Récit de la vie de Nicolas de La Brousse, élève de Vauban
Première édition : 1735 - Auteur : François Girard

Le comte de Verteillac naquit en 1648, au château de St. Martin en Périgord. Son père après avoir servi s'était retiré dans ses terres pour s'occuper entièrement de l'instruction de la famille : il avait quatre garcons et trois filles, l'aîné prit l'état ecclésiastique. Le comte de Verteillac alors devenu aîné se destina au service ainsi que les deux cadets. Le comte de Verteillac leur père sentit que les avantages du bien et de la naissance sont beaucoup moins considérables que ceux de l'éducation ; la plupart des gentilshommes, n'apprenaient alors qu'à être soldats. On instruisait le jeune Verteillac à être vertueux alors même qu'il n'aurait point d'ennemis à combattre, et on lui inspira tous les principes d'honneur et de raison qui pouvaient l'aider, ou à mériter les faveurs de la fortune, ou à savoir s'en passer avec dignité.

Quand le comte de Verteillac crût avoir suffisamment formé le coeur et l'esprit de son fils, il l'envoya à Paris faire les exercices ; son application et ses succès le distinguèrent bientôt des jeunes gens de son âge, et décelèrent en lui cette envie d'exceller qui annonce les grands talents, et qui l'a caracterisé dans tout le cours de sa vie.

Au sortir de l'Académie, il entra dans les Gardes françaises ; c'était alors comme le noviciat où toute la noblesse de France recevait les premières instructions dans le métier des armes ; à peine y était-il, qu'il en fut tiré n'ayant encore que 19 ans, pour être fait capitaine dans le Régiment Dauphin à sa création. Il servit cette année en Flandre à la campagne de Lille, il fut l'année suivante de l'expédition de la Franche-Comté et on fut si content de ses services qu'à la réforme qui se fait à la paix de 1668, il fut conservé capitaine en pied quoique hors de son rang. Une pareille exception n'est pas une injustice, c'est la récompense due au mérite privilégié.

Ce fut alors que Mr. de Vauban fit les citadelles de Lille, de Tournai, les fortifications d'Ath, d'Audenarde et de Charleroi ; le comte de Verteillac accompagna volontairement partout ce grand homme pour s'instruire à son école : ses amusements pendant la paix étaient un apprentissage de la guerre.

Il fut, en 1670, du camp de St. Germain. Le maréchal de Créquy le commandait et en partit pour la conquête de la Lorraine : Il n'y eut que la Ville et le Château d'Épinal, qui firent quelque résistance. Le comte de Verteillac y fut blessé.

En 1672, il fut aux sièges d'Orloy, de Kimberg, de Kees, de Mevy, d'Osbourg, à la reddition d'Utrecht et au blocus de Maastricht, il fit la guerre presque tout l'hiver sous le maréchal de Turenne. Il tomba dangereusement malade et n'était encore que convalescent alors qu'au commencement de la campagne il joignit l'armée du roi à Courtrai et qu'il alla ensuite au siège de Maastricht. À l'attaque de la contrescarpe, il fut blessé d'un pot à feu qui lui laissa sur le visage toute sa vie une impression d'un rouge vif.

Dans les campagnes de 1673, et 1674, il servit aux sièges de Trèves, de Besançon, de Dole, ou le Régiment Dauphin fait des actions si brillantes qu'à la fin du siège de Dole le roi se fit donner par écrit le nom de tous les officiers de ce régiment, et leur envoya faire des remerciements. Le comte de Verteillac sût se faire remarquer, même au milieu d'une troupe qui se distinguait si fort. Il fut blessé au siège de Dole en trois diverses occasions, le roi lui fit donner trois gratifications, dans un temps où l'usage était de n'en donner qu'une, même pour plusieurs blessures.

Il fut quelque temps malade et servit cependant en 1675, aux sièges de Dinan, d'Huy et de Limbourg.

L'année suivante il eut la survivance de la charge du marquis d'Atis son proche parent et du même nom que lui, c'était celle de capitaine lieutenant des Cent-Suisses de la Garde. On ne la lui accorda qu'à condition que son service militaire n'en serait point interrompu.

Il servit cette même année aux sièges de Condé, de Bouchain et d'Aire, fut ensuite de l'armée que le maréchal de Schomberg conduisit au secours de Maastricht, et sur la fin de la campagne il fut fait major du Régiment Dauphin. L'année suivante, il fut de l'armée qui prit Valenciennes et Cambrai, et servit de major de brigade.

En 1678, il se trouva aux sièges de Gand et d'Ypres, et à la bataille de St. Denis où il fut blessé de deux coups de mousquet.

Il servit en 1679, dans l'armée du maréchal de Créquy. En 1680, il eut l'agrément d'acheter un régiment. Mais sur ces entrefaites étant devenu lieutenant colonel du Régiment Dauphin, tous ses amis lui conseillèrent de ne point sortir d'un corps que le roi honorait d'une faveur singulière et où il avait un grade qui le conduisait à devenir officier général de même que le rang de colonel. Il suivit d'autant plus volontiers cet avis, que tout l'honneur du commandement roulait sur lui : le marquis d'Uxelles colonel de Dauphin était occupé ailleurs par les ordres du roi. Ces mêmes motifs lui firent depuis refuser un régiment qui lui fut offert à la création de ceux de Luxembourg, il y eut plusieurs capitaines de Dauphin qui en obtinrent.

Le comte de Verteillac servit ensuite aux sièges de Courtrai, de Dixmude, et de Luxembourg, et fut de l'armée que le maréchal de Créquy mena contre l'électeur de Brandebourg pour la restitution de la Poméranie.

À la paix le Régiment Dauphin fut envoyé aux travaux de la rivière d'Eure, le roi en fit la revue aux environs de Versailles, il le trouva très beau, mais il parut mécontent d'y voir un officier qui n'était encore qu'un enfant. Le comte de Verteillac dit, que c'était son neveu : je suis persuadé, répondit le roi ( avec un visage d'où le mécontement avait disparu ) que le soin que vous prendrez de le former réparera bientôt ce qui lui manque d'âge.

Le roi lui donna vers ce temps-là une pension de 1500 livres en février 1686. Il fut fait brigadier et employé ensuite dans les camps qui se firent aux environs de Versailles jusqu'en l'année 1688 au mois de septembre de cette même année-là, Monseigneur le demanda pour major général de l'armée qu'il devait commander en Allemagne, et ce fut en cette qualité qu'il servit au siège de Philisbourg, de Frankendal et de Manheim. L'activité et l'étendue de son génie et tous ses talents pour la guerre se développèrent avec tant de distinction dans les opérations de cette campagne, que Monseigneur lui dit en partant de l'armée, qu'il était faché de n'avoir pas son portrait à lui donner, il le pria de porter pour l'amour de lui un diamant dont il lui fit présent, et l'assura qu'il rendrait compte au roi de ses services. En effet, à peine Monseigneur fut-il arrivé à la Cour, que le comte de Verteillac apprit que le roi lui avait donné une nouvelle pension de 3000 livres.

Quelques temps après il fut fait inspecteur général de l'infanterie dans la Basse-Alsace, le Palatinat et les pays conquis par-delà le Rhin, et reçut un gratification de 300 louis.

Le 16 janvier 1689, il arrivait à Heidelberg le jour qu'on y apprit que deux compagnies de dragons et trois du régiment de la reine ( infanterie ) assiégées dans la ville de Berbac sur le Neckar étaient sans pain, et sans munition de guerre, et qu'on n'avait pu ni les secourir, ni les sauver. Mr. le comte de Tessé à la tête de 500 chevaux, et Mrs. de La Lande, et de Gramont, colonels de dragons à la tête de 1200 hommes ( dragons et infanterie ), avaient entrepris de leur porter du secours : ils étaient revenus sur leurs pas n'ayant pu se faire un passage à travers les montagnes couvertes de paysans armés, appelés « chenapans ». Le comte de Verteillac et Mr. de Mélac offrirent de faire une nouvelle tentative, et de partir le lendemain à la pointe du jour, ils ne prirent avec eux que 500 fantassins, et 60 dragons. Ils marchèrent par des sentiers presque inaccessibles, et firent voir combien il est utile aux officiers de s'appliquer à la connaissance du pays, ils laissèrent sur la route 200 hommes en trois postes différents pour assurer leur retraite ; ils passèrent par deux quartiers que les ennemis avaient abandonné à leur approche, arrivèrent vers minuit à Berbac, passèrent le Neckar dans le bac des assiégés, entrèrent dans la ville d'où ils retirèrent la garnison, leur firent repasser le Neckar dans le même bac où ils l'avaient passé, le tout avec tant de diligence que les ennemis qui étaient logés auprès du corps de la place ne s'aperçurent point, et ils rentrèrent le lendemain à Heidelberg avec tout ce qu'ils en avaient emmené d'hommes et tout ce qu'ils en avaient trouvé dans Berbac. Combien l'histoire néglige-t-elle de ces opérations militaires peu considérables par leur objet, et qui ont peut-être été conduites avec plus d'habileté et de courage que les expéditions d'un plus grand éclat.

En 1689, les ennemis se disposèrent au commencement de la campagne à faire le siège de Mayence, le comte de Verteillac eut ordre de s'y jeter, le marquis d'Uxelles était chargé du commandement, M. de Choisy comme gouverneur et maréchal de camp et le comte de Verteillac comme le plus ancien brigadier devaient commander immédiatement apres lui. Le duc de Lorraine accompagné de l'électeur de Bavière, de l'électeur de Saxe et de plusieurs autres princes à la tête d'une armée de 60 mille hommes en forma le siège avec cent pièces de canon. La place était fort mauvaise. Cependant cette armée si puissante commandée par l'un des plus grands généraux de l'Europe, après 49 jours de tranchée ouverte, n'avait pas encore pu s'emparer du chemin couvert ; mais avant de l'avoir perdu, on fut obligée de capituler parce qu'on manquait de poudre. L'ennemi accorda la capitulation telle qu'on la voulut ; le comte de Verteillac eut beaucoup de part à l'honneur d'une si vigoureuse résistance. Son activité et sa valeur le portaient partout, il n'y a point de relation de ce siège qui n'en fasse foi. Le prince de Lorraine qui savait distinguer le mérite et l'honneur jusque dans ses ennemis, voulut quand la garnison française sortit, parler au comte de Verteillac, il l'embrassa plusieurs fois, le combla d'éloges, et lui donna toutes les marques de l'estime la plus flatteuse. La gloire de cette belle defense a été obscurcie pendant quelque temps, parce que le marquis d'Uxelles qui voulait assurer sa fortune, en dût-il coûter à sa reputation, aima mieux soutenir en silence le reproche d'avoir été trop prompt à se rendre que d'accuser M. de Louvois de l'avoir laissé manquer de poudre.

Après la reddition de Mayence, le comte de Verteillac joignit l'armée de M. de Duras près de Landau ; de là il fut envoyé commander à Neustadt.

Les divers commandements, dont il fut chargé, l'empêchant de pouvoir remplir les fonctions de lieutenant colonel du Régiment Dauphin, il jugea n'en devoir plus conserver l'emploi ni jouir de trois cent louis d'appointement qu'il lui rapportait ; son désintéressement allait en toute occasion jusqu'au scrupule. Il renvoya sa commission au marquis d'Uxelles, la Cour ne l'a voulut pas recevoir, il eut ordre d'aller au Montroyal servir en qualité de brigadier d'inspecteur général d'infanterie et des travaux sous M. le comte de Montal lieutenant général.

Monseigneur avait été trop content des services du comte de Verteillac en 1688 pour ne pas vouloir qu'il fut encore major général de son armée en 1690. Il lui fit donner à la fin de la campagne une gratification de 400 louis.

Pendant l'hiver le comte de Verteillac fut envoyé à Ypres et dans toute l'étendue du pays situé entre le Lys et la mer ; ce commandement n'avait pas encore été donné qu'à des lieutenants généraux et renfermait 7 ou 8 places assez mal fortifiées, c'était l'endroit faible par où l'on craignait que l'ennemi n'entamât nos frontières. Le comte de Verteillac non seulement les garantit, mais étendit même nos contributions fort loin.

Il eut ordre en 1691 de venir servir au siège de Mons que le roi prit en personne. Le gouvernement en fut brigué par tous les officiers généraux qui se crurent assez de faveur pour l'obtenir, des maréchaux de France même le demandèrent, cette ville devenait la plus importante de nos places de guerre, on se préparait à y mettre une garnison de dix mille hommes d'infanterie et de quatre milles de cavalerie, le gouvernement du Hainaut y était attaché avec plus de 40 mille livres de rente. Le comte de Verteillac n'était encore que brigadier. Qu'elle fut la surprise quand le roi lui dit, qu'il le nommait gouverneur de Mons, et du Hainaut ? Le roi ne fut guère moins surpris quand il trouva le comte de Verteillac plus sensible au chagrin de se voir à son âge renfermé dans une place, que flatté de la grâce qu'il lui faisait en lui confiant un gouvernement de cette conséquence. S. M. ne lui fit pas mauvais gré de penser ainsi : elle eut même la bonté de trouver un expédient pour concilier la grâce qu'elle lui faisait avec les services qu'il avait envie de lui rendre : ce fut de lui promettre de l'employer dans les armées toutes les fois que sa présence ne serait pas nécessaire à Mons.

Peu de temps après le comte de Verteillac fut maréchal de camp, et conformément à la promesse que le roi avait bien voulu lui faire, il reçut ordre de servir en cette nouvelle qualité au siège de Furnes sous Mr. de Boufflers qui l'avait demandé. Il y porta cette activité ardente et ingénieuse qui l'accompagnait partout, et qui hâte si fort le succès des entreprises les plus difficiles. Il contribua beaucoup à la reprise de cette place. Le marquis de Ximénès lieutenant général avait eu ordre de venir commander à Mons en l'absence du comte de Verteillac, et il en sortit des que M. de Verteillac y entra.

Le roi en 1691 ouvrit la campagne plutôt par des fêtes galantes que par un appareil de guerre. Les princesses et toutes les dames de la Cour étaient à Mons. Deux armées campaient aux environs et ne semblaient être destinées qu'à offrir des spectacles aux Dames. Le comte de Verteillac qui avait toujours fait une grande dépense, l'augmenta si considérablement en cette occasion, qu'il justifia ce que disait un général romain, qu'un « homme destiné au grand par la nature sait être aussi magnifique que brave ».

À la fin de cette campagne, S. M. créa des charges de lieutenants de roi dans les provinces. Le comte de Verteillac eut celle du Périgord.

Enfin, le comte de Verteillac touchait au jour le plus glorieux de sa vie et celui qui devait la terminer. J'en emprunterai le récit de M. de Quincy lieutenant général d'artillerie.

« Le maréchal de Luxembourg qui commandait l'armée de France méditait des entreprises importantes et se trouvait hors d'état de les exécuter, parce que son camp souffrait depuis longtemps une extrême disette de vivres et d'argent. Il avait à Mons un convoi de sept cent charriots de bled, et de dix charettes d'argent, mais la difficulté était de le faire passer à la vue de la garnison considérable que l'ennemi avait dans Charleroi. Le prince d'Orange l'ayant affaiblie par plusieurs détachements, le maréchal de Luxembourg voulut profiter de cette conjoncture, et ne soupçonnant point d'artifice dans la conduite du général ennemi, il manda au comte de Verteillac qu'il s'agissait du salut de l'armée, qu'il ne croyait le convoi en sûreté qu'entre ses mains, et quoique le roi lui eut défendu depuis quelque temps de découcher de sa place, qu'il prenait sur lui la désobéissance ; cette lettre était accompagnée d'un ordre de remettre le convoi au comte de Guiscard, lieutenant général et gouverneur de Namur, qui devait le recevoir à Beaumont, et de rester auprès de lui avec toutes les troupes, si Mr. de Guiscard le trouvait nécessaire. Le comte de Verteillac sortit de Mons la nuit du 2 juillet avec 600 chevaux, et un gros corps d'infanterie, il conduisit le convoi jusqu'à Beaumont, et le remit au comte de Guiscard, qui l'y attendait avec le régiment de Rassant ( cavalerie ), ceux de dragons de Bretoncelle, et de Breteuil, la compagnie franche des dragons de Rodrigues del Frante italien, un bataillon de Bourbon commandé par le marquis de Vieux Pont ; un bataillon suisse que commandait Mr. de Belleroche, et un détachement de la Mark. On fit parquer les chariots, et le comte de Verteillac ayant fait rafraîchir ses troupes, reprit avec inquiétude le chemin de Mons, parce qu'on avait lieu de croire que l'ennemi y voulait pénétrer. Il etait deja aux portes de Mons, lorsqu'il reçut un courrier du comte de Guiscard, qui le priait de revenir au plus tôt sur ses pas, parce que le baron du Puis général hollandais marchait à lui. Le comte de Verteillac laissa à Mons son infanterie, qui ne pouvait pas fournir à une marche si vive, et il arriva à Beaumont vers minuit, avec les régiments de Lagny, et Savary ( cavalerie ), on fit déployer le convoi avant la pointe du jour ; quand on eut passer le défilé de St. Lenrieux, les ennemis parurent sur la hauteur, et se mirent en bataille, il y avait 19 escadrons de cavalerie, un détachement de cuirassiers de l'électeur de Bavière, un tercio espagnol, commandé par Mr. de Pinaiente, beaucoup d'infanterie et tous les volontaires de Charleroi ( gens très aguerris ). Le prince d'Orange qui avait compris de quelle utilité il ferait pour lui d'enlever le convoi qui était à Mons, avait fait la feinte d'affaiblir la garnison de Charleroi, se doutant bien que le maréchal de Luxembourg saisirait ce moment pour le faire passer, et il avait donné au baron du Puis homme d'une grande experience, l'élite de ses troupes pour l'enlever dans le passage. Cependant le comte de Guiscard croyait pouvoir éviter le combat, mais le comte de Verteillac jugea que les ennemis ne s'étaient pas avancés avec tant de force, et mis en ordre de bataille pour ne rien entreprendre, il opina pour commencer l'attaque quoique fort inférieur en nombre, plutôt que de se laisser attaquer avec désavantage ; on forma deux lignes, la première composée de 4 escadrons de Rassant, du régiment de Breteuil, et de celui de Savary, faisant en tout 9 escadrons, Mr. de Lagny était en 2e ligne avec deux escadrons de son régiment, et deux de Bretoncelle. L'ennemi occupait le même front que les français, et avait disposé les troupes sur trois lignes. Le comte de Verteillac voyant qu'il n'y avait que par un effort extraordinaire de valeur, qu'on put suppléer à l'inégalité du nombre, décida qu'il fallait essuyer la première décharge de l'ennemi, et aussitôt marcher à lui l'épée à la main. Ce qui fut exécuté si heureusement et avec tant de bravoure, que la 2e et la 3e ligne des ennemis furent enfoncées, menées battant plus qu'une grande lieue, sans qu'on eut besoin des troupes de notre 2e ligne. Une partie de l'infanterie ennemie qui était dans le village de Bossu voyant toute la cavalerie battue prit le parti d'en sortir. Elle traversa la petite plaine en très bon ordre et se retira par le même bois par lequel elle avait débouché sans qu'on put l'entamer. Pour la cavalerie ennemie elle fut très maltraitée, il en resta 800 hommes sur la place, on fit 200 prisonniers, le reste se retira avec une extrême diligence à Charleroi. Cette action acquit beaucoup de réputation aux troupes qui s'y trouvèrent. Tous les officiers y marquèrent une extrême valeur, surtout le comte de Verteillac qui y perdit la vie, après avoir donné des preuves d'un courage, et d'une conduite digne des plus grands éloges. Il avait été blessé considérablement à la hanche au commencement du combat, et il ne voulait jamais se retirer qu'il ne vit le convoi en sûreté. Il reçut dans la décharge des fuyards un coup à la tempe dont il mourut sur le champ ; le lendemain le convoi arriva à Namur, et mit le maréchal de Luxembourg en état d'agir offensivement le reste de la campagne, de donner la bataille de Nervinde, et de prendre Charleroi ».

Le corps du comte de Verteillac fut rapporté à Mons, et enterré dans l'église des jésuites avec une pompe militaire, moins honorable pour lui que les regrets marqués sur tous les visages. Le recteur des jésuites prononça son oraison funèbre, et on lui érigea un mausolée de marbre où se voit son épitaphe.

Le comte de Verteillac touchant aux plus grands honneurs de la guerre, aimé et estimé de son maître, périt ainsi à la fleur de son âge, dans une action importante par ses suites, dont le succès lui était dû, et où il avait deployé tout ce que les vertus militaires ont de plus brillant.

Il s'était trouvé à 10 batailles, et à 27 sièges, il se distingua toujours par la valeur, par une activité infatigable dans le service, par une attention à faire observer exactement la discipline, par le talent de savoir prendre son parti, et de conserver la présence d'esprit au fort de l'action.

Le comte de Verteillac possédait si éminemment toutes ses qualités, que le roi dit après sa mort à madame de Verteillac, qu'il avait perdu dans le comte de Verteillac le meilleur officier d'infanterie qu'il eut eu depuis le maréchal de Turenne. Un éloge si flatteur aurait été suspect d'exagération dans toute autre bouche que dans celle de Louis XIV.

Pendant tout le temps qu'il a été gouverneur de Mons, il n'a pas passé six nuits entières dans son lit, on lui a reproché un peu trop d'inquiétude, mais il se trouvait chargé de la garde d'une place qui était l'objet de la jalousie de tous les ennemis du roi, sur laquelle on formait tous les jours de nouvelles entreprises, et qui était peuplée d'habitants entièrement dévoués à l'Espagne. Il était d'ailleurs pénétré d'une maxime qu'il répétait souvent : c'est qu'on s'expose à manquer des précautions nécessaires, lorsqu'on n'en a pas quelque fois d'inutiles.

Cette valeur si brillante, cette vigilance si active, décelent d'ordinaire une vive ambition, passion impérieuse qui s'associait les vices et les vertus, et qui quelque fois les maîtrise.

Le comte de Verteillac semblait ignorer l'usage de tous les plaisirs, rien ne paraissait avoir d'agrément pour lui, que ce qui pouvait l'aider à mériter les honneurs militaires. Ses moments même de loisir il les consacrait à la guerre, il était parfaitement instruit de l'histoire de tous les plus grands capitaines, de leurs vertus, de leurs exploits, de leurs fautes même plus instructives que leurs succès.

Cet homme si livré à l'ambition était encore plus homme d'honneur qu'ambitieux. Les instances de sa famille lui fitent prendre en 1685 la résolution de se marier ; il trouva dans mademoiselle de St. Gilles, ce qu'il pouvait désirer pour un établissement, du mérite, de l'esprit, de la noblesse, des alliances, elle a eu un bien considérable ; des raisons de convenance avaient plus de part à cet engagement que l'amour ; quand les paroles d'honneur eurent été réciproquement données, le comte de Verteillac en alla faire part à Mr. de Louvois. Ce ministre craignit que le mariage ne ralentit l'activité d'un officier qu'il croyait si utile au service du roi ; il y marqua une très forte opposition. Le comte de Verteillac sentit combien la resistance à un ministre si impérieux pouvait lui faire tort : il lui déclara cependant qu'il manquerait plutôt à la fortune qu'à la parole. Mr. de Louvois renouvella inutilement ses instances. Enfin il se restreignit à tirer promesse de lui qu'il n'en servirait pas le roi avec moins d'ardeur qu'avant son mariage, et il jugea que la fidélité que le comte de Verteillac marquait à ses engagements était un bon garant de l'exactitude avec laquelle il remplirait celui qu'il prenait avec lui.

Son humanité était égale à sa probité. Après la bataille de Steinkerque on mit dans Mons 700 officiers blessés, il ne se passa aucun jour que le comte de Verteillac ne les visitât tous, et il fit une dépense considérable pour leur procurer toute sorte de secours. Il fut à sa mort regretté dans son gouvernement comme le père commun du soldat, et du peuple, il avait su se faire aimer du soldat et le contenir dans le devoir, protéger un peuple, secrètement attaché à l'Espagne, et s'en faire craindre.

Jamais personne n'a porté plus loin que lui le désintéressement, jouissant de plus de 50 mille livres de rentes des bienfaits du roi, gouverneur d'une province nouvellement conquise, il est mort moins riche qu'il n'était né.

S'il reçut des biens du roi, il les consacra au service de ce prince. Les vertus qui forcent à l'estime ne sont pas toujours unies à celle qui concilient l'amitié. Le comte de Verteillac les rassemblait toutes, et comme il n'y avait point de général qui ne souhaitât de l'avoir pour second, il n'y avait point de particulier qui ne souhaitât de l'avoir pour ami.

Peu attentif à conserver pour lui son crédit, il semblait vouloir l'épuiser pour tous les hommes de mérite qui en avaient besoin ; plusieurs soldats de fortune lui ont dû leur élévation.

Ami solide, bon mari, bon parent, bon maître, il a toujours été fidèle à ses devoirs qui font comme la pierre de touche de l'honnêteté homme par le peu d'interêt que la vanité y prend.

Sa vivacité naturelle était extrême, on ne s'en apercevait guères dans l'intérieur de sa famille que par les efforts qu'il faisait pour la contenir ; il a même toujours maîtrisé son humeur et mesuré ses discours au point qu'il ne s'est jamais battu en combat singulier, mérite rare pour ces temps-là dans un homme d'une vivacité aussi grande, et d'une valeur aussi décidée.

Le comble de la vertu est de mériter la louange et de ne l'a point désirer. Cette grandeur d'ame n'a jamais été en un degré plus élevé que dans le comte de Verteillac ; on a de lui quelques mémoires de ses campagnes, il ne s'y étend que sur le mérite de ceux avec qui il a servi, prodigue de louanges à leur egard, il semble être injuste au sien, à peine croirait-on qu'il eut été présent à des actions, ou l'Histoire lui donne une part considérable.

Il avait l'esprit infiniment vif, et pénétrant, aussi capable de former des desseins que de combiner les details qui peuvent en faciliter l'execution, et en assurer le succes, il pensait finement, et s'exprimait avec grâce, les mémoires qu'il a laissé quelqu'abrégés qu'ils soient, sont écrits d'un style concis, clair, et noble et justifient qu'il etait né aussi capable d'écrire des choses qui méritassent d'être lues, que d'en faire qui méritassent d'être écrites.

Son tempérament était robuste et propre à féconder son activité, et son ardeur dans le métier des armes : il portait dans les yeux et sur le visage ces lettres de recommendation que la nature ne refuse guères à ceux dont elle a avantagé l'esprit et le cœur.

Ses frères et ses soeurs par les alliances qu'ils prirent, augmentèrent le nombre de celles qu'ils avaient déjà avec la plus ancienne noblesse du Périgord. Tous ont laissé postérité.

Sa veuve a épousé en secondes noces le comte d'Hautefort, lieutenant général des armées du roi, gouverneur de St. Malo. De plusieurs enfants qu'a eu le comte de verteillac il n'est resté qu'une fille mariée à son cousin germain, le comte de Verteillac, gouverneur et sénéchal de Périgord.

Fin.

M5020_LP_45A_036A_04 illustration : gravure conservée au château de Versailles.