louis Arnauld de Viville, son neveu.

Source : Nobiliaire du diocèse et de la généralité de Limoges, de Joseph Nadaud.

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Jean Valleteau de Chabrefy (1740-1798)

Fils de Jacques Valleteau de Chabrefy, écuyer, conseiller du Roi, contrôleur des aides, receveur des tailles en l'élection d'Angoulême, et de Marie Chaban, dans une famille où il y eut huit enfants.

Jean Valleteau exerçait les mêmes charges quand il se maria le 9 août 1768, à Moulidars, avec Jeanne Anne Navarre, la fille d'un président trésorier de France au bureau des finances de La Rochelle. Veuf dès 1770, de son union lui restait un fils unique Thomas Jean 1769-1801, décédé sans postérité.

Électeur de la noblesse d'Angoumois en 1789 Jean Valleteau de Chabrefy prenait une part très active au travail du Comité établi à Angoulême à la fin de juillet 1789, faisant la transition entre l'ancienne et la nouvelle municipalité. Monsieur de Chabrefy, seigneur de Gourville, occupait dans le comité un poste de trésorier, chargé de débloquer les crédits.

En février 1790 il avait une belle élection de maire d'Angoulême par 561 voix sur 1741 votants, dès le premier tour, alors que les autres autorités n'étaient élues qu'après de multiples scrutins. Le 28 février avec une autre grande solennité on installait officiellement le nouveau Conseil Municipal, et le soir les cérémonies se terminaient par la conduite du maire, en cortège à son bel hôtel particulier, rue des Cordeliers, aujourd'hui rue de Beaulieu face à l'hôpital. Son mandat allait durer moins de quatre mois, ne laissant guère le temps de se distinguer, surtout que l'on baignait toujours dans l'unanimisme et l'euphorie des réformes et des nouveautés.

En juillet, Valleteau était porté à la présidence du département. Sa fonction allait consister à présider les sessions du Conseil Général et aussi les séances du directoire départemental, du moins quand il assistait au travail de ce dernier. La fonction de président tend par nature à neutraliser dans ses options personnelles celui qui l'exerce. Valleteau est un représentant typique d'une noblesse libérale et riche, qui collabore aux réformes dans les premiers temps de la Révolution Française, et on est en droit de penser qu'il était plus ouvert aux idées nouvelles et aux changements que son beau-frère Perrier de Gurat avec lequel il était très lié, et qui allait lui succéder à la mairie en août.

La présidence de Valleteau s'achevait à l'ouverture de la session du Conseil Général au 15 novembre 1791 et l'on eut beaucoup de mal à trouver un nouveau président. Valleteau restait l'un des 36 administrateurs et il assistait encore à la session extraordinaire ouverte le 19 juillet 1792, il y intervenait en septembre pour se plaindre de la municipalité de Genac qui avait confisqué dans sa propriété un ensemble d'armes utilisées par ses domestiques.

Durant la Terreur, à la différence de beaucoup de responsables de la première Révolution, Valleteau, semble-t-il, n'a jamais été détenu.

Dans son testament dicté le jour même de sa mort, il donne à sa sœur Françoise, ex religieuse, la jouissance de la petite maison attenante à son hôtel et il fait différents legs à ses six domestiques, trois à la ville et trois à la campagne.

C'est au décès du fils, moins de 3 ans après son père, que l'on saisit mieux la fortune de Valleteau de Chabrefy, qui va être partagée en deux moitiés, l'une s'en va en legs de toutes sortes et l'autre revient aux héritiers collatéraux.

Selon les dernières volontés de Thomas Valleteau de Chabrefy dans son testament du 25 floréal an VIII, la totalité des legs font la somme de 85.100 F ; parmi eux un capital de 24.000 F à l'École centrale du département pour la fondation d'un prix annuel de 1200 F et à la ville d'Angoulême un autre de 12.000 F destiné à venir en aide aux indigents.

La fortune se décompose ainsi :

1°) l'ensemble des mobiliers d'Angoulême et des maisons de campagne (Genac et Gourville) avec les autres ustensiles et le matériel d'exploitation pour les dernières, les effets actifs... le tout estimé provisoirement à 60.000 F par les héritiers collatéraux dans la déclaration de succession du 16 germinal an X, après un inventaire fait par Mathé-Dumaine.

2°) l'hôtel particulier dit de Thomas de Bardines (qui l'avait fait construire face à l'hôpital de Beaulieu) estimé dans sa totalité 24.000 F.

3°) l'immobilier dans la commune de Genac (Gourville n'est plus cité) qui consiste en un vaste domaine dit du Moulin : revenu 4.248 F, capital 84.969 F d'après la déclaration de succession faite à Rouillac le 19 germinal an X.

Ainsi les déclarations de succession rejoignent l'estimation du testateur lui-même, soit une fortune de l'ordre de 170.000 F. À l'échelle charentaise une très belle fortune !

Source : La Charente révolutionnaire, de Jean Jézéquel.

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