L'hypothèse d'Alain Niderst a ceci de piquant que, si la ressemblance des noms plaide pour la superposition de Mérigène et Mériguat, l'identité du personnage réel n'est pas moins inconnue que celle du personnage fictif. Il serait de bonne méthode de chercher celle du premier avant celle du second.

Or de précieux documents inédits fournissent l'une et l'autre à la fois, confirmant que les deux personnages n'en font qu'un et indiquant même un lieu précis de résidence.

Le 30 mai 1656, au château d'Athis, où il demeurait, le seigneur du lieu, Thibault de La Brousse, chevalier, conseiller du roi en ses Conseils, maître d'hôtel ordinaire de Sa Majesté, faisait donation à Jean de Mériguat, écuyer, gentilhomme ordinaire de la Maison du Roi, demeurant à Paris, rue Champfleury, à l'hôtel du Mans, paroisse Saint-Germain l'Auxerrois, de l'usufruit, sa vie durant, d'une maison située dans le parc du château d'Athis, ayant une sortie sur le parc de M. Boucherat, avec tout le terrain compris entre la muraille du parc du côté du clocher jusqu'à deux toises au-dessous de la maison, en tirant vers le puits, et toute la largeur située de la maison jusqu'à un parterre en terrasse.

La générosité ainsi attestée et l'amitié qui avait été au principe de cette donation sont bien faits pour accroître encore à nos yeux le charme de la résidence de Mérigène.

Mais il y a plus. Le donateur de 1656 étant mort, sans doute en 1659, son fils et successeur comme châtelain d'Athis, qui se nommait aussi Thibault de La Brousse et exerçait les fonctions de lieutenant de la compagnie des Cent Suisses de la garde du corps du roi, confirma, le 11 septembre 1660, le geste de son père, en le complétant par un autre qui en augmentait encore la portée. A la donation précédente s'ajoutait celle d'un petit clos depuis peu entouré de murs, « situé au bout de l'allée d'ormes », contigu à la maison de Mériguat, tenant d'un côté à la ruelle qui jouxtait le jardin du prieuré d'Athis, et de l'autre à l'allée en terrasse du parterre. Jouissance était aussi reconnue au même du puits précédemment mentionné, situé au-dessous de ladite maison et jardin. Donation viagère et non transmissi- ble, comme l'avait été la première, mais non moins généreuse.

Nous possédons un plan manuscrit du « terroir d'Athis », daté de 1750, et se donnant pour en avoir utilisé deux autres établis en 1631 et 1745. On y voit que le château et le parc d'Athis se trouvaient sur la rive gauche de l'Orge, et occupaient un terrain rectangulaire bordé, du côté opposé, c'est-à-dire, grossièrement, à l'Est, par la route de Mons à Juvisy, avec une coupure aux deux tiers environ de sa longueur lorsqu'on arrivait de Mons : là venait s'encastrer la parcelle contenant l'église et le prieuré. Le parc était en pente et dominait la Seine, située au-delà de l'Orge, le confluent se faisant à peu de distance.

Dans ce parc, la maison de Mériguat, proche du clocher, occupait la partie haute. D'où la vue magnifique dont on y jouissait. Sur le plan du « terroir d'Athis », on ne peut que l'identifier avec une construction bordant aussi la route de Juvisy, à la limite de la propriété, dans l'angle Sud. Mais on sait que le donataire des La Brousse avait à sa disposition, pour lui-même et pour ses amis, la totalité du parc.

Où logeaient ces amis, qu'il y a tout lieu d'identifier en priorité avec Conrart et ses visiteurs ? Suivons attentivement la description de la maison de Cléodamas, Carisatis, dans Clélie. Il est clair qu'avec son jardin, elle occupait aussi une pente sur la rive gauche de l'Orge. La vue qu'elle offrait sur la vallée de la Seine ressemble beaucoup à celle qu'avait Mérigène de son pavillon. Reprenons maintenant l'acte d'acquisition du 24 juin 1654. Il renferme une description assez précise de la propriété et en indique, au moins pour une part, les tenants et aboutissants. On sait qu'elle était bordée elle aussi par la route conduisant à Juvisy. On peut assurer qu'elle était située, par rapport à cette route, du même côté que le château. En effet, le terrain concédé à Mériguat touchait au parc de M. Boucherat. Or le jardin de Conrart, occupant seize arpents, se complétait, évidemment dans la vallée, par deux arpents de prés en sainfoin, dont l'un situé « au bout du clos de M. Boucherat », l'autre au bout du parterre de Conrart lui-même. Un chemin joignait les deux prés et en atteignait un autre qui, longeant en partie des vignes, descendait au moulin. Celui-ci était construit sur le cours de l'Orge, un peu en amont, comme le montre le plan du « terroir d'Athis ». D'après ce plan, rien ne séparait le parc du château d'une grande parcelle appartenant à « M. d'Avaugour ». Sa superficie étant au moins double de celle que possédait Conrart, on doit conclure qu'elle englobait à la fois la propriété de M. Boucherat — Jean Boucherat, maître des comptes, père du chancelier — et celle de l'académicien. En venant de Paris, on rencontrait donc successivement, à main gauche, le chateau et son parc, le clos de M. Boucherat et la propriété de Conrart. On était alors au bout du village. La route de Juvisy longeait ensuite, à gauche, un immense vignoble, et à droite, une multitude de parcelles cultivées.

Nous avons la chance que notre plan soit presque exactement contemporain du célèbre ouvrage de l'abbé Lebeuf, Histoire de la ville et de tout le diocèse de Paris, dont les quinze tomes parurent de 1754 à 1758. Dans son étude sur la paroisse d'Athis, l'érudit mentionne, outre le château seigneurial, deux maisons où ont vécu des « personnes distinguées par leur science et par leur goût ». L'une avait appartenu au duc de Roquelaure ; elle était passée de son temps à la maréchale de Villars. Elle est fort bien représentée sur le plan, avec son parc à la française. Par rapport à la route de Juvisy, elle se trouvait au même niveau, mais du côté opposé à celle de M. d'Avaugour. Pour cette dernière, il n'évoque le souvenir ni de Conrart, ni de Boucherat. Sans doute n'en retrace-t-il l'histoire qu'à partir du moment où les deux domaines furent réunis. Nous savons en effet que les héritiers de Conrart vendirent sa propriété, le 24 avril 1676, à un M. Forax. Or le premier nom de propriétaire cité par Lebeuf ne remonte qu'à la fin du XVIIe siècle : c'est celui de Foucault, intendant de Caen († 1721), qui transporta dans cette maison sa collection d'antiquités romaines. Il eut pour successeur M. du Tillet, conseiller au Parlement, puis le marquis d'Avaugour.

Son silence sur Conrart n'empêche pas l'historien de donner un renseignement qu'il avait sans doute recueilli sur place, mais qu'il ne paraît pas s'être expliqué : « Dans la même maison a été conservé, par respect pour la mémoire de Madame de Scudéry, un arbre sous lequel elle étudiait, quoique cet arbre nuise ». Athis aurait-il gardé plus longtemps le souvenir de la romancière que celui de son hôte ?

Il est remarquable que, dans Clélie, les relations de voisinage, si importantes dans la réalité, entre Mérigène et Cléodamas et la constitution d'un groupe incluant l'un et l'autre ne soient pas évoquées, sinon par la ressemblance des vues que chacun pouvait avoir de sa maison. Il s'ensuit que, le plus souvent — mais non pas toujours —, la romancière traite d'une façon autonome chacun des personnages qu'elle emprunte à la réalité. Ou plutôt que, pour elle, l'unité s'édifie moins par la contiguïté que par l'analogie, moins par le discours narratif que par les échos et les correspondances.

Quoi qu'il en soit, nous avons solidement identifié Mérigène à Mériguat et nous avons découvert à ce dernier une relation privilégiée avec la famille des Thibault de La Brousse, dont il a tout lieu de se demander si elle n'est pas présente quelque part dans Clélie. Mais nous savons encore peu de chose de ce personnage capital. Quelques documents complémentaires fourniront des éclaircissements. Les deux Thibault de La Brousse demeurent nos intermédiaires obligés. C'est en 1643 que le père avait acquis la seigneurie d'Athis de la grande famille parlementaire des Viole, faisant aussitôt remettre en état le château et ses dépendances. Mais le père avait exercé de longue date des charges à la Cour : dès 1633, il avait résigné celle de lieutenant de la compagnie des Cent Suisses de la garde du corps du roi. En 1643, il se disait simplement conseiller d'État. Son fils était-il alors déjà majeur, c'est-à-dire âgé d'au moins vingt-cinq ans ?

Avant l'acquisition d'Athis, Thibault de La Brousse le père n'avait guère d'attaches dans la région parisienne, sinon par l'exercice des charges de Cour, qui ne requéraient généralement la présence que par quartier, c'est-à-dire par trimestre. Sa véritable origine ressort de son testament, qu'il passa, en pleine santé, le 17 août 1646. Il séjournait alors à Paris, il était titulaire de la charge de maître d'hôtel ordinaire du roi, mais se disait « demeurant ordinairement en sa maison de Verteillac en Périgord » — au Nord de Ribérac. Il émettait le vœu, s'il mourait à Paris, d'être porté en l'église d'Athis, et s'il mourait en Périgord, lieu de sa demeure, d'être inhumé en l'église des cordeliers de Nontron. Sa femme, Dauphine de Mayac, était certainement de la même région ; et sa fille, Jeanne, avait épousé Isaac de Salagnac, seigneur dudit lieu, situé non loin d'Excideuil. Voilà une famille, non seulement du Périgord, mais de la partie Nord de cette province, touchant au Limousin.

N'est-ce pas aussi de cette région que notre Mériguat était originaire ? N'est-ce pas pour cette raison, à laquelle s'ajoutait peut-être la parenté, qu'il était si attentivement protégé par La Brousse père et fils ? Une réponse positive ne nous semble pas pouvoir faire de doute : c'était probablement une de ses parentes que cette Sibylle de Mérigat qui épousa en 1636 un Bernard d'Abzac de La Douze, d'une famille de la région de Périgueux, mais qui avait essaimé jusqu'en Angoumois et en Limousin. Notre « asiatique » était un Périgourdin. N'allons pas imaginer, de la part de Mlle de Scudéry, quelque transposition géographique. « Asiatique » signifie simplement, par un anagramme approximatif doublé d'un jeu de mots, « habitant d'Athis ». C'est une devinette. Mais, par une sorte de logique ironique, ce produit de la plus pure fantaisie devient ensuite le support de la vraisemblance : de par ses origines, Mérigène sera invoqué comme autorité à propos de Babylone. Revenons au testament de Thibault de La Brousse le père. Le fils y est désigné comme légataire universel de biens qui sont destinés à lui permettre l'achat de quelque charge de judicature ou autre emploi honorable, et aussi à l'aider dans le choix d'une épouse. La charge ne fut pas de judicature. Le fils était manifestement tenté, comme son père, par les offices de la Maison du Roi. Le 11 mai 1649, muni d'une procuration de son père passée quelques jours plus tôt à Verteillac, il achetait une charge d'enseigne au régiment des gardes dans la compagnie du sieur de La Rousselière, gentilhomme de Saintonge. On a vu qu'il devint plus tard lieutenant de la compagnie des Cent Suisses, comme son père l'avait précédemment été.

Si Mériguat obtint aussi un office dans la Maison du Roi, c'est sans doute encore par la protection des La Brousse. Ayant la même cause, l'entrée dans la charge ne précéda sans doute pas de beaucoup la prise de possession de la maison d'Athis en vertu de la donation du 30 mai 1656. Quoi qu'il en soit, il conservera le même office pendant tout le temps où nous pourrons le suivre. Nous reconnaissons maintenant sans hésitation — d'autant plus que d'autres détails nous y aident — le « jeune héros », le « grand prince », nommé Alcandre, dont Mérigène se flattait « d'être né sujet », et que représentait une toile ornant le fameux pavillon d'Athis.

Les actes qui concernent ensuite notre personnage illustrent le plus souvent ses relations avec les La Brousse. Nous le retrouverons en particulier peu de temps après la mort de son premier protecteur. Le 18 décembre 1659, Jean de Mériguat, gentilhomme ordinaire du roi, demeurant à Athis, près Juvisy, de présent logé à Paris, en la maison de La Fleur de Lys, rue des Blancs-Manteaux, passait deux constitutions de rentes portant sur des sommes considérables par procuration de Thibault de La Brousse, chevalier, baron dudit lieu d'Athis, lieutenant des Cent Suisses de la garde du corps du roi. Les prêteurs, qui avançaient 68 000 livres destinées à des remboursements de dettes, n'étaient autres que les membres de la famille de Coulanges, entre lesquels Christophe, abbé de Livry, le « bien bon » de Mme de Sévigné : milieu d'« honnêtes gens » et d'amateurs de lettres, comme Mérigène. La procuration de La Brousse avait été passée à Toulouse, où se trouvait alors la Cour, le 11 novembre précédent. Le seigneur d'Athis était toujours en même temps seigneur de Verteillac, déclaré à cinq lieues de Périgueux, et nous apprenons que la ville de Périgueux lui devait 3 000 livres de rente. La procuration donnée pour des actes si importants confirme la grande confiance mutuelle dont les donations avaient d'abord fourni la preuve. D'ailleurs La Brousse et Mériguat ne vivaient pas seulement ensemble à la campagne ; à la ville, ils logeaient aussi dans la même maison de La Fleur de Lys.

C'est la même adresse qu'indique, sous la date du 22 novembre 1660, une procuration passée par celui qui se donne alors un double prénom, Alexandre-Jean de Mériguat, pour recevoir des arrérages de rentes sur l'Hôtel de Ville. Sans doute avait-il placé de cette manière une partie de sa fortune — apparemment par prête-nom — pour s'assurer des revenus réguliers. Nous le quitterons sur cet acte, à une époque où Clélie est terminée, mais avec la certitude que la recherche pourrait longtemps se poursuivre, tant sur lui que sur la famille La Brousse. Comme on le voit, l'étude parallèle, pour une fois possible, d'un épisode du roman et de quelques pièces de correspondance a permis de constater que l'identification d'un personnage — et d'abord, sa construction par la romancière — repose sur l'exploitation de trois données : le portrait physique et moral, puis les liens de parenté, les événements de détail et tous autres traits caractéristiques, enfin la description d'un lieu associé au personnage. Les trois données ne sont pas toujours présentes simultanément. Lorsque la première est seule, il est difficile de conclure avec certitude. La seconde, sous réserve de correspondance précise avec d'autres documents, peut être décisive. La troisième l'est davantage encore, dès lors que le lieu est lui-meme susceptible d'identification. La recherche doit évidemment porter sur les trois données, au moins sur toutes celles qui sont mises en œuvre.

Source : Les Trois Scudéry, d'Alain Niderst.